103_0195DIl parait que la compétition, c’est bon pour notre poil. Personnellement, je n’y ai jamais cru. Et les derniers développements du grand cirque du sport — soi-disant près du peuple — me confortent plus que jamais dans mon dégout profond de cette vile émotion qui pourrit immanquablement le sport et le reste de la société avec lui.

Parce que ce n’est peut-être pas le fric qui corrompt l’esprit sportif, la moisissure étant probablement déjà inscrite dans le fameux esprit de compétition, célébré partout, même sur les bancs de l’école.

Alors, en attendant le déferlement mercantile de l’été, je vous propose de lire (ou de relire) cet extrait d’une très belle conférence d’Albert Jacquard, disponible en intégralité sur mon vieux site sur l’éthologie.

Imaginez une société où au lieu d’être en état de méfiance permanente, on est en état de confiance, d’ouverture ! Vous me direz :  » oui mais alors on va tout perdre au début… » Peut-être… ce n’est pas sûr, c’est pas sûr ! Le fameux tendre la joue, ça n’a jamais été essayé, alors on peut peut-être imaginer que cela pourrait marcher, pourquoi pas. Mais essayons d’être concrets… Je me dis, mais, qu’est-ce qui empêche la société dans laquelle je vis d’appliquer cette règle si simple de l’ouverture à l’autre pour se construire soi ? En cherchant, il me semble que le ver est dans le fruit, car notre société a beaucoup de qualité, je ne le nie pas, nous vivons dans une démocratie, on a le droit de parler etc, je ne dis pas de mal de ma société occidentale, mais je suis bien obligé quand même d’être lucide ! Je veux dire qu’elle a quelques petits défauts ! Et elle a un défaut majeur, le ver qui fait pourrir le fruit, ce ver c’est, il me semble, l’esprit de compétition ! L’esprit de compétition, je regarde l’autre et j’ai peur,et je l’emporte sur lui, et je gagne ! Et on essaie de faire des gagnants ! Mais chaque fois qu’on fait un gagnant, on fait toute une multitude de perdants ! Je n’ai pas le droit de faire des perdants !

Alors de façon immédiate, je m’interroge sur ce qui est le plus beau symbole de la compétition et je ne vais pas chercher bien loin. Il se trouve qu’au mois d’août, il y a les Jeux Olympiques. Or, les Jeux Olympiques, c’est quoi ? C’est la compétition ! Oh, bien sûr, on m’explique qu’à la suite de Pierre de Coubertin, l’important c’est de participer mais pas de gagner. Mais il suffit d’y aller, et j’y suis allé à plusieurs reprises, et regarder pour s’apercevoir que c’est une belle hypocrisie ! Il n’est question que de gagner, on ne demande que cela, on le demande aux athlètes et on le demande aux villes qui se présentent pour organiser les jeux. Vous savez qu’actuellement Paris présente sa candidature pour organiser les jeux en 2012, mais il va s’agir de se battre contre d’autres villes, je sais pas lesquelles, pour pouvoir l’emporter sur l’autre. D’un bout à l’autre les Jeux Olympiques sont le symbole de la compétition, or on a besoin de symbole, mais celui de la compétition, non !

Alors du coup, ce n’est pas pour faire de la pub, mais je suis obligé d’en parler, il se trouve que je me suis dit qu’il faut l’écrire puisque tu le penses mon ami ! Alors j’ai fait un petit bouquin en disant : « Halte aux Jeux » ! Ça m’a appris beaucoup de choses : ça m’a appris qu’effectivement les grands sportifs, les vrais, sont ceux qui ne cherchent pas à gagner. Il se trouve qu’ils ont été bons, ils se sont bien préparés, alors ils courent vite, ils sont heureux, mais au fond ils n’en sont pas si fiers. Du coup, on pourrait leur demander le bel exemple de ne plus chercher à être les premiers. Un exemple comme ceci dans l’histoire des Jeux, j’ai appris ça en écrivant mon livre, en 1952, il y a eu a Stockholm les Jeux et il y a eu la course du 5000 mètres. Et bien, au bout de 4900 et quelques mètres 4 coureurs dont Alain Mimoun qui vit encore chez nous, Zatopek, le tchèque, Chataway, l’anglais et Chander, l’allemand, ils étaient au coude à coude. Aucun des 4 n’arrivait à gagner. On se dit que c’était une histoire tellement belle, s’ils n’avaient pas été mal préparés, ils se seraient dits :  » qu’est ce qu’on fait là, moi Mimoun je suis à côté de Zatopek, il est formidable, il court aussi vite que moi, je suis à côté de Chataway, il est merveilleux, je ne vais pas essayé de le vaincre, alors on se prend par le bras et on arrive tous ensemble… » Eh bien, on m’a dit que cette fin du 5000 mètres qui aurait été merveilleuse, elle était interdite par le règlement ! Il paraît qu’on n’a pas le droit !

On n’a pas le droit de faire son maximum pour dépasser l’autre alors qu’on doit faire son maximum pour se dépasser soi ! Alors, du coup, voilà un bel exemple… J’aimerais que, effectivement, les gens comme Mimoun et cie soient capables de courir avec moi, non pas pour que je courre plus vite qu’eux, mais pour m’entraîner à courir plus vite que moi ! Cette histoire est la preuve que le fameux proverbe « il suffit de partager et pas de gagner » n’est absolument qu’une hypocrisie ! C’est que… il suffit de regarder la tête des 4ème. Je ne sais pas si vous vous souvenez le ou la 4ème ? Il pleure tout ce qu’il peut pleurer parce qu’il ne va pas monter sur le podium alors que, très probablement, celui qui arrive 4ème, il vient de réussir un exploit formidable ! Bien sûr, y en a trois qui font mieux que lui, mais quand même, c’est merveilleux ce qu’il a fait ! Mais au lieu d’être content en disant « j’ai encore dépassé mes propres records », le voilà qui pleure parce qu’il ne va pas sur le podium ! Mais de quoi s’agit-il ? Quel âge ont-ils ? C’est de l’infantilisation ! Alors du coup j’ai essayé d’écrire un petit bouquin… N’y croyez plus, ne croyez pas aux Jeux Olympiques ! Croyez à la rencontre !

Arrangez-vous pour que ces Jeux soient une vraie rencontre ! Pourquoi pas ? J’ai eu une longue conversation avec le successeur de M. Samaranch qui était l’ancien patron des Jeux Olympiques, M. (…) maintenant, où il me dit qu’il n’était pas d’accord avec moi. Je m’y attendais ! Mais au fond, il ne m’a pas engueulé et les gens que j’ai rencontrés au musée olympique m’ont tous dit que je travaillais dans la bonne direction car, pensent-ils, il y a deux cancers pour les Jeux : le dopage et le fric ! Et le dopage, à la réflexion, on n’y peut rien ! On n’y peut rien parce que, bien sûr, on peut lutter contre des substances, mais si vous vous souvenez d’une certaine année, les athlètes féminines qui venaient de l’Allemagne de l’Est, la moitié d’entre elles étaient enceintes, enceintes de quelques semaines ou de quelques mois parce qu’on pensait que dans cet état-là elles avaient un cœur qui fonctionnait mieux etc… Bon, ce n’était pas du dopage, ce n’était pas non-naturel pour une jeune femme que d’être enceinte et pourtant on est tous écœurés par ce genre de comportement ! Bien sûr, ce n’est pas sérieux, mais du coup il y a une course actuellement entre ceux qui inventent des produits nouveaux et ceux qui essaient de lutter contre à coups d’interdictions. Mais l’imagination des biologistes sera toujours plus rapide que la réaction des gens qui sortent des règlements. Par conséquent, la lutte contre le dopage, elle est perdue d’avance ! La seule chose à faire, c’est de supprimer la cause du dopage et la cause du dopage, c’est la compétition !

Quant au fric, je n’en parle pas trop, mais il faut savoir que les Jeux Olympiques ont été sauvés par l’idée de M Samaranch de généraliser le sponsoring. Le sponsoring, ce mot français, signifie que le logo des Jeux, vous savez les 5 cercles qui représentent les 5 continents, est associé à l’idée de la pureté de la performance, donc c’est un logo très positif et il y a d’autres grandes entreprises qui ont des logos qui sont nettement moins positifs… Alors pour améliorer l’image de marque de Coca Cola, eh bien Coca Cola achète, très cher, des centaines de millions de dollars, achète très cher le droit de simplement mettre le logo des Jeux à côté, sans rien dire de plus, à côté du logo de Coca Cola ! Et au fond on prend les lecteurs ou les spectateurs pour des imbéciles puisqu’on pense qu’ils diront qu’ils ont vu l’un à côté de l’autre un logo sympathique avec un logo qui l’est moins quand même, celui de Coca Cola. Alors, eh bien, ils aimeront Coca Cola à cause de ça ! Au fond c’est exactement comme si vous aviez un ensemble de jeunes femmes aux vertus plutôt douteuses. Alors, pour prendre la photo, vous mettez devant une jeune fille à la pureté absolue. Alors on dit que la pureté de la jeune fille du milieu va rejaillir sur l’opinion qu’on aura des jeunes femmes qui sont autour… C’est vraiment se moquer du monde ! C’est nous tromper sur la marchandise et du coup le sponsoring devrait être totalement interdit !

Du coup, aussi, eh bien on peut imaginer un monde, pourquoi pas, peut-être par pour ce siècle-ci, quoi que… vraiment, pourquoi pas, un monde où progressivement on écarterait le goût de la compétition… On dit, pour me donner honte, puisque je suis biologiste, on me dit, mais « au cours de l’évolution, c’est grâce à la compétition que les espèces peu à peu se sont améliorées ». En tant que généticien, je dis non, c’est faux ! On vit sur une vision beaucoup trop simplette du darwinisme qui nous fait croire que ce sont toujours les meilleurs qui l’emportent. Ce n’est pas vrai ! Le meilleur exemple, je l’ai évoqué, c’est nous, les êtres humains : en tant que primates, on n’est pas beaux, on est plutôt ceux qui auraient dû disparaître ! Si vous regardez les hommes avec l’œil d’un chimpanzé ou d’un gorille, vous dites :  » qu’est-ce que c’est ces pauvres gens qui savent même pas grimper dans les arbres et dont les bébés naissent de telle façon qu’il y en a les trois quart qui vont mourir avant quelques semaines !  » Autrement dit, ils sont condamnés d’avance… On n’a pas été condamnés parce que, justement, la sélection naturelle n’est pas le seul mécanisme.

Source (et intégralité de la Conférence à Vanosc (Ardêche)) : Le monde selon Albert Jacquard