La cupidité de quelques uns se nourrit forcément des renoncements de tous les autres.


Iguana
Mise en ligne par Le Monolecte

On ne devrait jamais accepter de bosser pour des clous. Jamais.

Parce que, déjà, ça ne permet pas de vivre.
Et aussi parce que cela te coince pour longtemps dans la case des larves sans amour propre que l’on peut molester à loisir pour trois baffes, une poignée de cacahouètes et un grand coup de pied dans les couilles.

Grouillot un jour, grouillot toujours

J’ai quitté la fac à l’automne 1996, avec un DEA en Sciences Sociales que j’avais arraché de haute lutte à une trajectoire de gosse d’employés. J’aurais dû me précipiter pour valoriser mon bout de papier, toute gonflée d’orgueil, mais voilà, en fac, on n’apprend pas la vie et quand on vient d’un milieu modeste, on a un regard extrêmement naïf sur la réalité du marigot qui nous tient lieu de société.

À l’époque je pensais qu’il fallait faire ses preuves et que le mieux, c’est encore de ne pas se la péter et de savoir partir du bas, avec humilité et courage, pour se tracer à la force du poignet une belle trajectoire hyperbolique dans le monde du travail. J’ai donc pris un job d’enquêtrice à la SOFRES, d’abord pour bouffer, ensuite pour apprendre et progresser en interne, grâce à mes multiples talents qui exploseraient à la vue de tous comme un brillant feu d’artifice et m’auréoleraient de gloire lors de mon ascension sociale.
En tout cas, c’est ce que je croyais avec cette touchante niaiserie dont on fait les victimes de notre époque.

En fait d’apprentissage de la vie, je me suis retrouvée dans un immense open space bruyant, enchaînée à un ordinateur tournant sous DOS où s’affichaient sans fin des séries de questions plus ou moins stupides que je devais infliger sans une once d’esprit critique à des personnes que je harcelais littéralement au téléphone. À chaque bout de travée trônait un superviseur, incarnation éructante de l’ascension salariale dans cette boîte, coincé sous son plafond de verre et dont le job consistait essentiellement à traquer le moindre relâchement de cadence de son troupeau de bigophoneurs, à motiver à la schlague et à distribuer des quotas journaliers inatteignables pour encore mieux presser le citron.
Comme les rémunérations étaient au plancher (voire même à la cave, grâce à la règle des temps de passations taillés aussi larges qu’un t-shirt taille 12 ans sur Pamela Anderson), chacun d’entre nous était un crevard savamment entretenu, toujours prêt à dire oui pour du taff en soirée, le week-end ou les jours fériés, avec une nette préférence pour le premier mai, le jour qui compte double, comme au Scrabble. Cravacher plus pour surnager quelques jours de plus, ce n’est donc pas un concept très très nouveau…

Après huit mois à ce régime roboratif, j’appris deux choses qui achevèrent de me couper les jarrets.
La première, c’est que la direction de la SOFRES avait demandé au chef de la cantoche d’entreprise, où nous étions royalement nourris à 50% du prix par notre société bien-aimée, de bien vouloir nous servir des rations plus petites qu’aux autres convives, afin de garder intacte notre gniak toute la journée, tant il est vrai qu’un estomac bien rempli invite à la somnolence tandis qu’une faim légère et persistante est un excellent aiguillon à crevards.
La seconde, c’est que le recrutement interne des chargés d’études avait été abandonné, parce que les chargés d’études qui venaient du Front Office avaient trop tendance à sympatiser avec les vacataires dont ils étaient les collègues quelques temps plus tôt et avaient donc des remords à leur appliquer des temps de passation irréalistes qui les maintiendraient durablement à une rémunération sous le SMIC.

Ainsi donc, il ne saurait y avoir de grouillots qui se hissent jusqu’à l’Olympe des CDI de la boite, de la même manière qu’il convient de ne pas mélanger les torchons et les serviettes.

La première impression est toujours la meilleure

Quand on arrive dans une boite, tout se joue les premiers jours, voire même lors de l’entretien d’embauche et la signature du contrat. Selon que l’on rentre comme emploi jeune subventionné au taquet ou amené sur un plateau par un chasseur de têtes, tout le destin dans l’entreprise est déjà grandement joué, indépendamment du niveau de formation, des compétences, de la capacité de travail et des résultats antérieurs et à venir. Celui qui accepte un salaire au plancher au démarrage avec la vague perspective d’une augmentation au résultat montre dès le départ qu’il est prêt à cravacher comme un malade pour le salaire de la femme de ménage. Est-ce bien nécessaire alors de le payer plus? Tant qu’il dure et qu’il tire la langue en espérant des jours meilleurs, pourquoi diable le récompenser d’autres choses que de bonnes paroles et de vagues promesses? D’ailleurs, quelqu’un qui a si peu conscience de sa propre valeur, si peu d’amour propre vaut-il réellement quelque chose? Ne lui manque-t-il pas le petit plus qui atteste qu’il appartient à la race des seigneurs?

C’est ainsi que l’on finit par comprendre que plus on démarre bas dans une boîte et plus espacés sont les barreaux de l’échelle qui permet d’accéder aux terrasses ensoleillées. Pour atteindre le sommet, rien ne vaut un bel atterrissage en parachute.
Et puis, ça évite de frayer avec le commun des mortels, celui-là même qu’on se propose de mettre en coupe réglée pour la plus grande gloire des étages supérieurs.

Les chaînes que l’on se pose sur le cou sont celles qui pèsent le plus lourdement sur l’échine.

Parce que je végétais sans perspective dans un chômage poisseux et interminable, parce que malgré plusieurs expériences significatives dans le monde du travail, je ne pouvais pas m’empêcher de penser que plus on fait démonstration de sa bonne volonté et de ses capacités de travail, plus on a de chances de décrocher la timbale, j’avais donc fini par accepter de journaler assidûment dans le bled pour un demi RMI par mois de remboursements de frais de déplacement. Comme je l’ai déjà raconté ici, après 3 ans de bons et loyaux services, non seulement je n’ai pas décroché le moindre boulot que ce soit grâce cette activité de forçat, mais en plus le journal qui m’exploitait a fini par décider qu’une poignée d’euros balancée comme du maïs aux poules, c’était encore trop payé, et que du coup, on nous proposait de continuer, mais à l’œil. J’ai donc claqué la porte en beuglant qu’il ne faut pas se foutre de la gueule des gens et que les dirigeants n’avaient qu’à faire le boulot eux-mêmes à ce prix-là.

Et devinez quoi?

Rien.

Je suis la seule à être partie.

Les autres ont accepté de continuer à travailler pour rien.

N’est-ce pas extraordinaire? On peut arrêter de faire semblant de payer les gens, ils ont tellement une mentalités de robots qu’ils continuent quand même de trimer.

Franchement, à ce compte-là, les chefs d’entreprise auraient tord de se priver.
Serrez-leur le kiki, ils continueront à générer des profits, toujours plus de profits.

Démontez-leur la Sécu, ratiboisez-leur les retraites, flinguez-leur le système social, ils en redemanderont et applaudiront aux baisses d’impôts sur la fortune.

Nous vivons réellement une époque formidable. Dites-leur qu’ils vont perdre leur boulot de merde et ils accepteront sans moufter de travailler plus en gagnant moins, sans même deviner, tant ils sont abrutis de fatigue et de connerie, qu’ils financent par là même, fort généreusement, la énième augmentation de leur encadrement et la délocalisation de leur unité de production.

Qu’est-ce qui pousse donc des hommes et de femmes raisonnablement intelligents à accepter ainsi d’être diminués, exploités, dévalorisés? Parce qu’ils croient encore que la soumission ici et maintenant leur apportera des jours meilleurs dans un hypothétique avenir? Parce qu’ils pensent qu’on a touché le fond et qu’ils finiront par satisfaire la rapacité de leurs exploiteurs? Ou sont-ils justes naïfs comme je l’ai été et que je le suis probablement encore?

Les travailleurs de Chicago, malgré les efforts de leurs organisations, vivaient pour la plupart dans les pires conditions. Beaucoup travaillaient encore quatorze et seize heures par jour, partant au travail dès quatre heures du matin, ne revenant à la maison qu’à sept ou huit heures du soir, même plus tard, de telle sorte qu’ils ne voyaient jamais leurs femmes et leurs enfants à la lumière du jour. Les uns couchaient dans des corridors ou dans des greniers, les autres dans des taudis où trois ou quatre familles s’entassaient. Les sans-logis abondaient; on en voyait ramasser des débris de légumes dans les poubelles, comme les chiens, ou acheter chez le boucher quelques centimes de rognures. D’un autre côté les employeurs avaient, en général, une mentalité de cannibales. Les journaux à leur dévotion écrivaient noir sur blanc que le travailleur devait se guérir de son orgueil et être réduit au rôle de machine humaine." Ils trouvaient que le plomb était "la meilleure nourriture qu’on puisse donner aux grévistes". Le Chicago Times osa écrire : La prison et les travaux forcés est la seule solution possible de la question sociale. Il faut espérer que l’usage en deviendra général.
1 mai 1886 Chicago, Increvables anarachistes

À moins qu’ils ne croient que la lutte des classes, c’est vraiment fini. Ou qu’ils aient oublié les luttes danstesques qu’ont dû mener leurs ancêtres pour construire une vie meilleure pour eux et pour leurs enfants. Ou qu’ils soient réellement devenus des larbins. Ou qu’ils s’épuisent dans les vaines indignations qu’on leur offre sur un plateau pendant que l’on continue à les dépouiller jusqu’à la moindre petite parcelle de dignité!