Étrangement, cette année, la gueule de bois tombe un peu avant les fêtes.


Au sommet

En ce moment, je fais comme tout le monde : je mange ma merde, a déclaré une amie qui s’exprime généralement avec bien plus de précautions langagières.

Manger sa merde, en cette fin d’année, c’est rester dans un job pourri et fermer soigneusement sa gueule en espérant que la tempête passera au large. C’est faire semblant de ne pas voir les coups de sabre répétés contre le Code du travail, les salaires qui font, au mieux, du surplace et la balkanisation totale du monde du travail, où chacun tente de sauver sa peau, quitte à marcher sur le voisin.

On pourrait se dire qu’on est à 2 000 lieues de l’ambiance de franche fraternité qui avait éclos à l’ombre des piquets de grève de cet automne, mais en fait, on est en plein dedans, on paie cash la facture de la solidarité à deux balles. C’était bien sympa de savoir de les 3/4 des Français soutenaient le mouvement contre la réforme, que dis-je, le dynamitage en règle de nos retraites, mais dans les faits, ce que les gens soutenaient, c’est l’idée qu’une bande d’excités allaient se peler les miches, se manger le tonfa, se faire des soirées pâtes à l’eau à leur place tout en sauvant une certaine idée de la sécurité contre la rapacité du patronat financiarisé. La révolution par procuration, en gardant les arpions bien au chaud et en ne compromettant pas ses chances de promotion carriériste, maintenant, on en a la confirmation : ça ne mène nulle part.

Résultat des opérations : c’est 100 % des salariés qui l’ont franchement dans le cul et un patronat avide qui fonce à tombeau ouvert sur l’autoroute de la dérégulation sociale en klaxonnant. Parce qu’on avait, par contre, tous bien compris que l’enjeu des luttes de l’automne dépassait de très loin la simple question comptable de savoir de combien on serait tous plus miséreux au moment où nous ne pourrions plus arquer au boulot. On le savait et on a été petits joueurs. On le savait et maintenant, on bouffe tous notre merde. Dans de grands bols. Pleins à ras bord.

Ces derniers jours, j’ai entendu les médias bruisser de murmures annonçant le début de la reprise. J’aime bien ce refrain. On nous le balance au moins une fois par mois, histoire de voir si cette fois-ci, la mayo va prendre. En vérité, ce n’est pas exactement ce que l’on voit sur le terrain, là où les vrais gens vivent et en bavent, jour après jour. Le meilleur indicateur du contraire, c’est quand les fier-à-bras ont cessé de se la péter et ont sorti la cuillère à soupe de leur poche arrière. Mais si, vous en connaissez tous, de ces gens, pas spécialement plus méchants ou crétins que les autres, mais qui ont toujours fanfaronné qu’eux, ils savent qu’ils retrouveront toujours du taff, qu’il suffit de ne pas faire son difficile, que quand on veut, on peut, que si on les fait chier au boulot, il leur suffit de passer 3 coups de fil et c’est plié, ils gagnent leur croûte ailleurs. Le chômage, la peur du lendemain, ils ne connaissent pas, ce sont des fonceurs, des bosseurs, des acharnés, rien ne leur résiste et personne ne se met en travers de leur chemin.
Et bien, les fier-à-bras, ces derniers temps, ils ont sorti la cuillère à long manche et leur pince à linge, ils ont un peu fait la grimace et ils se sont mis au grand plat de merde comme les copains. Parce que même eux ont bien compris que quand la musique s’arrête, mieux vaut être assis sur un tapis à clous, que le cul entre deux chaises. Ils ont compris que même si ton boulot est pourri, que ton patron a une tête de con, que ton salaire est en peau de chagrin et tes collègues de fieffés connards, des balances, des lâcheurs et des faux jetons, même si tu dois te gaver d’antidépresseurs pour continuer à te lever le matin, c’est quand même mieux que de te retrouver sans rien, parce que le rien, ce n’est plus une transition, un état provisoire, mais c’est un gouffre immonde d’où tu pourrais bien ne plus jamais ressortir.

Donc tout le monde bouffe sa merde et attend.
Certains, faut bien le dire, n’attendent plus rien et n’espèrent plus grand-chose de leur vie. Juste que ça n’empire pas plus que ça. Tout en ayant bien conscience que si, ça y est, on a bien compris, ça ne peut qu’aller de mal en pis. Les boîtes se cassent la gueule. Celles qui tiennent le choc le font en serrant la vis à triple tour. Les seuls qui s’en sortent encore pas trop mal, ce sont les collabos, les salopards, les égoïstes, les sans scrupules, les exploiteurs, les filous, les trous du cul, ceux qui, quoi qu’il arrive, sont toujours prêts à vendre leur mère contre le premier plat de lentilles venu. Autant dire que ce n’est pas la peine de se bousculer dans la file d’attente, cette fois-ci, de la merde, y en aura pour tout le monde, avec même du rab’ pour les plus gourmands.

Et puis, il y a les indécrottables optimistes. Qui pensent vraiment que les exploiteurs, on va se les faire en 2012, en votant utile.
Là, je ne sais pas quoi dire.
En tout cas, rien de plus que je n’ai déjà dit et rabâché.
Est-ce que l’on n’apprend jamais de l’expérience passée ?
Ou est-ce qu’on préfère se raconter des histoires pour ne pas voir arriver le tsunami de merde que certains nous préparent sans même trop de finesse et de doigté ? Franchement, entre la remise en selle de la fille Le Pen et l’inflation sondagiaire ridicule autour de DSK, l’envoyé spécial du MEDEF au FMI, la ficelle est tellement grosse qu’avec on pourrait renflouer le Titanic et le tracter jusqu’à la Lune.

Je ne crois pas aux hommes (ni aux femmes, d’ailleurs) providentiels. Je ne crois pas que le salut puisse être naturellement sécrété par le système qui nous broie depuis des années. Je ne crois pas qu’en se la jouant profil bas, chacun dans notre coin, on aura la moindre chance d’améliorer notre condition.

Je crois seulement qu’à force de bouffer notre merde, on a juste tendance à bien puer de la gueule.

Je crois que tant que nous n’aurons pas pris conscience que notre droit à vivre dignement n’est jamais acquis et que nous devons le défendre nous-mêmes, chaque jour et tous ensemble, nous n’aurons que des lendemains qui déchantent à offrir à nos enfants.
Je crois que nous avons été assez près, cet automne, de retourner la machine à broyer à notre profit, au profit du plus grand nombre contre celui, monstrueux et exorbitant de quelques-uns.
Je crois qu’il nous faudra prendre conscience que notre force réside dans notre capacité à nous révolter et à unir nos indignations contre ceux qui exploitent sans vergogne nos peurs et nos renoncements.
Je crois qu’il nous faudra lutter d’abord contre nous-mêmes, contre notre résignation imbécile pour retrouver le goût du combat et l’envie du progrès social.

En attendant cette illumination, vous pouvez toujours sortir vos louches, les gars !