Les sondages et l’opinion publique, c’est un peu comme l’œuf et la poule, il est pratiquement impossible de déterminer lequel des deux fabrique l’autre.

Ainsi vais-je clore mon tryptique sur la confiscation démocratique, après le vote utile et l’abstention.

Le corps électoral et le thermomètre

  • Tiens, je vais te prendre la température.
  • Bah, pourquoi faire, je me sens bien.
  • Comme ça, pour voir…
  • Bof, tu peux y aller, ce n’est pas ça qui va me rendre malade
  • Ho! Putain!
  • Quoi, quoi, qu’est-ce qu’il y a???
  • Putain, couche-toi vite! Ça ne va pas du tout! Tu as plus de 40°C de fièvre!
  • Mais, je ne comprend pas : je me sens très bien!
  • Mais regarde par toi-même, si tu ne veux pas me croire : là!
  • Ha, ouais, merde! C’est beaucoup… Maintenant que tu m’en parles, je me sens un peu faible… je crois que je vais me pieuter!

Même dans un monde désenchanté comme le nôtre, il ne faut jamais sous-estimer le pouvoir de la pensée magique. L’inverse marche aussi.
Le thermomètre mesure la fièvre, laquelle n’est pas la maladie, mais le symptôme. En tout cas, un symptôme. On peut être malade sans fièvre. On peut même être asymptomatique.

  • Pffff, je ne sais pas ce que j’ai, je ne me sens pas bien…
  • Laisse-moi voir… Ben non, t’as rien, tu n’as pas de température.
  • Ouais, peut-être, mais je ne me sens pas bien du tout.
  • Tu ferais mieux d’arrêter de t’écouter, tu n’as pas de fièvre du tout. Tu vas bien, quoi!
  • Écoute, ça ne va pas, je vais me coucher.
  • Ouais, c’est ça, va te pieuter, le malade imaginaire. Tire-au-flanc! Crevard! Faignasse!

La grande constante des sondages politiques de ces dernières années, c’est leur grande régularité dans leur totale incapacité prédictive. S’en est même rassurant, quelque part : la quasi certitude qu’ils se plantent forcément. Car, qu’est-ce que le sondage électoral? L’idée de mesurer l’opinion publique à l’instant t, au sujet d’une action qu’elle est censé accomplir à l’instant t+x. Autant tenter de décrire le parfum du verre à un aveugle…

Le vote stratégique

La première conséquence visible de la sondomania pré-électorale, c’est de pousser le citoyen duement équipé de sa carte d’électeur à élaborer un vote stratégique en lieu et place d’un vote de conviction. Et c’est extrêmement pervers.
Mon postulat de base, c’est que les élections présidentielles devraient servir aux citoyens à choisir un projet de société, voire même à porter au pouvoir l’équipe qui s’engage à appliquer celui que la majorité des citoyens a élaboré. Le discours politique devrait donc essentiellement tourner autour du ce vers quoi nous devons tendre au niveau de la nation! Le problème, c’est que le projet de société unique a déjà été choisi hors de la sphère démocratique, à l’échelle mondiale : il s’agit de l’économisme libéral. Voilà. Et aux roitelets locaux de se démerder pour appliquer cela selon les déclinaisons maison. A partir de là, on comprend bien que les partis de gouvernement n’ont rigoureusement rien à proposer en terme de projet de société. Reste donc les programmes électoraux, improbables empilement de promesses plus ou moins compatibles entre elles et qui ont chacune la particularité de caresser une frange de l’électorat dans le sens du poil. Les programmes ne sont pas des projets de gouvernance, ils ne sont que des appareils à additionner les votes par catégorie de population : une promesse pour les profs, une autre pour les chasseurs, une troisième pour les nains hydrocéphales.

  • Ça nous fait combien de millions de voix?
  • Merde, c’est pas assez! On a quoi en stock?
  • Les toubibs, ça vote bien les toubibs!
  • Oui, bonne idée : on va leur monter les honoraires! Qui peut-on chopper, encore?
  • Les chefs d’entreprise, en comptant les PME, ça fait du peuple!
  • Oui, une bonne exo de charge et hop, aboulez les voix! Quoi d’autres?
  • Les chômeurs et les travailleurs pauvres…
  • Ha putain, les boulets… mais c’est qu’ils sont nombreux… mais qu’est-ce qu’ils votent mal, ces cons! Plein d’abstentionnistes…
  • Fais-leur le SMIC à 1500€!
  • Putain, t’es fou : ça va faire se barrer les CSP+ et les artisans et on va se faire engueuler par le MEDEF!
  • Panique pas : 1500€ bruts et dans 5 ans! Ce qui revient au même que si l’on ne faisait rien, tout en bénéficiant de l’effet d’annonce!
  • Whaouh, trop fort! On devrait bien en piquer 10% avec ça! Sur 12 millions de pauvres et de précaires, c’est une bonne affaire pour pas un clou!

Si les programmes électoraux ne sont que de la soupe arythmétique, le choix des électeurs est poussé dans la même voie… grâce aux sondages.
Comme le choix se résume à choisir l’option la moins défavorable dans un package de mesures catégorielles, le plan consiste à tout faire pour miser sur le candidat qui est le plus favorable à sa caste ou pour le moins nocif. Ce qui implique l’élimination des adversaires les plus dangereux.

  • Oui, les petits partis de gauche sont les plus sociaux, les plus proches de nous, mais ils n’ont aucune chance de l’emporter : regarde les sondages!
  • Ha, ouais, pas la peine de voter pour eux.
  • Bon, Ségo, c’est la moins pire des pas trop mal placés. On pourrait voter pour un petit qui est plus proche de nous au premier tour et porter Ségo au second tour, mais avec Le Pen en embuscade, on prend des risques.
  • Ouais, faut pas se disperser, sinon, on est sûr de se ramasser Sarko au second tour.

C’est là toute la force du vote utile, concept qui ne peut marcher que main dans la main avec la sondomania : Je vote utile en me déterminant en fonction des intentions de vote des autres! C’est donc déjà une forme de détournement démocratique très poussé, puisqu’il substitue des calculs stratégiques à la parole politique.
Mais la totale perversion du système, c’est quand on commence à admettre qu’en creux, le sondage peut créer le vote au lieu de juste le refléter. A ce niveau, le cas Bayrou est exemplaire.

La manipulation des sondages

Depuis le début de cette étrange période de pré-campagne, on nous joue le second tour des présidentielles avant même que la liste des candidats du premier tour ne soit fixée. On nous vend un duel Ségo/Sarko, avec le spectre de Jean-Marie en embuscade, ne serait-ce que pour rappeler que le vote utile, c’est bien! Hop, tout est bordé, et les sondages confirment que le choix important est là et pas ailleurs.

Arrive alors le sondage de l’IFOP, qui annonce que Bayrou battrait les deux gros candidats au second tour! C’est énorme, non?
En fait, comme le fait si bien remarquer Guy Birembaum, ce qui est énorme, c’est de faire un sondage sur le score de Bayrou au second tour alors que justement tous les sondages disent qu’il ne peut y arriver. Bref, un sondage super inutile pour le coup. Sauf que…
Après ce coup d’annonce, hop, voilà le Bayrou qui remonte dans les sondages et ce qu’aucun discours de journaliste politique n’avait réussi à faire, c’est un sondage qui y parvient : faire de Bayrou un troisième homme soudainement bien plus crédible!

Le truc est magnifique : si l’on s’acharne à voter Ségo au premier tour, elle se retrouve battue au second par Nico! Et plaf, tant pis pour ceux qui le sentent mal, le locataire de la place Boveau. Par contre, si l’on lâche Ségo pour Bayrou, on est presque sûr de faire mordre la poussière à Sarko!
Donc, pour tous ceux dont la priorité est de faire barrage à Sarko, la meilleure stratégie consiste à voter Bayrou… qui est pourtant un mec de droite… dont le programme gagne à être épluché, tant il est nettement plus dans la lignée de Sarko que de Ségo! Un programme qui fait la part belle aux forces vives de la Nation, aux entrepreneurs sévèrement burnés…

Vous ne voyez toujours pas où on veut en venir?

Et si je vous dit que la Présidente de l’IFOP, l’institut qui a sorti le sondage inutile sur Bayrou est aussi la présidente du MEDEF, vous ne voyez toujours rien venir?
Qu’en sortant ce sondage, c’est l’IFOP qui fait un acte stratégique visant à concentrer le choix des électeurs autour des deux candidats les plus favorables aux thèses du MEDEF…

Voilà qui mérite au moins réflexion quant à l’influence des sondages sur nos choix politiques, non?

Pour finir, une petite réminiscence partielle autour de deux petits candidats invités hier chez Pascale Clark :

  • Sur le sondage IFOP pour Paris-Match, Jean-Marie Adeline, vous êtes inexistant…
  • On n’a pas sondé sur moi, je vous rappelle
  • C’est à dire, vous ne faites même pas partie des…
  • Je n’ai pas fait parti des noms qui étaient cités pour un sondage, mais ça va changer!
  • Ça vient de quoi alors?
  • Les instituts de sondages estiment que je suis inexistant, ce ne sont pas les sondés qui estiment que je suis inexistant, ce sont les sondeurs. Je vous rappelle que Besancenot, en 2002, il faisait 0 dans les sondages : il a fait 3 au premier tour!

Pour creuser dans le sillon des sondages un peu plus profond, à lire chez :