L’habit fait probablement le moine tout comme l’occasion fait le larron.


RécessionLa question demeure : que faire du monstre humain ? Dans quelle case ranger l’assassin de vieilles dames, le salopard à la machette, l’ogre tueur de petits enfants, le pervers assoiffé de la souffrance de ses petites victimes, le dépeceur de jeunes filles en fleur ou celui qui bouffe son colocataire? Le bestiaire humain est riche de ces figures quasi légendaires qui font pratiquement autant frissonner les grands que les ombres du placard terrifient les petits enfants. Comment expliquer autrement que par la monstruosité de certains êtres la capacité génocidaire sans limites de nos congénères ? Comment supporter qu’Auschwitz ou le Rwanda ou le Kosovo aient pu exister sans tenter de circonscrire les cercles concentriques du mal à un petit foyer d’êtres infrahumains ?
On ne peut durablement disserter sur la condition humaine sans finir immanquablement par buter sur notre propre part de ténèbres. Et aussi étrange que cela puisse paraître, Amiens-Paris dans la voiture de JBB en devisant sur la banalité du mal, c’est passionnant et enrichissant.

Quand on aborde frontalement la problématique du monstre, on se pose forcément la question de savoir ce qui fait de nous ce que nous sommes. L’angle d’attaque le plus confortable consiste à se réfugier illico presto derrière l’idée que le monstre n’appartient pas à la communauté humaine, qu’il en est une sorte de prédateur extérieur et qu’à ce titre, une très large gamme de mesures de rétorsion sont envisageables, dont la mise à mort, laquelle coule alors de source. La figure du monstre fait l’impasse sur sa nécessaire genèse et ne retient finalement que le processus de traque et d’élimination, sans autre forme de procès. Le monstre n’est pas mon alter ego, il n’est pas autre parce qu’il ne me renvoie pas à moi-même, il est l’externalité mauvaise et incontrôlable comme les forces du destin qui, tapies dans l’ombre, sèment leurs embuches sur le plat chemin de l’existence humaine. La figure séculaire du monstre rassure sans rien expliquer et rend nécessaire la justification scientifique de sa non-humanité, de son exclusion de fait.

Dire qu’on est natural born pédophile n’a rien d’anodin. Car le pédophile, c’est le croquemitaine contemporain. Maintenant que le Petit Chaperon Rouge ne risque plus de se faire bouffer par Canis lupus, on lui a trouvé un autre prédateur, autrement plus dangereux et inquiétant, parce que ressemblant outrageusement à notre voisin de palier. Le pédophile est un pervers. La pédophilie, c’est Le Mal! Il n’est même pas besoin d’avoir des enfants soi-même pour comprendre cela avec ses tripes. Et c’est bien là qu’on devrait commencer à se méfier.

Un gars qui est attiré par les enfants pré-pubères est naturellement mauvais. Et Nicolas Sarkozy exprime bien son sentiment là-dessus :

J’inclinerais, pour ma part, à penser qu’on naît pédophile, et c’est d’ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a 1 200 ou 1 300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n’est pas parce que leurs parents s’en sont mal occupés ! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d’autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la part de l’inné est immense.

Il incline à penser comme le saule pleureur courbe naturellement sa ramure souple vers la surface ondulante des flots limpides de la rivière. Sarkozy n’a pas besoin de démontrer, de justifier ou de prouver. Il assène sa vérité en sachant qu’elle touchera facilement sa cible alors que les dénégations construites des scientifiques et des experts se perdront dans le brouhaha médiatique. L’essentiel, c’est de toucher les gens, pas de les faire réfléchir.

Le pédophile est donc né monstrueux.
La messe est dite.
Nul besoin de se poser de questions, de chercher à comprendre.
Il est un nuisible qu’il convient de neutraliser efficacement et de manière définitive.
Le mal existe.
Il est inscrit dans les gènes.
Notre place dans la société ne dépend pas de nos efforts, de notre mode de vie, de notre conduite. Elle est inscrite dès le départ. C’est marqué au fer rouge au cœur de la machinerie génétique. Ce n’est plus Dieu qui nous assigne un destin. Ce sont les gènes !

Et maintenant que l’on applique avec aisance le déterminisme aux violeurs d’enfants et aux suicidés, le reste ne sera qu’un fil logique que l’on déroule : tout est déterminé. Il n’y a donc rien à corriger.

Nous sommes tous des pédophiles ! 10 avril 2007

L’explication génétique satisfait à bon compte tous ceux qui ne s’attardent guère sur la question ou qui sont dévoués corps et âme au corpus idéologique de la prédétermination des êtres humains, mais supporte assez mal une quelconque mise en perspective, comme l’épineuse question de l’enfance des pédophiles ou la manière dont une population jusque-là fort civilisée peut brutalement plonger dans la barbarie. La figure du monstre suffit à peine à évacuer la question des déviances individuelles et reste totalement inadaptée comme grille de lecture des mouvements collectifs, de la saloperie sans bornes de la foule en colère. Comment se satisfaire de la présupposée monstruosité de quelques-uns quand l’Histoire nous enseigne que la barbarie est éminemment collective, qu’elle transcende mieux que tout les différences sociales, unissant l’esprit collectif des foules dans un immense raptus démentiel.

Chaque fois que je réfléchis à la question de la monstruosité humaine, je suis toujours frappée par les récits de guerre civile. Voilà donc des sociétés humaines organiques qui ressemblent terriblement à la nôtre, avec des villages, des familles, des amis, des collègues, toute une petite humanité qui se côtoye, vit, travaille, nait et meurt ensemble. Voilà le frère qui fait sauter tes gosses sur les genoux et les regarde grandir, voilà le voisin qui fait péter l’apéro avec toi, le soir, à la fraîche, voilà ta femme qui a porté vos enfants en son sein, voilà le docteur qui a soigné les petits bobos comme les grandes douleurs. Et puis, presque soudainement, ce sont tes ennemis. Voilà maintenant le barbare qui surgit de la nuit, qui explose ta porte d’un coup de pied fracassant, qui tire tes gosses par les cheveux dans la cour avant de leur exploser le crâne contre l’arbre auquel tu avais accroché la balançoire avec laquelle il compte te pendre. Voilà le monstre qui va violer ta femme et ta fille sous tes yeux. Voilà ta mort immonde et inimaginable, avec laquelle tu jouais à la pétanque, il y a encore quelques semaines.
Comment tous ces gens parfaitement normaux, tellement semblables à nous ont-ils pu faire cela ? Comment pouvons-nous nous faire cela à nous-mêmes ? Et comment, toi-même, en entendant le hurlement animal de ceux que tu aimes en train de mourir de façon ignoble, comment toi-même, quand tes yeux ont débordés de toute cette saloperie, quand tes oreilles ont sifflé de trop de fracas, comment toi-même as-tu pu devenir cet exécutant froid et monstrueux qui a semé la mort et le désespoir autour de lui sans aucun état d’âme ?
Il n’y a pas de monstres naturels planqués au milieu des justes, il n’y a que notre part d’ombre qui attend, tapie au fond de chacun d’entre nous, les circonstances qui seront propices à son éclosion.
Ni meilleur, ni pire que les autres.

JBB trouve ma vision de l’humanité particulièrement noire.

  • Si chacun de nous peut devenir un monstre au gré des circonstances, alors comment espérer améliorer l’humanité ?

Il préfère penser que l’éducation, la culture, la volonté peut-être aussi, sont des remparts suffisants, des préalables nécessaires qui rendent le cœur des hommes insensible à la possibilité de la barbarie.

  • Mais dans ce cas, il n’y aurait eu que des abrutis incultes chez les nazis, chez les dictateurs, les tortionnaires ou les tueurs en série. Or, tu sais très bien que ce n’est pas le cas. De la même manière que les sectes recrutent dans l’ensemble de la société, la saloperie s’épanouit sur tous les terreaux. Et l’erreur suprême, c’est de te croire à l’abri, toi-même, de ne jamais devenir le monstre de quelqu’un.
  • Ben non, je le sais, je ne pourrais jamais sombrer dans la barbarie.
  • Facile à dire, ici et maintenant, au moment où tu ne risques rien ou pas grand-chose, dans une vie confortable où tu as le vital, l’essentiel et quand même pas mal de superflu. Tu as vu The Mist, à propos ?
  • Heu non.
  • Et bien, c’est un film de genre qui raconte justement comment, plongée dans des circonstances exceptionnelles, une petite communauté humaine glisse en quelques heures dans la barbarie.

Quand les repères normaux ne sont plus là, quand la routine stabilisante et fiable du quotidien vole en éclat, quand une menace terrifiante et inconnue rôde juste à côté, des gens ordinaires, complètement ordinaires, peuvent se transformer en meute assoiffée de sang tout aussi dangereuse que les pires créatures lovecraftiennes. C’est le propos de ce film, hors normes, qui prend un à un tous les poncifs du film américain pour leur tordre le cou et montrer que l’horreur n’est pas qu’à l’extérieur : elle vit aussi dedans, et ne demande qu’à sortir.
The Mist, CSP, 3 avril 2008.

Parce que finalement, Hannah Arendt ou Milgram n’ont jamais rien dit d’autre : attention, le monstre est en nous, il suffit d’un environnement favorable pour qu’il sorte. La différence entre le bourreau et le résistant est tellement infime que bien malin celui qui pourra prédire qui deviendra quoi.

  • Ce que l’on sait, c’est que quand ça chie, en gros, tu as trois profils qui sortent du bois : la grosse majorité silencieuse et passive qui rentre la tête dans les épaules, regarde ailleurs et attend que l’orage passe, chronique de la lâcheté humaine ordinaire, la grosse minorité active qui s’épanouit dans le merdier et qui voit dans le chaos une formidable opportunité de se goinfrer et de dominer tous les autres et une toute petite minorité riquiqui de gens exceptionnels qui refusent tout ça, relèvent la tête et deviennent des héros. On a tous envie d’être des héros, mais en vrai, on a nettement plus de chances de finir dans la peau d’un salaud qu’autre chose quand l’Histoire bascule.
  • Oui, mais tu ne nies pas qu’il y a des justes.
  • Non, heureusement d’ailleurs. Ce que je trouve aussi fascinant, c’est qu’ensuite, tu te rends compte que les justes, ce ne sont jamais les gens que l’on pouvait attendre au tournant. Ce sont souvent des gens terriblement ordinaires, eux aussi, pas spécialement forts, courageux ou intelligents, des comptables, des instit’, des boulangers, exactement comme les mecs d’en face. Ce sont juste les circonstances qui nous révèlent à nous-mêmes. Tant que ça ne chie pas, tu ne peux pas savoir ce que tu as vraiment dans le bide.
  • Je crois qu’on sera dans les justes.
  • Personnellement, j’espère juste faire partie des lâches, ce ne serait déjà pas si mal s’en tirer… Parce que je connais ma part de sauvagerie, parce que je la sens, là, bien au fond, mais toujours prête à sortir, en fonction des circonstances.
    Quand tu te retrouves avec les genoux derrière les oreilles à pousser comme un animal pour sortir un enfant de ton ventre, tu prends la juste mesure du prix à payer pour donner la vie, tu fais connaissance avec ta part d’animalité et tu comprends soudain que tu pourras être capable du pire pour sauvegarder cette petite étincelle de vie que tu viens de mettre au monde. Ça te rend plus humble, quelque part, quant à ta propre humanité et ta part de monstruosité.
  • Quel pessimisme !
  • Ne crois pas ça. Je suis au contraire une incurable optimiste. Je parlerais plutôt de lucidité.
    Si la société peut flatter les plus bas instincts, nous pousser à l’avilissement, faire sortir de qu’il y a de pire en nous, alors, cela signifie aussi qu’avec une autre construction sociale, on peut également tirer l’ensemble des gens vers le haut, valoriser le meilleur en chacun de nous, museler le monstre qui dort et nous pousser au dépassement de soi. C’est en ça que je crois vraiment. Non pas en un monde meilleur, mais dans la volonté commune de faire un monde qui nous rend meilleurs.

Et c’est pour cela que je ne baisse pas les bras.

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