Ne jamais perdre de vue que la construction européenne actuelle se fait essentiellement sur ce socle, c’est à dire sur l’idée que la concurrence libre et non faussée est le modèle grâce auquel nous allons cavaler cheveux au vent vers un avenir radieux sur fond de soleil levant.

C’est tellement vrai que la Cour européenne de Justice vient, dans la plus parfaite indifférence générale, de décider que le prima de la libre concurrence pouvait s’asseoir sur des peccadilles sans importance comme le droit de grève ou le respect des conventions collectives en vigueur. Du coup, on comprend mieux l’urgence qu’il y a à faire adopter, de gré ou de force un traité de Lisbonne roulé sous les aisselles, copie carbonne du fameux TCE que nous avons consciencieusement rejeté, en partie parce qu’il gravait dans le marbre la suprématie de la concurrence libre et non faussée sur toute autre considération.

C’est pour cela que passant outre à l’expression de la volonté du peuple, les députés s’apprêtent à entériner le bouzin, validant au passage le concept de démocratie limitée du brave pote Friedrich von Hayek. Et c’est pour cela aussi que des citoyens intelligents et éclairés vont tenter de faire entendre la voix du peuple à laquelle on fait rendre gorge, en allant battre le pavé, le 4 février 2008, à Versailles.

La concurrence, c’est bon, mangez-en!

Tout ça pour quoi?
De vaines promesses qui n’engagent que ceux qui y croient : la concurrence améliore les services, elle fait baisser les prix, elle optimise l’intérêt général en additionnant les intérêts particuliers.

La concurrence libre et non faussée aurait dû rester ce qu’elle est : à savoir un modèle théorique à l’usage des étudiants en économie. Dans la réalité, la mise en concurrence non régulée et non encadrée aboutit à la concentration des pouvoirs, à cause de la recherche permanente de l’avantage concurrentiel. Autrement dit, tous les acteurs du Marché sont d’accord pour le principe de concurrence parfaite, à condition que chacun d’entre eux soit en position de force sur les autres. D’où le grand jeu de Monopoly du petit poisson qui se fait bouffer par les gros, eux-mêmes pourchassés par les requins. Quand on laisse le marché se réguler tout seul en faisant la danse du ventre devant, au final, l’aquarium est vide, avec un énorme poiscaille bedonnant au milieu qui flotte, repu, entre deux eaux.

Pour reprendre l’excellente construction de l’intrigant film Le prestige, la concurrence, c’est comme un tour de magie, cela se déroule en trois actes :

  • La promesse : laissez-nous les coudées franches et vous verrez que grâce à la dérégulation, vous aurez un choix à profusion avec des prix très attractifs.
  • Le tour : c’est donc le moment où l’on fait disparaître les vilaines contraintes pas belles et que des tas d’aventuriers se jettent dans l’arène et rameutent le chaland à coup de bonnes grosses promos dont on devine déjà qu’elles sont surtout destinées à abattre les adversaires.
  • Le prestige : le clou du spectacle, le moment où le magicien réapparaît, où le rideau tombe, où est dévoilé le Climax du tour, où aboutit le roulement de tambour, où on te fait TADAAAAAAM en roulant des yeux! C’est à dire quand le marché apparaît dans toute sa splendeur, bien nettoyé du menu fretin et que deux ou trois mastodontes restent en scène et s’entendent entre eux pour que le principe de concurrence ne leur fasse pas trop mal au profit

Au final, on a substitué un oligopole privé à un monopole commun…

À votre avis, quelle formule est la meilleure pour notre poil de prolos?

C’est ainsi que j’ai choisi la SG comme banque parce que je ne voulais pas de la BNP… mais que je finirais quand même à la BNP, laquelle finira sûrement un jour par se faire gober par le Crédit Agricole que dont j’apprécie encore moins les sévices.
De la même manière, quand les trois grands opérateurs de téléphonie mobile s’étaient fait chopper le bras dans le pot de confiture de l’entente illégale, la réponse à ce défaut caractérisé de concurrence, en dehors d’une amende bien modeste au regard des profits réellement générés par la manœuvre, avait été de réintroduire de la concurrence en ouvrant le marché aux opérateurs virtuels. Mécontente des services des 3 grands, j’avais donc eu le choix d’aller ailleurs… et de revenir, maintenant que mon petit opérateur qui avait développé des tarifs spéciaux pour les chômistes vient de se faire rebouffer par l’un des trois gros… lesquels vont de nouveau pouvoir se partager le très très gros gâteau, dès qu’ils auront fini de faire le ménage dans le banc de harengs!

Et c’est comme cela qu’on a la même tomate dégueue dans les enseignes des 7 gros machins du pays (pour l’instant!) ou que la très très grande majorité des utilisateurs d’informatique rame avec le même OS pas terrible et très cher sur toutes les bécanes, lequel OS vient de coller 45 milliards de dollars sur la table pour bouffer son ex-allié, car il espère de la manœuvre qu’elle lui permettra de coller au mur son meilleur concurrent du moment et de régner enfin sans partage sur le Net.

Et quand je pense qu’ils ont ouvert à la concurrence le marché de l’énergie et qu’ils veulent en faire autant avec la santé ou l’éducation…

TADAAAAAAM!