Dématérialisation exponentielle

Il y a six mois, j’avais serré la main du conducteur offset qui partait enfin à la retraite. Aujourd’hui, la moitié des machines a disparu, les étagères à papier sont vides, il reste le patron, l’infographiste et la typographe.


ImprimerieIl y a 10 ans, par un de ces étranges concours de circonstances dont on sourit après coup, je m’étais retrouvée propulsée responsable des relations avec la chaîne graphique. En fait, je devais cette pseudopromotion à ma proximité géographique avec l’imprimeur de la feuille de chou de ma boiboite de l’époque, qui comptait bien s’économiser les frais de transport sur le dos de ma quasi défunte 205 junior. Je ne connaissais strictement rien à cet univers et c’est pour cela que je décidais de consacrer une demi-journée à la découverte de ce métier.

Je poussais donc la porte de l’atelier où s’affairait une bonne douzaine de personnes. J’étais immédiatement happée par le fracas des machines qui débitaient les feuilles de papier imprimé comme si leur vie en dépendait. Des machines et des hommes. Enfin, pas mal de femmes, aussi. Entre le façonnage, l’emballage, la mise sous plis, la gestion des commandes, le flashage, toute la chaîne prépresse, ça en faisait, des petites mains qui se coupaient sauvagement sur les revers de papier. L’atelier sentait terriblement bon le solvant, l’encre, l’huile, le métal qui chauffe, et d’autres composés volatils, de nature à nous tricoter des poumons en dentelle de Calais.

Quand on ne sait rien, la moindre des politesses, c’est de ne pas faire semblant du contraire, aussi, j’ai demandé au patron s’il pouvait me faire faire le tour du propriétaire. Même s’il était totalement overbooké (les imprimeurs sont toujours ovebookés, je pense que cela trône en tête des dix commandements du bon imprimeur), le patron se fit un plaisir de me piloter dans son entreprise, de me présenter ses employés, de me montrer ses machines, de m’expliquer les fondements de l’art typographique. J’ai remarqué, à l’usage, que la plupart des gens adorent parler de leur métier. Je parle bien du métier qui n’est pas forcément le travail. Le métier, le bel ouvrage, ce que l’on est censé faire et que l’on s’applique à faire, avec amour, avec patience, avec courage, avec pugnacité, parfois, avec passion, souvent. Demander à quelqu’un de raconter son métier, c’est, le plus souvent, peindre un trait de lumière dans son regard, effacer les rides du lion qui lui barrent le front, dessiner un sourire léger sur ses lèvres. L’imprimeur n’échappait pas à cette règle, constante de ceux qu’une entreprise scélérate ou un encadrement inepte n’a pas définitivement dégoûtés de cette extrême satisfaction que l’humain peut tirer de son savoir-faire et de sa capacité à l’exercer. Il m’a décrit avec précision, avec emportement aussi, ce métier qui était le centre de sa vie depuis tellement longtemps qu’il faisait, à présent, totalement partie de lui. Il était d’autant plus ravi de cette intrusion dans son atelier que j’ai toujours été une auditrice gourmande de ces effusions verbales où les gens livrent tellement plus d’eux-mêmes qu’ils ne peuvent l’imaginer. J’ai découvert l’univers des couleurs, le fameux nuancier Pantone, j’ai appris à apprécier les différentes qualités de papier et à me pâmer dans le velouté sensuel d’un vélin légèrement gratté.

HeidelbergHier, sur le chemin au bled-en-chef, je suis passée devant l’imprimerie. Un énorme semi-remorque en barrait l’entrée et, de ses entrailles exposées à la vue des passants, un éclat de plastique et de métal a accroché mon regard. C’était la dernière machine qui partait, emmaillotée dans une débauche de film plastique comme une mauvaise côtelette à l’étal du supermarché. Quelques jours plus tôt, je l’avais vue à l’œuvre, vaillante, dans l’atelier aux trois quarts vides, en train de débiter des enveloppes au kilomètre. À côté d’elle veillait la typographe, l’air un peu fatigué ou absent. Elle part à la fin du mois. Terminée, lessivée, merci, au revoir et bonne chance. C’est sûr que de la chance, il va lui en falloir. Typographe. Encore un métier mort. On lui a bien proposé de suivre la machine, un peu plus loin, à 50 km. Mais pour quoi faire ? Tenir quelques mois de plus ? Le gros des troupes part vers l’Est, là où les salariés sont toujours moins chers. Encore que les Roumains, qui tenaient le haut du pavé de l’impression à bas coût, il y a encore deux ou trois ans, sont en train de se faire doubler par les Malgaches. Ha, les Malgaches ! Les Malgaches et leur PIB de sous RSAstes ! Les Malgaches et leur misère sordide qui devrait permettre de les essorer quelques bonnes années avant que l’on doive chercher ailleurs. Encore moins cher. Encore plus miséreux.
Là où virevoltaient une douzaine de personnes il y a encore peu, il ne reste plus que quelques machines en instance de départ, des chutes de papier que nulle encre ne fera plus chatoyer, trois personnes un peu perdues, le cul entre deux chaises, déjà dans la perspective d’un très hypothétique reclassement professionnel, un grand silence pesant et la poussière qui, déjà, reprend ses droits.

Nulle nostalgie mal placée dans mon regard ému. Je ne suis pas le Jean-Pierre Pernaut des innombrables métiers sacrifiés à l’autel du progrès capitaliste qui s’essuie les crampons sur la face de ceux qui pensaient le servir. C’est juste que, comme lorsque je parlais du monsieur Antar de mon enfance, je ne peux que raconter l’immonde vacuum productiviste qui avale les gens, toujours plus de gens, et qui ne laisse que du vide derrière lui. Toujours la même question lancinante : où sont recrachés les gens ? Tous ces gens qui disparaissent chaque jour ? J’ai bien une petite idée et je ne la trouve pas plaisante du tout.
Qu’on ne se trompe pas de débat : le progrès technique qui affranchit les hommes du sale boulot pour leur ouvrir des activités plus saines et plus stimulantes ? Je marche à fond pour lui. Des siècles de labeur acharné pour trouver le moyen de bosser moins tout en satisfaisant plus de besoins ? Je signe des deux mains. C’est juste qu’on a un peu oublié le volet sociétal dans l’affaire car, comme le disait la SNCF dans des temps plus humanistes, le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous. Au lieu de cela, nul partage avec ceux que la technique et le management inhumain ont dégagés de la sphère laborieuse. Les victimes d’un système stupide qui marche sur la tête doivent expier et se contenter de vivre avec moins que le minimum vital.
Absurdité absolue et intenable, même à court terme.

À la fin du mois, l’imprimerie déménagera dans des locaux plus conformes à son nouveau statut. Il ne restera plus que le patron et l’infographiste. Elle fera la mise en page et il transmettra à l’imprimeur qui propose le meilleur prix. Concurrent direct.
Mais avec un meilleur carnet d’adresses que moi.
Loi de la jungle.
Faut que je change de boulot.
Encore.

  • Ce qui va me manquer le plus, dis-je au patron, c’est la délicieuse odeur de l’encre fraîche.

Il me jette un regard de bête blessée.

  • Et moi ? Est-ce que ça ne va pas me manquer ? Ça fait 45 ans que je respire cette odeur. Je n’ai rien fait d’autre depuis que j’ai 15 ans.

Sa voix déraille quelque peu, ses épaules s’affaissent. Je le regarde s’éloigner rapidement, le cœur en écharpe. Dernier survivant d’un monde en mutation frénétique qui démolit tout sur son passage, y compris les plus belles passions, les plus belles carrières, les plus belles histoires de vie.

Du coup, j’ai sorti mon Pentax de mon sac et comme un archéologue de l’image, j’ai commencé à méthodiquement archiver ce métier d’un temps révolu.

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26 réponses
  1. Swâmi Petaramesh
    Swâmi Petaramesh dit :

    « ceux qu’une entreprise scélérate ou un encadrement inepte n’a pas définitivement dégoûtés de cette extrême satisfaction que l’humain peut tirer de son savoir-faire et de sa capacité à l’exercer. »

    Ah… C’est bien un crève-coeur pour moi que de m’inscrire au rang des (profondément) degoûtés…

    Il m’est arrivé de penser que de nos jours, avoir pour métier quelque chose que l’on aime faire, dans le milieu hautement vomitif de l’ « entreprise », est une forme de malédiction car une manière sûre de faire quelque chose que l’on aime d’une manière qu’on déteste, et donc, de s’en dégoûter, et de ne plus guère tirer plaisir de ce que l’on aimait à moins de le faire pour soi, également, pendant son temps libre… Et puis pendant son temps libre, on a quand même un peu envie de passer à autre chose, plutôt que de faire ce qu’on aime de la manière qu’on aime et qu’on est payé le reste du temps à faire d’une manière qui nous fait chier des briques…

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  2. Forme
    Forme dit :

    Je suis parfois (parce que c’est généralement une minorité de cas) frappé par le fait que certaines associations, que certains passionnés reprennent de vieilles machines comme ça, et les (re)mettent en fonction… et qui se mettent à faire (dans certain cas) un très bon travail. Dans certaines circonstances, dans certaines conditions, ces "amateurs" font même mieux que les professionnels. Que malgré des années de lobotomie "profit, concurrence, exploitation, etc.", il y en a encore qui considère que ce n’est pas ce qui doit nous dicter ce qu’on doit faire, et qu’ils font ce qu’ils veulent dans leur coin, en marge de ce système fou… Il faut encore en avoir la possibilité, les moyens, mais ça rassure (un peu). On se dit que tout n’est pas encore totalement perdu (même si c’est bien maigre, il ne faut pas se faire d’illusion).

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  3. Égide
    Égide dit :

    Pour vous remettre de votre tristesse justifiée, lisez La main négative de Typhaine Samoyault.

    Si la cupidité des investisseurs est sans limite. On ne peut expliquer la réorganisation de l’économie française par cette seule raison.

    En particulier, les chaines de valeur du livre sont victimes de l’incapacité de ses responsables et de ses dirigeant à revoir leurs stratégies, obnubilés qu’ils sont par le maintien des marges sous le couvert de mesures protectionnistes qui ont réduit considérablement le marché des livres.

    Tétanisés par l’arrivée pourtant annoncée depuis des décennies du texte numérique, ne comprenant pas pourquoi la la demande baisse inexorablement et donc, incapables de faire évoluer l’offre, ils détruisent d’eux-même les outils en délocalisant l’imprimerie et dispersent, au risque de les perdre définitivement les compétences, les connaissances et les savoir-faire de professionnels d’élite.

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  4. chris
    chris dit :

    """"En particulier, les chaines de valeur du livre sont victimes de l’incapacité de ses responsables et de ses dirigeant à revoir leurs stratégies, obnubilés qu’ils sont par le maintien des marges sous le couvert de mesures protectionnistes qui ont réduit considérablement le marché des livres.""""

    Je plussoie…

    Répondre
  5. cui cui fit l'oiseau
    cui cui fit l'oiseau dit :

    Très émouvant.

    La fin d’une époque et son cortège de détresse.

    Quand je pense qu’à une certaine époque (il y a 35 ans), les politiques prétendaient que le progrès allait davantage créer d’emplois qu’en supprimer !

    Fariboles !

    Magnifique billet.

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  6. kisifi
    kisifi dit :

    Un point de détail : J’ai du mal à comprendre comment les malgaches pourraient concurrencer les roumains sur le marché de l’impression.
    Les imprimés, c’est lourd, ça me paraît difficilement concurrentiel que de les envoyer par avion, surtout sur 10000km. Reste le bateau… mais c’est long, très long, surtout que les camions mettrent entre 24h et 48h de route dangereuse pour aller de la capitale au port le plus proche.

    Par contre ce qui est délocalisable c’est toute la chaîne de traitement informatique. C’est pas plutôt là dessus que les Malgaches concurrencent les Roumains?

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  7. Bourguignon
    Bourguignon dit :

    "Et moi ? Est-ce que ça ne va pas me manquer ? Ça fait 45 ans que je respire cette odeur. Je n’ai rien fait d’autre depuis que j’ai 15 ans."

    Et pourquoi y prend pas sa retraite çui-la?
    Plutôt que de délocaliser ses commandes.
    Au fait y répercute à ses clients la différence du salaire avec les Malgache ou il en garde le max pour lui.
    Quoique maintenant y peut se mettre en retraite et continuer à bosser…(Travailler plus pour gagner plus,nananère)
    Qu’est-ce qu’il avait comme machine ton imprimeur.
    Sur la photo on dirait une Heidelberg GTO Mono, mais à part ça!!

    Un ouvrier d’imprimerie.

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  8. Agnès Maillard
    Agnès Maillard dit :

    @kisifi : ce qui fait toute la force de la mondialisation actuelle, c’est que personne (en dehors de la planète) ne paie le vrai coût des transports et que le différentiel salarial entre l’Europe et les pays les plus pauvres est tellement important que ça compense très largement le surcoût d’un transport par avion.

    @Bourgignon : En fait, il voulait arrêter depuis 2 ou 3 ans, mais tous ses plans de revente ont raté. Comme beaucoup de patron de TPE, la gros de sa retraite, c’est la revente du fond de commerce qui la finance. Et là, la revente, il s’assoie dessus. Après, je connais plein de gens de sa génération qui n’arrivent pas à arrêter. Sinon, je n’ai pas toutes les machines, certaines étaient déjà parties, mais quand j’aurais le temps, je mettrai d’autres photos sur Flickr et tu me diras ce que tu en penses.

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  9. Nairo
    Nairo dit :

    Ah… Je me revois dans ces lignes… Combien de petites boîtes (imprimerie ou photograveur) ai-je faite qui sont dans le même cas ?
    Dont il ne reste que le souvenir impérissable et les odeurs… Toutes avalées soit par une plus grosse, soit par l’Etat qui se gargarise de nous trouver des solutions qu’on attend encore de voir venir…

    Le fait est que, plus ça va, moins le métier, en tant que tel est respecté. Tout le monde se fiche de la qualité (du travail, du papier, de l’encre, des petites mains qui savent si bien plier et emballer)…

    C’est d’ailleurs pourquoi, comme tous ces autres dont vous parlez, je vais pointer à Pôle emploi tous les mois…
    Pour mon amour d’un travail bien fait (et la grande gu… qui va avec – même pas une question de rendement, car il y était) que l’Industrie Graphique d’aujourd’hui ne tolère pas. On préfère du moins cher… On délocalise…

    Mais, quand il n’y aura plus de boulot et que des chômeurs (et des grosses multi-internationales), qui pourra acheter les produits qui sont fabriquer ailleurs ?

    Les vaches à lait n’en auront bientôt plus… Malgré les "obligations de l’état" pour faire consommer.

    Enfin, moi, j’ai hâte de voir ce qu’il arrivera quand les gens n’auront plus les moyens d’honorer les "obligations de consommation de l’état"…

    Rest In Peace

    Répondre
  10. jacques
    jacques dit :

    tres bon article Agnès. Nairo,comme je te comprends! Comme toi j’ai hâte de voir la tête du" medef" quand les gens n’auront plus les moyens de consommer. Leur satisfaction sera certainement d’avoir alignés les petits et nombreux salaires par le bas.

    Répondre
  11. lou passejaïre
    lou passejaïre dit :

    20 ans que je dis qu’il faut sortir de la religion de l’emploi , pour se monopoliser sur la question de la répartition des richesses …
    20 ans qu’on voit la gauche au plan local multiplier les plans de dévloppement et les outils sur le terrain de l’économie sans qu’elle ait compris que ce que nous citoyens attendons, c’est qu’elle s’occupe de micro-économie la seule qui puisse avoir une traduction en terme social …
    20 ans que je dis que les modéles de pseudo-gratuité qu’affectionne le marché sont un leurre , et que les NTIC ont largement participé à la construction du mythe …
    il me reste juste la colére …

    Répondre
  12. Agnès Maillard
    Agnès Maillard dit :

    Je l’ai déjà écrit ici : je n’ai rien contre le progrès technologique. La question qui m’intéresse, c’est : dans quel but? Ne pas savoir pourquoi on avance revient à la course du poulet sans tête. Quel est le vrai sens du progrès? Permettre à ceux qui ont déjà beaucoup d’accumuler encore plus au détriment de tous les autres? Améliorer les conditions de vie de tous en nous libérant des tâches ingrates et/ou dangereuses? Est-ce que produire 10 000 pages à l’heure au lieu de 5 000 est forcément intéressant quand les forêts disparaissent et que les lecteurs vont à la soupe populaire?

    Il n’y a pas que la science qui a besoin de conscience pour ne pas être la ruine de l’homme…

    Répondre
  13. Michel
    Michel dit :

    Peut-être faut-il arrêter de pleurer, de se morfondre et commencer à taper là où ça fait mal en achetant le moins possible les produits de ceux qui font des bénéfices en exploitant la misère ?

    Répondre
  14. Marc
    Marc dit :

    Effectivement ces cas la courrent les rues. La révolution technologique a un coût que vous rendez ici apparent.

    La technologie crée et la technologie détruit, c’est uné évidence que l’on ne peut pas nier même lorsque l’on travaille dans le secteur et que l’on est enclin à n’y voir que les cotés "positifs". (Eh oui, comme les autres, nous aimons notre métier ;)).

    Il y a voyez vous une certaine "excitation" lorsque l’on conçoit un logiciel dont on sait qu’à lui tout seul il va faire le boulot de 10 personnes. Une satisfaction crée par la puissance des outils à notre disposition. Un sentiment bien humain. Et un sentiment finalement surement peu différent de celui qu’éprouvait cet homme lorsqu’il rentrait dans son atelier avec ce vacarme et ces grosse machines dont on sentait les vibrations depuis dehors.

    Ce qui a changé aujourd’hui c’est que le travailleur technologique se retrouve en lutte avec lui même. Il détruit son propre emploi par son travail parfois bien plus qu’il détruit celui des autres. Il s’ensuit une course à la performance, à la fois inquiétante (on sait qu’un jour on va "perdre") et terriblement excitante car le dépassement des limites procure toujours une excitation. L’excitation d’avoir vaincu un obstacle. C’est un peu comme gagner à un contre la montre. Vous êtes en tête, vous avez la satisfaction du vainqueur. Et si vous avez déja fait du sport en compétition vous savez qu’à ce moment la on ne pense pas aux perdants et à leur détresse.

    Il y a beaucoup d’ingeniéurs dans ma famille et c’est essentiellement cela qui a changé. Mes grands parents lorsqu’ils participaient à la construction de quelque chose avaient la satisfaction de le voir encore d’actualité à leur retraite. Aujourd’hui lorsque j’ai fini de créer quelque chose, je sais qu’il faut d’urgence le dépasser et que la fenêtre pour en jouir ne dépassera pas 5 ans. C’est la compétition permanente.

    Pour vous donne un exemple, prenez ce que l’on appelle le "cloud computing", la dernière marotte de l’industrie technologique. Cela consiste juste à détruire le paradigme actuel en matière d’hébergement de services web. A améliorer l’efficacité. La plupart des sociétés qui font de l’hébergement applicatif ne vont pas survivre à ce paradigme. Mais elles savent que c’est un combat qu’elles ne peuvent pas refuser de mener. Elles vont donc investir en R&D et équipements de façon à avoir une chance de rester à flots. Ce qui n’arrivera que pour une très petite partie d’entre elles. De nombreux boulots d’"administrateurs systèmes" vont être déclassés par cette mutation. Et vous trouverez pourtant beaucoup d’administrateurs enthousiastes au sujet de ces technologies. Parce que c’est trippant d’avancer et parce que d’un autre coté vous n’avez pas le choix.

    Cet état des choses n’est à mon sens pas prêt de changer. Dans un monde de surproduction (vous savez très bien si vous avez bossé dans l’imprimerie combien une Heidelberg dernier cri peut débiter de pages à la minutes) la seule façon de continuer à créer de la croissance est une agitation démesurée qui pousse à rendre obsoléte le dernier matériel acheté pour rester dans la course. On avait remarqué que la guerre permettait de répondre aux problèmes de surproduction, mais la guerre économique le permet aussi. Sans tout cela, le système se serait effondré… Et je m’attends plus à une accélération qu’à un ralentissement. Avec tout ce qui est dans le pipelines, des centaines de milliers d’emplois seront rendus techniquement obsolètes au cours de la décénnie 2010-2020. Pour après tout dépendra de l’état des recherches…

    Répondre
  15. Marc
    Marc dit :

    Agnès,

    Il est très difficile de savoir pourquoi l’on travaille. Croyez vous que les militaires qui ont financés l’arpanet (ancêtre d’internet) avaient eu connaissance que celui-ci servirait à ce que les populations civiles puissent s’éloigner de la censure des gouvernements. La réponse est non. Ils n’avaient même pas pensés que des civils auraient ca chez eux un jour. Ils voulaient par contre que l’ennemi ne puisse pas controler leur réseau de communication. Ce ne fut qu’une expérience. Elle a eu des conséquences énormes.

    De même pour l’invention de l’imprimerie (cf Neil Postman, The Technopoly que vous devriez lire puisque ce sujet vous intéresse et qu’il a les mêmes préocupations que vous). Gutemberg, un fervent catholique n’avait surement pas pensé que son invention allait être l’arme par laquelle le protestantisme allait pouvoir s’étendre.

    De façon générale, les répercussions d’une invention sont imprédictibles. (Nous ne sommes pas loin de l’Effet papillon).

    Pour le reste, il y aura toujours des riches et des pauvres et le progrès technique, de par les sommes qu’il met en cause sera toujours commandité par les puissants, parfois contre leur propre intérêt au final. (Mais ils ne le savaient pas et ne pouvaient pas le savoir).

    Autrefois nous avions l’eglise ou des idéologies pour donner une apparence de sens à tout cela (qui n’en avait pas plus que maintenant). L’eglise est progressivement tombée. Le marxisme est tombé à la fin des années 80. Autrefois les pauvres avaient l’espoir de lendemains meilleurs. Le marxisme insistait d’ailleurs beaucoup sur le role du progrès dans l’amélioration des conditions de vie. Aujourd’hui sans idéologie les pauvres ont compris qu’ils ne peuvent compter que sur eux mêmes. Ce qui est déprimant.

    Or, beaucoup plus que des conditions matérielles c’est l’espoir qui fait vivre. Puisque vous aimez la photo vous pouvez si vous ne l’avez déja fait regarder le bouquin sur Paris avec les photos de Doisneau (en vente dans plein d’endroits), les conditions de vie des années 50 et 60 sont franchement hardcores et la photo ne ment pas. Pourtant on nous présentera cela comme un age d’or. A l’époque le pauvre était plus pauvre que maintenant mais avait l’espoir d’être riche (ou d’aller au paradis). Aujourd’hui, il se dit qu’il n’a pour seul espoir que celui de gagner au loto. Le problème est avant tout la.

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  16. Gaston
    Gaston dit :

    Toujours aussi passionnant à lire ! J’ai commencé à regarder vos textes sur agoravox et puis j’ai regardé sur ce blog :
    < La question qui m’intéresse, c’est : dans quel but? > , … ..on va où .. avec les banques et leurs millions / acquisitions / trader … et LES GENS A LA RUE. L’homme n’a plus le temps de s’adapter. ( voir le < Choc du futur> / de Alvis Toffler… écrit en 1970 ! ) .

    Répondre
  17. NingúnOtro
    NingúnOtro dit :

    Dans quel but?

    Mais il y en à plusieurs!

    Il y à le but de celui qui invente ou découvre, et puis il y à le but de quiconque qui trouve la forme d’exprimer un avantage à l’usage d’un quelconque progrès, même si cet usage n’était nullement prévu.

    De nos jours, même dans le merdier dans lequel nous nous trouvons… on n’entend parler que d’améliorer la compétitivité pour s’en sortir. Le progrès servirait ce but. Ce qu’on nous dit moins, c’est qui exactement s’en sortirait. J’ai comme la petite impression que ce n’est jamais nous.

    La raison pour laquelle on est dans la course du poulet sans tête, ou du moins on croit l’être, est qu’on ne voit pas quel pourrait être le bénéfice. On ne le voit pas parce-que ceux qui savent ont besoin de nous cacher qu’on n’est pas les bénéficiaires.

    Ceux qui savent, savent bien quelle est la situation, et de leur point de vue… même si on fonce droit dans le mur ce qu’il leur faut c’est rester en tête de la course tant qu’elle dure. Parce-que vu de l’intérieur prendre l’initiative de s’arrêter pendant que les autres continuent ne sert strictement à rien… les autres continueront la course et on terminera par s’enfoncer dans le mur, la seule différence étant qu’on aura renoncé aux privilèges que s’accordent les initiées pour s’acheter la conscience tant que cela dure.

    On reconnait les initiées au fait que leur salaire, ou leurs bénéfices, n’ont pas de rapport logique avec leurs prestations. PDGs, cadres, politiciens, banquiers.

    Vous croyez vraiment que les banquiers ne savent pas quelles sont les raisons de la débâcle financière? Que nenni… quand tricher est plus performant que rester honnête… on ne reste dans la course qu’en trichant.

    10.000 pages l’heure est plus intéressant que 5000… parce-qu’on accumule plus de bénéfice si le cout de la page est moins que la moitie tandis que le cout de l’heure reste la même. En plus, si on peut se permettre les investissements pour faire 10.000 pages l’heure… on élimine la concurrence de ceux qui ne peuvent pas se le permettre. Et si les forêts disparaissent plus tôt, peut-être la course arrivera au mur plus tôt… je crois qu’ils en ont tout aussi marre que nous du piège logique dans lequel ils se trouvent. Leur problème est qu’ils ont commis tant d’horreurs en accélérant pendant qu’ils n’étaient pas conscients des enjeux… que maintenant ils ne savent pas comment arrêter sans qu’on les fasse passer par la case "guillotine".

    La seule solution viendra de la main de ceux qui n’ont pas pris part à la course, mais pour cela il faudra se rendre compte du fait que la course existe.

    Ceux qui sont dans la course ne sont pas prêts de vous ouvrir les yeux… s’ils voient que vous n’avez pas d’autre remède que les faire passer par la guillotine, la, ils préfèrent gagner le temps qu’il faudra en poursuivant le mouvement d’accélération.

    Répondre
  18. jardin
    jardin dit :

    "La technologie crée et la technologie détruit" (Marc, 14):
    Mouais… en réalité, c’est en bossant, et en cherchant les moyens de faire mieux, plus vite, dans de meilleures conditions qu’on fait avancer la technologie. Qui s’en plaindrait?

    Par contre, on est dans un système de répartition des gains de productivité qui se retourne, systématiquement, contre celui qui bosse, même si c’est lui qui en est à l’origine. Il fait mieux, tant mieux. Il va deux fois plus vite? On lui colle deux fois plus de boulot. Les meilleures conditions obtenues servent simplement à lui en faire faire encore davantage puisqu’il sera moins fatigué.

    Par ailleurs, pendant qu’un mec fait deux, dix, cent fois plus de production, un autre, dix autres, cent autres se retrouvent au chômage. Ajouter la concurrence des mains d’oeuvre qui n’ont pas encore eu le temps de se battre pour obtenir des conditions moins esclavagistes…

    C’est un peu court, Marc, de prétendre que c’est la technologie qui détruit, c’est comme de prétendre que c’est le couteau qui tue en oubliant la main qui le tient.

    Même la langue est complice de ce tour de passe-passe: on dit qu’une innovation technologique permet à UN ouvrier de faire le travail de DIX, on pourrait, mais c’est jamais comme ça qu’on dit, prétendre que l’avancée technologique en question permet à CHAQUE ouvrier de travailler DIX fois moins.

    Répondre
  19. fao
    fao dit :

    Oui cette attaque de la techno comme source des problèmes est un peu absurde…

    A ce compte là, l’age du feu a été le début de la déchéance humaine de son paradis terrestre, amen !

    Répondre
  20. Agnès Maillard
    Agnès Maillard dit :

    Ce n’est pas le progrès, le problème, c’est ce qu’on en fait et je l’ai même écrit dans le papier. Le progrès pour libérer l’homme du travail de merde, oui. Le progrès confisqué par quelques uns pour s’en foutre plein les fouilles au détriment de tous les autres, non.

    Comme il a été écrit plus haut, au lieu de dire cette machine fait le boulot de 10 ouvriers (et donc, bonjour Paul Emploi), on devrait dire heureux ouvrier qui va bosser 10 fois moins pour le même prix!

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  1. […] rapide, plus efficace, moins cher et plus accessible. Puis, dans l’élan, de  nous fourguer la dématérialisation des services, des démarches et même des relations comme simplificatrice de la vie […]

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