Petite mise en perspective de l’affaire des caricatures de Mahomet.

On frise la guerre de civilisations parce qu’un journal danois a commandé et publié une douzaine de caricatures du prophète de la religion musulmane : Muhamad[1]. Or le Coran, livre saint de cette religion interdit très explicitement toute représentation graphique du prophète, afin de se prémunir contre les dérives d’idôlatrie. On considère ce commandement comme on le souhaite, mais on peut comprendre que cela déclenche de vives réactions dans l’Islam.

L’intention et le résultat

Ce qui est intéressant dans cette triste histoire qui est en train de dégénérer en incident international, c’est que devant l’ampleur des répercussions, personne ne s’intéresse vraiment à ce qui a poussé les responsables du Jyllands-Posten à commander et publier ces caricatures. En fait, il s’agissait de tester la tolérance des musulmans… ce qui implique que la rédaction du journal connaissait parfaitement la position des musulmans sur cette question et qu’il s’agit là d’une provocation grossière et assez inutile. Puisqu’il s’agissait de démontrer que l’Islam n’est qu’un ramassis de barbus intégristes, on ne peut que féliciter la rédaction de ce journal danois d’avoir su faire une si belle démonstration.
Personnellement, je pense qu’une telle rigueur scientifique n’aurait été complète que si le canard avait aussi publié une douzaine de caricatures de Jésus : Jésus qui amène ses gosses à la crêche avec Marie-Madeleine, Jésus en string devant le Prisu, Jésus en train d’éclater la tronche des mécréants avec une grosse croix, Jésus en train d’arracher une capote des mains d’un Africain bouffé par le SIDA…
Je manque d’inspiration, là, tout de suite, mais tant qu’à tester la tolérance des uns, autant faire l’éclatante démonstration de la sienne.

Indignation sélective

Larry FlintEn fait, ils commencent à me gonfler sérieusement, les chantres de la liberté d’expression qui brocardent la réaction du monde musulman, parlant d’osbcurantisme, se présentant comme dernier rempart contre le péril barbu, alors que les mêmes, il n’y pas tant de temps que ça, se sont fait un noir, humoriste de son état, qui avait caricaturé assez lourdement un rabbin extrémiste.

Qu’on comprenne bien : Mahomet en poseur de bombes, c’est rigolo, pas de quoi s’énerver, mais un rabbin qui fait le salut hitlérien, c’est choquant! Il faut dire que le premier assoie largement la représentation sociale du musulman la plus courante en Europe, traversée par une véritable vague d’islamophobie qui n’a rien à envier à l’antisémitisme de la première moitié du XXème siècle, alors que le second renvoie directement à notre mauvaise conscience collective. Bref l’appréciation humoristique est une affaire grandement subjective et ethnocentrique.

Je trouve aussi très hypocrite cette posture qui consiste à opposer une certaine conception de l’atteinte à la liberté d’expression à des peuples offensés dans leurs fondements, alors que les mêmes justiciers de la rotative n’ont pas tant de grands principes en bouche quand il s’agit de défendre les droits les plus élementaires de syndicalistes français menacés de prison pour délit de mauvaise vanne, par exemple.
Autrement dit, avant de traiter l’autre de demeuré intégriste insensible au charme de l’humour raffiné et de destructeur de la sacro-sainte liberté d’expression, on ferait mieux de commencer à balayer devant notre porte.

Reverse Ingeniering

Parce qu’en terme de susceptibilité religieuse, les chrétiens n’ont de leçons à recevoir de personne. Nous ne parlerons même pas des excités qui parviennent à faire en sorte que la création soit substituée au darwinisme dans l’enseignement scolaire ou des agités du bocal qui viennent cracher à la gueule des femmes contraintes d’avorter, tout en bavant d’excitation à l’idée que la peine de mort puisse être rétablie. Ce ne sera pas nécessaire, tant les chrétiens savent relativiser la portée de la libre expression, fut-elle artistique, quand elle se met en tête de s’attaquer à leur croyance.

La cèneCeux qui sont choqués des réactions des musulmans ont peut-être oublié de quelle manière fut reçu le film de Godard en 1984 : Je vous salue Marie. Ceux qui trouvent que les barbus sont des types violents ont sûrement raté la sortie en salle de La dernière tentation du Christ. Je me souviens que le cinéma de la petite ville de province où je vivais à l’époque avait était vandalisé à coup de roulements à billes[2] pour empêcher la diffusion d’un film qui est bien loin d’être un brûlot inconoclaste.

Plus près de nous, il y a eu aussi l’affiche de Larry Flynt, qu’il a fallu modifier pour satisfaire la susceptibilité de certains. De la même manière, les évèques de France avaient obtenu l’interdiction par le tribunal de Paris d’une publicité de Marithé et François Girbaud pour pour injure visant un groupe de personnes en raison de leur appartenance à une religion déterminée, en l’occurrence le catholicisme. En l’occurrence, l’injure était de faire représenter la Cène[3] par… des femmes.

On comprend ainsi qu’il n’est pas possible d’injurier les chrétiens, ce qui justifie les interdictions diverses et variées de bien des formes d’expression, alors que les mêmes réactions côté musulman, c’est forcément parce qu’ils sont les ennemis de la liberté et de la démocratie[4]

Notes

[1] C’est comme Mahomet, mais on est plus proche de la véritable prononciation

[2] J’imagine bien les escouades de jeunes cheftaines en mocassins plats et au carré lissé discipliné par l’incontournable serre-tête, en train d’exploser les vitrines du ciné comme les dernières cailleras de banlieue…

[3] Dernier repas de Jésus avec ses apôtres, pour les mécréants

[4] laquelle leur est pourtant aimablement offerte du bout du canon et du M16, au son cadensé des rangers : bande d’ingrats!