Le chaos, c’est la vie !


IntersticesIls sont tellement domestiqués que le jour où leur chaîne virtuelle se distend, ils n’arrivent même pas à faire un pas de côté, ils ne pensent même pas à explorer cette parcelle de liberté inattendue tombée du ciel, ils ne parviennent qu’à maudire leur sort, à chercher des lampistes sur lesquels défouler leur angoisse et ne rêvent que du sempiternel retour à la normale. Eux, ce sont les maîtres du monde, les élites du système, concentrés à jouer à saute-mouton d’un continent à l’autre, drapés de leur propre importance, convaincus que sans eux, le monde, leur monde en fait, s’écroulerait dans la minute. Eux, ce sont les naufragés du ciel, éparpillés dans tous les aéroports du monde, les sens paralysés par les derniers couinements de l’Iphone ou du Blackberry, coupé de sa base d’alimentation habituelle. Eux, c’est l’élite internationale et cosmopolite de ceux qui font le monde tel qu’il est et qui martèlent sans cesse qu’il n’est pas possible d’en changer. Parce que c’est le seul monde qu’ils connaissent, parce qu’ils n’ont aucune imagination, ni aucun sens du réel. Eux, c’est Daniel Mermet qui les décrit, goguenard, amusé, coincé à Tokyo dans un terminal aéroportuaire en train de se transformer en jungle de Calais par la grâce d’un lointain, très lointain volcan islandais.

En quelques heures, tout le système s’est grippé. En quelques heures, il a bien fallu s’adapter à un monde sans avions et brusquement, il est apparu que nombreux étaient ceux qui pouvaient s’en passer. Comme les ministres européens qui découvrent subitement les joies de la téléconférence avant de probablement se mettre à préférer le train. À l’heure où le réchauffement climatique est une préoccupation internationale, où l’on explique à longueur de temps aux citoyens que le choc pétrolier va engendrer le chaos, ceux qui nous gouvernent n’ont de cesse de se réunir, de se retrouver, de se croiser, de se renifler, empruntant sans cesse le moyen de transport le plus polluant du monde, contraints, disent-ils, par la nécessité de leur charge, par le fait qu’ils sont irremplaçables, partout, tout le temps. Jusqu’à ce que les faits, têtus, viennent les contredire.

Parce que vu du sol, un monde sans avions, c’est plutôt sympathique, vu de nos pieds de rampants assignés à résidence par des contingences économiques soi-disant indépassables, le souffle du volcan balaie bien des automatismes, bien des renoncements, et éclaire un horizon sans traces. Pour la grande majorité d’entre nous, la paralysie de l’espace aérien, c’est le chef de service qui va rester bloqué quelques jours de plus (le pauvre !) dans le cadre de ses vacances paradisiaques, c’est le patron en exil prolongé, ce sont les obsèques désertées d’un dirigeant contestable déjà victime du ciel, ce sont des clandestins qu’il n’est plus si urgent d’expulser. Pour la grande majorité d’entre nous, les cloportes dont le champ des pérégrinations est soigneusement délimité par le triangle étroit des trajets domicile-travail-courses, un monde sans avions c’est un monde dans lequel nous tournons nos regards vers le ciel et où nous plongeons avec délices nos yeux dans le bleu intense et silencieux, un bleu à s’en noyer les rétines, un bleu infini, le bleu au-dessus de la matrice habituellement tracée par leurs innombrables trajectoires indifférentes.

Le grain de sable dans la machine

En fait, comme chaque fois que la machine se grippe, comme chaque fois que la chape de plomb qui nous courbe l’échine se fendille, c’est une brusque profusion, une explosion de petite humanité radieuse qui pousse par les interstices du système comme l’herbe folle envahit les fissures de béton. Le grain de sable ou le nuage de cendre nous rappelle à chaque fois que l’édifice sous lequel s’est construit notre asservissement à un monde qui nous utilise, nous broie et nous jette après usage, que cet édifice est branlant et que ses fondations sont nos habitudes. Chaque fois que l’ordre totalitaire des choses est bousculé, presque immédiatement, ses vides béants sont comblés par la somme des pratiques, des valeurs et des comportements dont on nous dit pourtant qu’ils sont d’un autre temps, démodés, obsolètes.

Je me souviens avec délice du chaos des grandes grèves de 95, quand, subitement, il avait fallu faire autrement, quand, brusquement, ce n’était plus ma montre qui me dictait ma vie. De la nécessité de la patience. Du besoin de communiquer, de partager, de s’entraider. Je me souviens des conversations profondes et intimes démarrées sous un abribus abandonné de tous, entre Opéra et Le Louvre, des covoiturages sauvages et souriants, de cette galère commune qui a rempli les rues, les couloirs, les paliers, qui a rendu le sourire à beaucoup, qui nous a restitué un précieux temps de vie que nous concédons habituellement et à vil prix à des tâches sans intérêt et sans gloire.

Je me souviens d’une grande panne de courant dans mon enfance, où, subitement, toutes les boîtes à cons se sont tues, où tous les prophètes du monde qui tombe ont eu le sifflet coupé, où, d’un seul coup, les gens se sont retrouvés sans rien d’autre à faire que de se rencontrer. Quelques heures sans le sempiternel refrain de la peur et du chacun pour sa gueule et déjà, le voisin n’était plus l’ennemi, déjà, il y avait tant d’autres choses à faire que de rester le cul dans son fauteuil à regarder des inconnus vivre à notre place. C’était merveilleusement étrange, ce monde qui, à force de ne plus fonctionner, se mettait subitement à vivre. La rue n’était plus l’espace des trajectoires solitaires et pressées, le lieu des rencontres inquiétantes, des bruits agressifs, c’était redevenu l’artère qui nourrit, l’endroit où tout se passe, où les vieux tirent une chaise sur le trottoir, où la palabre s’installe, où chacun dégaine un saucisson, un bout de pain, quelques poèmes, des blagues salaces, des récits grandioses, des particules de bonheur hors du temps qui nous lamine habituellement.

Plus près de nous, il y a eu Klaus, le visiteur venu du large, son sillage catastrophique dans lequel ont immédiatement germé les graines de l’entraide et de la solidarité.

À chaque fois, pourtant, ils nous prédisent qu’il n’y a point de salut hors de leurs prisons mentales dans lesquelles nous croupissons par la force de l’habitude, la peur de l’inconnu ou juste un immense manque d’imagination. À chaque fois, pourtant, la multitude des petites gens, des gens de rien, des gens de peu, prouve qu’au contraire, la vie est belle dans les failles du système, qu’il n’y a pas d’effondrement brusque de la civilisation quand leur étreinte se fait moins forte, que sous la contrainte des événements, nous savons, collectivement, inventer du vivre-ensemble, du vivre-bien, du vivre-mieux. Et même si, à chaque fois, ils finissent par nous convaincre de rentrer dans le rang, petit à petit, les fissures s’agrandissent, les failles se creusent, l’édifice se fragilise et à travers les interstices, nous pouvons déjà deviner que non seulement un autre monde est possible, mais qu’il est déjà là !

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