Les maîtres du monde

Décembre 2006 : assemblée générale au bled du gros semencier de la région. Avec ma tête de brave fille et mon air pas dangereux pour un rond, c’est la deuxième année que je décroche un strapontin à la réunion de la crème du dessus du panier des paysans de notre beau pays.

L’année précédente, l’ambiance avait été revendicatrice, âpre, affamée. L’orientation principale était à l’ultraconcentration, verticale et horizontale, le petit monstre agricole devait grossir à toute force, bouffer ses voisins, ses concurrents et même les mecs qui passaient par là parce qu’ils avaient vu de la lumière. Bouffer ou être bouffé, le niveau zéro du darwinisme affairiste. L’intervenant du jour parlait d’arracher la valeur ajoutée du portefeuille du consommateur (nous, quoi), on se serait cru à une revue des troupes.

Fin 2006, il y avait toujours des territoires économiques à conquérir, mais on sentait comme une certaine satisfaction poindre dans les discours. Le groupe s’étendait comme une flaque huileuse, avait acheté ses fournisseurs et ses clients, encerclait ses concurrents et s’apprêtait d’ailleurs à en phagocyter quelques-uns de plus. Question de masse critique.

Arrive alors un petit homme sec, discret, au plumage anthracite et à la tête de redressement fiscal. Il monte en chaire et à l’aide de jolies courbes et graphiques, il raconte par le menu la situation céréalière mondiale et ce que les cultivateurs présents pouvaient en espérer à très court terme.
Les diapos PowerPoint défilent et se déroulent sous les yeux des participants la chronique d’une catastrophe annoncée.

Prospective de l’estomac vide

En gros, le consultant à la carrure d’expert-comptable détaille d’une voix monocorde l’état du marché mondial qui n’est pas des plus florissants en cette fin 2006 : une mauvaise récolte en Australie a tendu le marché du blé tendre, la production mondiale de maïs stagne alors que la demande explose à cause de la demande industrielle des biocarburants, ce qui renchérit en bout de course les prix alimentaires, la population augmente en même temps que la production, et du coup, les stocks baissent partout dans le monde. La Chine n’arrive même plus à honorer ses exportations.

Bref, pendant que le petit homme déroule les faits, je suis franchement tétanisée par le côté dramatique de la situation : on a vidé le frigo, on a presque torché le grenier et il y a de nouveaux convives qui frappent à la porte. Personnellement, je flippe avec ces histoires de pénurie. On se croirait revenus au temps des grandes disettes du Moyen Âge.

Là, le petit homme attaque la prospective en se basant sur une hypothèse, qu’il juge lui-même irréaliste, d’un baril de pétrole qui plafonne à 40$ le baril en 2007… Bon, en gros, c’est l’apocalypse pour 2015 au plus tard, même en admettant qu’on dégèle les 30% de surfaces agricoles inexploitées en Europe, même si on fout des OGM partout pour augmenter les rendements, même si les Brésiliens se remettent à défricher le poumon du monde à tour de bras, galvanisés par l’explosion des cours des matières premières agricoles! Les Chinois et les Indiens vont se mettre à manger normalement, du coup, ils ne nourriront plus le reste du monde, de toute manière, les Indiens, ils comptent pour du beurre, parce que leurs ressources en flotte sont au plus bas et que si ça continue comme ça, faudra qu’ils pissent dans les rizières pour hydrater les cultures.
Rien que l’augmentation de la population mondiale va créer des problèmes, mais en plus l’industrie des biocarburants va surpomper les capacités de production et entrer directement en concurrence avec les besoins alimentaires humains. Et si le cours du pétrole flambe, alors la pression des biocarburants va devenir monstrueuse.

Bref, écrasée dans mon fauteuil, je me dis qu’on n’est pas dans la merde et que le nabot en costume 3 pièces vient de saper le moral de l’assistance pour la journée.

Sauf que… la bonne nouvelle, c’est que les cours mondiaux des matières premières agricoles vont flamber et que du coup, le revenu des exploitants agricoles va exploser.

Et là, l’assistance ronronne!

Je ne suis là que comme observateur, pour pondre un gentil compte-rendu dans l’obscure feuille de chou du bled, et j’hallucine : ils sont tous très contents! D’un autre côté, c’est un peu comme aller à une AG de Dassault et s’étonner que les participants entament une danse du ventre à l’annonce d’une probable guerre mondiale!

Du coup, je ne sais pas ce qui m’a pris, je me suis levée et j’ai demandé la parole. Et me voilà en train de crachoter dans le micro : Mais s’il y a tension sur le marché des matières premières alimentaires et que leur cours flambe, que va-t-il advenir des 3 milliards de personnes qui, sur cette planète, vivent avec moins de 2 dollars par jour et ont, à ce titre, de réelles et constantes difficultés à accéder à une nourriture suffisante en quantité et en qualité?

À ce moment, ça se fige sec dans l’assistance. C’est un peu comme le moment où le héros arrive dans le saloon en faisant claquer les portes battantes et où tout le monde se fixe dans l’action qui était en cours, le tricheur avec ses cartes qui dépassent de la manche, les putes avec la jambe au garde-à-vous dans un cancan débridé, le barman avec la bouteille en l’air et le whisky qui n’ose même plus glouglouter en ruisselant sur le zinc.
En langage clair, cela s’appelle un grand moment de solitude.

Ce n’était pas le croque-mort des chiffres qui plombait l’ambiance avec son scénario inflationniste, mais ma petite question incongrue énoncée par un gosier serré de fille dans un monde d’hommes.

Mais si les cours des matières premières agricoles progressent, les revenus des personnes du Tiers-Monde augmenteront avec eux!

L’expert-comptable des maîtres du monde avait réponse à tout : les pauvres sont pauvres parce qu’ils sont tous paysans et dès que ça va flamber, ils vont aussi pouvoir se gaver et se faire péter la panse!
CQFD!
Et voilà ma question balayée d’un revers de la main, comme une quantité négligeable. J’ai un peu la mâchoire béante devant une telle maîtrise de l’esquive, mais je reprends déjà mon souffle pour parler des paysans indiens qui se suicident en vrac, de l’ultra concentration urbaine des pays surpeuplés du Tiers Monde, des subventions du nord qui siphonnent la compétitivité supposée des paysans du sud, de tous ces pays où l’on meurt de faim pendant qu’on en exporte de quoi nourrir les animaux qui garniront nos assiettes de gros repus, de toutes ces petites gens qui jonglent déjà avec un déficit chronique en protéines et d’enfoncer le clou en rétorquant que quand bien même tous les pauvres du monde seraient des paysans, ce qui est loin du compte, ils ne sont que très rarement propriétaires de leurs terres et encore moins de leurs récoltes et que rien dans le cours des marchés mondiaux des matières premières ne peut aboutir à autre chose qu’à enrichir toujours plus ceux qui possèdent au détriment de ceux qui n’ont que leurs bras à vendre. Mais le corbeau sur son estrade a déjà détourné le regard, l’assistant de salle, le micro et le conseiller de com’ du conglomérat qui doit déjà bien regretter de m’avoir laissé entré ici me tire par la manche avec un sourire, et m’invite à m’asseoir en faisant mine d’avoir quelques commentaires éclairés à me glisser au creux de l’oreille.

Les ronronnements reprennent de plus belle. L’assemblée de Pierrettes n’en peut plus de spéculer sur la multiplication des pots au lait. Et le brouhaha joyeux me rappelle qu’il n’y a que mépris et indifférence envers le sort que notre système injuste impose aux perdants. Toujours plus nombreux, les perdants.
À aucun moment quelqu’un n’évoque le fait que les biocarburants sont une aberration si leur mise en œuvre réduit encore plus des ressources alimentaires qui s’avèreront à court terme insuffisantes. Non, même s’ils privent de nourriture une partie de la population mondiale pour faire rouler les bagnoles de quelques-uns, les agrocarburants ne sont vus que comme un juteux marché, une marge bénéficiaire en expansion.

La famine est une bonne affaire qu’on se le dise.

Le théâtre des marionnettes

Moins d’un mois après ce brillant exposé, la crise de la Tortilla explose au Mexique. Tout au long de 2007, le pire du scénario du devin de l’agroalimentaire est en train de se mettre en place. Les Italiens couinent devant la flambée de la pasta et les amateurs de yaourt découvrent que le secteur est ultra concentré et que leur péché mignon est en passe de ne plus être le dessert du pauvre. Bref, ça chie autour de la gamelle, et pas seulement de celle des plus pauvres de la planète et connaissant l’évolution réelle du cours du baril de pétrole pour l’année (bien loin des 40$ prévus), on se rend compte que les jolies projections de décembre 2006 risquent d’être dépassées par la réalité.

Alors, pourquoi vous ressortir aujourd’hui cette vieille histoire qui a déjà un an (une éternité sur l’échelle frénétique du flux informationnel!)?

Parce que déjà, il était intéressant de voir ce qui allait réellement se passer.
Les damnés de la terre ne se sont pas enrichis, les joueurs de casinos boursiers, si.
Les paysans qui se frottaient les mains comme de gros égoïstes en pensant au prix de revente de leur récolte dopé par la raréfaction des ressources se marrent nettement moins : eux aussi, ils bouffent des yaourts et des pâtes et ce qu’ils ont raclé d’un côté est reparti de l’autre. Par contre, les actionnaires du conglomérat agroalimentaire ont dû se faire péter la sous-ventrière cette année et anticipent déjà à quel point les années qui vont suivre leur seront encore plus fastes. C’est connu : le malheur du plus grand nombre…
Ceux qui font mine de découvrir nos problèmes d’approvisionnement en énergie ou en bouffe étaient au moins aussi au courant que les paysans de mon histoire de ce qui était déjà inéluctable l’année dernière.
Et que dans ce merdier annoncé, la seule chose qui devrait crever les yeux de tous, c’est la totale impuissance du monde politique quant à une évolution des choses qui se décident bien ailleurs que dans les assemblées de représentation des peuples.

Il y a des tas de courtisans qui se pressent dans l’ombre du princident, parce qu’ils ont l’illusion de se frotter au pouvoir suprême. Mais le pouvoir réel n’est qu’une question de despotisme hydraulique (monopole d’une ressource essentielle : obéissez à ceux qui détiennent cette source ou mourrez!) : celui qui possède la bouffe possède le monde. Crapahutez vers les signes extérieurs de décision, les maîtres du monde se réunissent dans le trou du cul du monde et jouent au Monopoly par coup de milliards de poulets et millions de tonnes de blé.

Et pendant ce temps, les penseurs à la petite semaine se complaisent à commenter sans fin la telenovela insipide des turpitudes conjugales du petit paltoquet, principal figurant de la grande mise en scène du moment.

55 comments for “Les maîtres du monde

  1. manu25
    11 janvier 2008 at 20 h 57 min

    Tout pareil dame Agnès, je pensais même voter à droite au municipale, histoire d’arrêter de me plaindre et de pas avoir à acheter la vaseline. Tiens fatalement un "bonheur" ne viens jamais seul : contrôle technique obligatoire pour une caisse de 15 ans … Et l’assurance véhicule pour 2008 … Je vais finir par foutre le feu à cette p… de boite aux lettres qui devenus la boite aux factures.
    On se fait un petit loto?

  2. mc
    12 janvier 2008 at 9 h 32 min

    Je fais partie de ceux que décrit Calidris (28), j’aurais de quoi tenir longtemps longtemps sur mes réserves "patrimoniales". Sauf si on nous faisait le coup de l’Argentine, où les banques ont brutalement baissé leur rideau de fer, tandis que, nuitamment, des camions blindés faisaient la navette entre leurs réserves et l’aéroport.

    Contrairement à Calidris cependant j’ai deux yeux, deux oreilles, tout ça autour d’un cerveau. Je vois suffisamment de gens autour de moi qui sont dans la position d’Agnès, ou pire encore, pour ne pas partager son optimisme cynique.

    N’oublions pas que 50% des français pensent que ça pourrait leur arriver, de se retrouver à la rue. Ils doivent bien avoir une raison, non?

  3. mc
    12 janvier 2008 at 9 h 32 min

    Je fais partie de ceux que décrit Calidris (28), j’aurais de quoi tenir longtemps longtemps sur mes réserves "patrimoniales". Sauf si on nous faisait le coup de l’Argentine, où les banques ont brutalement baissé leur rideau de fer, tandis que, nuitamment, des camions blindés faisaient la navette entre leurs réserves et l’aéroport.

    Contrairement à Calidris cependant j’ai deux yeux, deux oreilles, tout ça autour d’un cerveau. Je vois suffisamment de gens autour de moi qui sont dans la position d’Agnès, ou pire encore, pour ne pas partager son optimisme cynique.

    N’oublions pas que 50% des français pensent que ça pourrait leur arriver, de se retrouver à la rue. Ils doivent bien avoir une raison, non?

  4. dav7
    12 janvier 2008 at 13 h 54 min

    l’agriculture mondiale dans son état actuel peut nourrir 12 milliard d’individus.

  5. dav7
    12 janvier 2008 at 13 h 54 min

    l’agriculture mondiale dans son état actuel peut nourrir 12 milliard d’individus.

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