La bête immonde ne sortira pas des urnes ce soir.
Parce qu’elle est déjà là.
Tapie au fond de nos entrailles en train de nous bouffer le ciboulot…

Quand je pense deux secondes à l’histoire de notre civilisation, je me dis que nous avons vraiment beaucoup de chance de vivre ici et maintenant plutôt qu’avant ou ailleurs. Pas de guerre, pas de pandémie qui décime entre 30 et 70% de l’humanité, pas de griffes et de dents que nous n’ayons pu dompter ou anéantir, plus de coupe-gorges… Nous vivons dans une société extrêmement pacifiée et nous ne nous en rendons même pas compte.
Au lieu de profiter tranquillement de la douceur de vivre dont on peut espérer qu’elle nous accompagne au fil d’une existence longue, heureuse et bien remplie, nous avons peur. Affreusement peur. Monstrueusement peur. Tout est peur. Tout le temps. Partout.
Et quand je repense à cette campagne 2007, dont on dit qu’elle s’est tant dispersée d’un sujet à l’autre, je m’aperçois, qu’en fait, on n’a parlé qu’à nos peurs et ce sont elles qui, aujourd’hui, vont décider pour nous.
Terrifiant, non?

Déjà, ce soir, un peu avant 20H00, le sentiment dominant sera la peur et non la fébrilité. Peur des deux têtes qui vont envahir tous les écrans de l’hexagone. Peur du mauvais choix. Peur d’avoir misé sur le mauvais cheval. Peur de n’avoir pu barrer la route à Le Pen. Ou à Sarko. Ou aux assassins bolchéviques qui squattent 40% des strapontins. Ou à un autre. Ou une. Peur de ce soir et du lendemain. Peur d’un choix cornélien. Peur de la fin du choix.

Mais finalement, quelle importance?

Parce que la peur nous est devenue tellement familière qu’elle fait partie de nous, de notre vécu, de notre quotidien.

Ils n’ont parlé que de ce qui peut nous faire peur. De ce qui doit nous faire peur.

Peur de la catastrophe climatique, de la fin du pétrole. Peur du soleil, qui file le cancer. Peur de la pluie, qui ravine et inonde. Quand elle n’est pas acide. Peur des belles journées de printemps, qui font grimper les pics de pollution. Peur du printemps qui libère les pollens meurtriers qui attaquent nos bronches sous cellophanes. Peur de ce qui pousse. À cause des pesticides. Peur de l’eau, presque plus potable. Peur de ce que l’on mal-bouffe  : des vaches folles, des francken-légumes, des aliments irradiés, transformés, dénaturés. Peur de trop bouffer. Peur du cholestérol, du sel, du sucre, de la viande trop riche, du poisson trop carré. Mais peur de manquer aussi. Peur de ne pas tout avoir dans le caddie, dans le placard. Peur du trop ou du pas assez.

Peur d’être gros. Peur de ne pas être dans la norme. D’être trop dans la norme. Peur de ne pas exister. De ne pas s’affirmer. Peur d’être seul. Peur des autres. Peur d’aimer. Aimer, c’est prendre le risque de souffrir. Peur de ressentir. Peur de vivre.

Peur de l’autre. Peur de l’étranger. Peur de ce que l’on ignore. On sert son sac contre son cœur, convulsivement. Peur d’échanger, de rencontrer. Si l’autre a peur aussi, va-t-il attaquer le premier? Peur de perdre son territoire, son identité. Qu’est-ce que c’est? On s’en fout. Il ne faut pas le perdre.

Peur de tout perdre. Peur de son patron. Du petit chef. Peur du collègue : évaluation 360°. Mais on la ferme! La peur du chômage est la plus forte. Peur de perdre un boulot que l’on exècre. Peur de déchoir. Peur de passer de l’autre côté. Peur de ne pas s’en sortir. Peur du conseiller ANPE, qui peut biffer une vie en un seul clic. Peur du facteur, qui n’apporte plus que les factures. Peur du manque. Le manque d’argent. Peur de ne pas pouvoir régler une traite de plus. De perdre sa maison. Sa voiture. Sa femme. Ses gosses. Même le chien.

Peur d’être malade. Peur du cancer. Tapi partout. Dans l’amiante des murs ou même dans L’antirides de madame. Peur du SIDA. Peur de baiser. Peur des bactéries qui rentrent en résistance. Peur de la Sécu, qui nous lâche quand on en a besoin. Peur de vieillir. Peur des rides, des cheveux blancs. Peur de paraître faible, vieux, peur d’être une victime. Peur du système qui broie. Peur d’en changer. Peur du lendemain. Peur de vivre. De juste se regarder dans la glace.

Peur de sortir. Peur de rester. Peur du monde. Peur des Chinois qui bouffent du riz et des parts de marché. Peur des terroristes, mais peur du grand allier, aussi maintenant.

Même les planques virtuelles ne sont plus sûres. Peur du Net, le repaire tentaculaire des terroristes et des pédonazis. Peur des virus qui effacent les fichiers, de ceux qui caftent nos habitudes, de ceux qui détournent le numéro de CB. Peur de l’intox. Peur de l’info. Peur des monopoles de silicone. Le cyberespace est une jungle.

Peur des flics. Ceux qui filent des prunes. Ceux qui lardent de pruneaux. Ceux qui racolent à la sortie des écoles. Peur des radars automatiques. Peur des chauffards. Peur des bestioles qui traversent la route sans prévenir : mais où est-ce que j’ai bien pu mettre mon putain de par-buffles?

Peur des gosses. Peur des jeunes. Peur de la jeunesse qui s’en va et ne revient pas. Peur de notre jeunesse. De notre avenir. Désir d’éternel présent. Mais avant. C’est toujours mieux avant. Peur des vieux aussi. Trop nombreux. Trop gourmands. Qui ne veulent pas lâcher la rampe et passer le flambeau. Et qui va payer nos retraites?

Peur du grand capital, peur de l’Europe du fric. Peur du fric tout-puissant qui ravage tout. Peur de la misère. Pas seulement la nôtre. Mais celle des autres. Qui pourraient avoir envie de ce que nous avons. Peur du chacun pour sa gueule. Peur d’être solidaires. Peur de se décider. Peur de choisir. Peur de se tromper.

Pourtant, la peur n’évite rien, ne protège de rien. La peur ne retient pas le bras de l’ennemi ou l’élan de l’huissier. La peur ne guérit pas. Elle ne rend pas plus fort. La peur n’empêche pas le monde de continuer sa révolution autour du soleil. La peur ne conseille rien, tout au plus, elle purge les tripes des vents mauvais. Elle oblitère l’esprit. Elle rend aveugle. Elle rend sourd. Et surtout, elle rend con.
Elle n’est finalement qu’une vieille pelure huileuse sur laquelle glisse notre vie quand on refuse de la prendre à bras le corps. Elle est la vitre translucide qui occulte le soleil radieux du dehors. Là où ça se passe. Là où ça bouge. La peur est la gangue de sel qui nous statufie, le dos tourné au monde. Elle est bien cette bête immonde qui nous digère de l’intérieur. C’est ce néant qui nous absorbe, nous ratatine et nous engloutit. Dans un cauchemar dont on ne réveille pas.

La négation de l’être.

Un hiatus psychique.

Un cri muet

Rien.

Plus rien.

Pulsation.

On expire.

On écoute.

Respiration.

Les yeux ouverts.

Je n’ai plus peur