Essayer, chaque jour, de se fabriquer une petite victoire, même insignifiante, juste pour se consoler de tout le reste, pour se sentir vivre et se regonfler un petit égo bien fragile.

Lors de mon dernier petit tour de vélo, j’avais eu la mauvaise fortune de passer au large du territoire d’un grand dogue quelque peu hargneux dont la vélocité n’avait d’égale que ma farouche volonté de conserver bien ancrés sur mes tibias mes jolis mollets Orangina raffermis par l’usage récurrent de la petite reine. J’avais arraché là une médiocre victoire au sprint qui m’avait laissé un goût amer en bouche et avait imprimé dans la rétine de mon ennemi l’image réjouissante de mes jambes tricotant avec encore plus de fougue que ma grand-mère sous speed et de mon dos baigné de sueur froide s’éloignant dans de grands ahanements déchirants. Certes, j’avais conservé mes steaks, mais je ne pouvais en rester là.

Alors, cet après-midi, profitant d’une paire d’heures baignées d’un doux soleil d’automne, j’ai décidé d’aller affronter ma peur. J’ai agrandi quelque peu mon tour, sans doute dans une intention soigneusement refoulée de retarder encore un peu l’odieuse confrontation, mais me voilà enfin, couverte de sueur, abordant le virage fatidique avec mon vélocipède couinant et gémissant encore plus que moi (il me faudrait relire soigneusement le guide d’entretien). Et ça ne manque pas, voilà le grand machin jaillissant de sa niche, toutes babines dehors, les crocs luisants dans le soleil couchant, le poitrail puissant tendu dans l’ivresse de la course. Ce crétin de canidé doit déjà se voir à la curée, hypnotisé par la danse de mes mollets fuyant l’étreinte de sa mâchoire. Grand coup de patin encore plus bruyant que mon dérailleur et me voilà immobilisée au beau milieu de la route, les bras croisés, les deux jambes solidement ancrées sur le bitume défoncé, l’œil le plus mauvais que je puisse avoir dardant dans celui de l’énorme bête :

  • Et alors, connard, qu’est-ce que tu comptes faire, maintenant ?

Le clébard freine des quatre fers et me jauge, l’œil rond. C’est que voilà, monsieur est plus habitué à voir des fesses tressautant dans la course que de sales gueules le fixant froidement.

  • ALORS ?!?

C’est moi qui aboie, pour le coup. Sa maîtresse cavale du fond de la propriété en l’appelant à grands cris déchirants. Comme dirait l’autre buse, la peur vient de changer de camp.

  • S’il attaque, il ne devrait pas rester en liberté !
  • Mais non, mais non, il est gentil comme tout !

Mon cul ! Je me souviens encore de sa bonne gueule écumante de gentil toutou se promettant de me boulotter promptement les arpions.

Le chien retourne chez lui sans demander son reste, la tête basse et la queue traînante. Cette fois-ci, c’est moi qui jouis du spectacle de sa débâcle piteuse en découvrant ma carnassière dentition.

Demain, je vais me faire aligner par l’URSSAF alors que je n’ai pas un fifrelin à leur céder, mais c’est un autre jour, un autre combat.
En attendant, je repars bien lentement sur ma bécane dans un grand rire libérateur et m’offre l’ultime satisfaction de rester 5 secondes sans tenir le guidon.