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L’automne en pente douce

Par Agnès Maillard
27 septembre 2009




Essayer, chaque jour, de se fabriquer une petite victoire, même insignifiante, juste pour se consoler de tout le reste, pour se sentir vivre et se regonfler un petit égo bien fragile.

Lors de mon dernier petit tour de vélo, j’avais eu la mauvaise fortune de passer au large du territoire d’un grand dogue quelque peu hargneux dont la vélocité n’avait d’égale que ma farouche volonté de conserver bien ancrés sur mes tibias mes jolis mollets Orangina raffermis par l’usage récurrent de la petite reine. J’avais arraché là une médiocre victoire au sprint qui m’avait laissé un goût amer en bouche et avait imprimé dans la rétine de mon ennemi l’image réjouissante de mes jambes tricotant avec encore plus de fougue que ma grand-mère sous speed et de mon dos baigné de sueur froide s’éloignant dans de grands ahanements déchirants. Certes, j’avais conservé mes steaks, mais je ne pouvais en rester là.

Alors, cet après-midi, profitant d’une paire d’heures baignées d’un doux soleil d’automne, j’ai décidé d’aller affronter ma peur. J’ai agrandi quelque peu mon tour, sans doute dans une intention soigneusement refoulée de retarder encore un peu l’odieuse confrontation, mais me voilà enfin, couverte de sueur, abordant le virage fatidique avec mon vélocipède couinant et gémissant encore plus que moi (il me faudrait relire soigneusement le guide d’entretien). Et ça ne manque pas, voilà le grand machin jaillissant de sa niche, toutes babines dehors, les crocs luisants dans le soleil couchant, le poitrail puissant tendu dans l’ivresse de la course. Ce crétin de canidé doit déjà se voir à la curée, hypnotisé par la danse de mes mollets fuyant l’étreinte de sa mâchoire. Grand coup de patin encore plus bruyant que mon dérailleur et me voilà immobilisée au beau milieu de la route, les bras croisés, les deux jambes solidement ancrées sur le bitume défoncé, l’œil le plus mauvais que je puisse avoir dardant dans celui de l’énorme bête :

  • Et alors, connard, qu’est-ce que tu comptes faire, maintenant ?

Le clébard freine des quatre fers et me jauge, l’œil rond. C’est que voilà, monsieur est plus habitué à voir des fesses tressautant dans la course que de sales gueules le fixant froidement.

  • ALORS ?!?

C’est moi qui aboie, pour le coup. Sa maîtresse cavale du fond de la propriété en l’appelant à grands cris déchirants. Comme dirait l’autre buse, la peur vient de changer de camp.

  • S’il attaque, il ne devrait pas rester en liberté !
  • Mais non, mais non, il est gentil comme tout !

Mon cul ! Je me souviens encore de sa bonne gueule écumante de gentil toutou se promettant de me boulotter promptement les arpions.

Le chien retourne chez lui sans demander son reste, la tête basse et la queue traînante. Cette fois-ci, c’est moi qui jouis du spectacle de sa débâcle piteuse en découvrant ma carnassière dentition.

Demain, je vais me faire aligner par l’URSSAF alors que je n’ai pas un fifrelin à leur céder, mais c’est un autre jour, un autre combat.
En attendant, je repars bien lentement sur ma bécane dans un grand rire libérateur et m’offre l’ultime satisfaction de rester 5 secondes sans tenir le guidon.

13 Commentaires

  1. Peut-être que la même méthode marchera aussi avec les gens de l’Urssaf?

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  2. Mais si, mais si. C’est pas un dogue bavant, c’est juste un humain. L’idée c’est que tu veux bien, mais tu peux point. T’as pas les sous, c’est tout. Faut pas en démordre. A un moment dans la discussion, la bête se fixe sur ses pattes de derrière, à la recherche d’une solution de sortie qui soit à peu près moyennement honorable. Ils en ont toujours une (tu peux me croire). Faudra juste faire gaffe à bien repérer le "bon" moment, dans l’œil du fauve 😉

    Réponse
  3. J’ai le souvenir, aussi, de chiens qui s’attaquaient aux pneux / jantes / enjoliveurs des voitures qui passaient. Le chien court à côté de la voiture (qui roule !), aboie et essaye de mordre la roue (qui tourne assez vite, quand même !). Je ne sais pas sur quoi il faut mettre ça … la bêtise ? l’incompréhension du langage des chiens ? la hargne ?

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  4. Un chien défend son territoire même un peu plus loin.
    Le chien il ne sait pas pourquoi on passe par son territoire, il sait qu’on y est et c’est déjà trop pour lui.

    C’est très bête, mais c’est ce que fait l’humain dans des formes plus sophistiquées, ce qui ne l’empêche pas d’aboyer voire de mordre sans avoir rien compris du passant qui passe.

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  5. "le poitrail puissant tendu dans l’ivresse de la course"
    Toi ou le chien? Ne me dit pas que "l’ivresse" fait référence à un état d’ébriété te poussant à rouler la poitrine à l’air? 😉

    "crétin, connard"
    Oui mais qu’est ce que tu veux, ça réagit comme son maître : ça répond quand on l’appelle par son vrai nom. Je ne savais pas qu’il y avait une Madame (honneur aux dames d’abord) et un Monsieur "Connard" prés de chez toi.

    "j’avais eu la mauvaise fortune de passer au large du territoire d’un grand dogue quelque peu hargneux"
    Tant que tu passes "au large" du territoire ça va. Par contre essaies d’entrer dans le territoire pour voir…
    Et encore c’est un dogue. C’est pas le chien qui, lorsqu’il a eu l’idée de te courser, de te rattraper et de te sacrifier pour l’aïd ne peux plus quitter cette idée sans s’en être pris à tout ou partie de ton anatomie . Je veux dire imagine un chien croisé avec du sang de doberman pour le côté monomaniaque du mollet, du sang de pittbul pour le côté obtus de la bêbête sous LSD qui veux plus te lâcher entre ses dents longues comme des touches de piano mais beaucoup plus pointues, du sang de lévrier qui avec des pointes à 70 à 80 km/h fait passer Usain Bolt pour un vieillard poussant son déambulateur. M’enfin, pour ce qui est de la "bonne gueule écumante" c’est pas mal, je ne connaîs qu’un homme avec un oeil de verre qui fait mieux.
    Moi, j’ai eu le privilège un jours, à 7h du mat, d’entrer Dans ce qu’un beauceron avait décidé arbitrairement être son territoire : la dose d’adrénaline secrétée par mon corps à l’heure matinale était sans doute la cause d’une insomnie la nuit suivante…Fort heureusement pour moi la bête était ventripotente et vieille et dès lors que j’avais quitté Son territoire, le gros cerbère me laissa circuler librement comme la Constitution me le permet, mais tout le monde le sait que les clebs se contrefoutent de la Constitution et de la liberté de circuler : c’est oeil pour oeil… dents pour dents.

    "ma carnassière dentition"
    c’est pas un pléonasme ça?

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  6. J’ai le même souvenir, comme un film de Hitchcock, où la machoire du canidé se rapprochait de mon mollet
    à chaque tour de pédale. Le sprint m’a sauvé, mais je conserve encore maintenant une crainte certaine dans les mêmes circonstances :se méfier du cabot, l’œil mi-clôt ,couché devant sa porte, prêt à démarrer .
    Il faut noter que le (ou la) propriétaire du chien, par identification sans doute, a tendance à confondre les limites de sa propriété privée avec celles que son chien a décidé de s’octroyer. Au lieu de gronder le chien
    irascible , on entend plutôt "mais il n’est pas méchant,vous savez". Tel maitre….

    Réponse
  7. Ah, non… J’ai compris !
    C’est un message caché contre la privatisation de La Poste !
    Et c’est aussi en mémoire aux postières / postiers qui se font agresser par des chiens.
    Le chien, c’est la privatisation.
    Et son maître, c’est le gouvernement.
    Subtil…
    😉

    Réponse
  8. Pour un prédateur comme le chien, tout ce qui court et crie est une proie potentielle, d’où l’importance de dire aux enfants et aux gens qui ont peur des chiens de ne surtout pas s’enfuir.

    Ma chère Agnès, il vaut mieux avoir un comportement identique avec l’URSSAF, comme avec les Impôts. ;-).

    Faire face : et le prédateur se montrera accommodant. Du moins, je l’espère pour toi. Le pire serait de tomber sur un animal blessé, agressif ou aigri…
    Bon courage quand même !

    Réponse
  9. Même aventure avec une vache qui coursait les enfants.
    Je me suis interposé en beuglant pis( :o) ) qu’elle.
    Elle a stoppé net et mon autorité paternelle a franchi un cran.

    Je reconnais cependant qu’une vache, bien que plus lourde, fat moins peur, mais bon, pour conforter une autorité paternelle, faut ce qu’il faut !

    Réponse
  10. Un chien, ça a un maître (ou une maîtresse). C’est l’intervention du maître ou de la maîtresse qui lui dit son territoire. Si la personne en question l’autorise à étendre son territoire sur la route (et c’est le cas"il est gentil et bla bla bla"), il étend.

    La contrepartie, c’est qu’un jour ou l’autre, le clébard gentil fait tomber un cycliste, même s’il n’a, c’est probablement vrai, que de bonnes intentions. En voiture aussi, je crains ces acharnés de la course, on a toujours peur de les heurter involontairement.

    Récemment, c’est dans mon propre jardin que je me faisais menacer par le chien des voisins, non mais? Je l’ai copieusement engueulé en présence de la proprio, qui a compris qu’elle devait intervenir.

    Ces chiens mal éduqués sont peu nombreux à être vraiment dangereux, dès le premier incident un peu grave, le maître reprend son bon sens. Mais on n’est jamais sûr de ne pas être "le premier incident un peu grave".

    Le fautif n’est donc pas le chien mais le maître. Et ça, ça marche aussi pour l’URSAAF… sauf que le "maître" de l’URSAAF… bonne chance! mais je suis d’accord avec les précédents: fais face, montre les dents, dis leur: "J’ai pas de sous, et alors, vous allez me faire quoi?"

    Glisse leur négligemment que tu as un blog bien populaire. Et publie un joli billet comme on les aime!

    Réponse
  11. Il me revient en mémoire un extrait d’un livre de marcel pagnol, au sujet d’un molosse terrible attaché à une chaine au fond d’une cour, et qui avait surpris tout le monde une fois détaché…
    Si ça se trouve, tu avais là 50kgs d’amour brut qui voulaient te faire une énorme léchouille sur le nez, rien de plus 🙂

    Réponse
  12. Ah oui, Krysalia, on a les mêmes références!

    Réponse

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  1. Candidate | Le Monolecte - […] censé protéger du gros molosse bavouillant. Il faut donc balancer prestement le pli avant de se faire embarquer un…

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