La facture que j’ai posée sur le coin de mon bureau est toujours là, quinze jours plus tard. Elle n’a pas fini par retourner, de guerre lasse, dans la boîte aux lettres d’où elle n’aurait jamais dû sortir. Elle n’a pas bougé d’un poil. Elle a pris un peu de poussière et elle est lentement recouverte par les autres courriers en souffrance sur lesquels je finirai bien par me pencher, quand la pile à l’inclinaison grandissante menacera de s’écrouler sur mon clavier.

Le rêveurL’entropie, c’est la diffusion inexorable et irréversible du bordel. Un principe de thermodynamique indépassable que Stephen Hawking avait fort bien résumé dans Une brève histoire du temps. La tasse de café qui tombe du coin de la table explose en mille morceaux sur le carrelage et quelle que soit ta perception du temps après cet évènement, elle restera définitivement brisée, à aucun moment l’écoulement du temps, même relatif, ne va autoriser cette tasse à revenir à son état initial. Sa matière même est modifiée dans sa structure, son niveau énergétique est différent, les liaisons atomiques ont cédé sous l’impact, cette tasse ne pourra plus jamais être intacte. Bien sûr, le petit humain industrieux et observateur que tu es lui restitue peut-être une seconde vie dans sa mémoire immédiate, celle d’avant la chute et d’un coup de balayette ou à l’aide d’un tube de colle, tu vas tenter de réordonner ce qui a été dérangé. L’autre humain contemplatif et nonchalant que je suis va peut-être lâcher un juron bien senti contre cette nouvelle victoire du bordel sur l’agencement méthodique des objets tout en se rappelant dans un coin de mémoire que le chaos engendre le chaos et qu’il eût mieux valu commencer par ne pas laisser traîner cette foutue facture dans ce foutoir de papelards inutiles et vains qui semblent pourtant jaillir sans fin de quelque néant administratif abstrait. L’humain inconséquent et rêveur que je suis va juste suivre du regard les circonvolutions conquérantes de la mare de café traçant sa route au milieu des éclats de faïence et se dire que le combat contre le désordre est perdu d’avance, parce que le désordre est ce qui sous-tend le vivant ou même la matière, que c’est l’expression naturelle du temps qui passe et qui éparpille tout jusqu’à la dispersion finale. Je peux voir, comme dans un film documentaire en accéléré, la succession du jour et de la nuit sur les débris de la tasse, la manière dont l’eau du café s’évapore rapidement, ne laissant plus que la tache brune, elle-même doucement recouverte par la poussière, déchirée, redessinée par l’action d’autres objets, s’enfonçant lentement dans le linoléum jusqu’à n’être plus que l’ombre du souvenir d’un accident de petit déjeuner. La matière poursuit sa ronde perpétuelle et se désagrège avec ou sans nous.

Mais parce que je suis là, parce que je regarde cette brève histoire de la matière, je peux tenter de circonscrire l’entropie à un niveau constant, acceptable pour mon esprit de primate supérieur, obsédé par la folle idée de pouvoir, non pas lutter contre le passage du temps, mais contre ses effets les plus destructeurs.
Le petit humain conscient et appliqué que tu es s’échine à circonscrire le chaos, à le transformer, à laisser sa trace sur les choses et les autres petits humains affairés et ordonnés. Pourtant, chacune de tes aspirations modifie l’air qui t’entoure, chacun de tes gestes déplace des univers de molécules en suspension, chacun de tes mots fait vibrer des océans d’ondes. La danse de ta vie marque de son empreinte tout ce qui t’entoure, vivant ou inerte, tu interagis avec l’ensemble de l’univers et tu y sèmes immanquablement les graines de sa déstructuration constante et irréversible. Chaque seconde de ta vie est un combat contre le chaos… que tu perds, inexorablement. Ta vie s’effeuille dans la danse des molécules de ton corps qui naissent et meurent sans cesse. Il y a des particules de ton être qui se déposent doucement tout autour de toi, sur les objets qui te sont familiers ou les êtres qui te sont chers et qui les changent à jamais. L’ensemble de tes actes, de tes mots, de tes sourires, de tes joies comme de tes peurs, tisse un incroyable réseau de liens avec les autres, des liens que tu entretiens patiemment par la succession des échanges, des liens qui se patinent sous la caresse constante du passage du temps, qui s’effilochent comme des lambeaux de toile d’araignée dans la brise du printemps, des liens de carbone aussi, qui se forgent, se solidifient et que la pression des ans usine en longs filaments indéfectibles au cœur de diamant.
Aucun échange n’a de solde neutre.

Chacun de mes mots modifie à jamais le monde de ceux qui me lisent : la danse des électrons qui courent le long de l’épine dorsale du réseau, transportant des interruptions fugaces d’énergie que ton écran traduit en danse de photons qui traversent ta cornée et imprime mon message sur les cônes de ta rétine pendant que l’influx nerveux crépite jusque dans ton cerveau comme la poignée de pop corn dans le micro-onde à côté de toi. Le jeu universel des dominos de la matière nous unit tous dans la danse de la vie, la danse du désordre et du chaos.

Le miracle dans tout ça, c’est notre aptitude à créer du beau, du nouveau au cœur de la destruction permanente de l’univers. Telle la main de l’ébéniste qui caresse le grain de la pièce de bois posée sur son établi jusqu’au moment où les veines de l’essence précieuse issue de la croissance centenaire de l’arbre lui révèlent la forme de l’objet qu’il va extraire, par son art et son labeur, de sa gangue de cellulose arrachée au chaos végétal. Tel le pas du danseur qui apprivoise, le temps d’un entrechat jeté vers le ciel, la force écrasante de l’apesanteur, le frottement des molécules d’air, qui donne du sens, de la beauté à ce qui n’est qu’une bête équation cinétique baignée de lumière poussiéreuse. Telles les cellules reproductrices des amants, fusionnées au terme du plus grand jeu de dés jamais impensé dans l’univers, la mécanique du hasard, le moment où, au-delà des peaux qui se frôlent, des souffles qui se mêlent, des phéromones qui s’échangent et déclenchent la tempête synaptique de la jouissance, et d’où naît, dans un gigantesque mécano évolutif, la vie. La vie bruyante, grouillante, changeante, destructrice, finie et tellement belle. Comment imaginer que de l’échange intime des fluides s’est construit l’échange immensément plus puissant des codes génétiques, puis les mitoses cellulaires successives jusqu’à l’ébauche d’une nouvelle hiérarchie moléculaire, d’un nouvel ordre du vivant, un nouveau petit humain merveilleusement beau et parfait dans sa structure organique, un nouveau miracle de la vie qui pousse sur l’infinie ordonnance du chaos et de la matière.

Chaque moment que nous vivons est unique et définitif. Chaque regard qu’un petit humain pleinement ouvert et conscient pose sur le monde nous modifie tous et nous change à jamais. Chaque geste, chaque parole ouvrent une nouvelle perspective, de la même manière que chaque hésitation, chaque renoncement ferment une nouvelle possibilité d’évolution. Parce que c’est cela aussi, une brève histoire de la vie : le changement permanent, la lutte contre la stase qui fossilise la matière vivante et la fige dans un néant éternel. La vie se nourrit du chaos qui finit toujours par la tuer pour mieux la recréer ensuite.

Il est donc temps de ramasser cette foutue tasse et d’aller se faire un autre café.


NB : entropisme est un mot qui n’existe pas, inutile donc d’aller me chercher des poux sur la tête avec ça. On pourrait définir par : tendance à l’entropie, comme aptitude à la bordélisation ambiante.