Une semaine après les attentats de Londres, rien n’a changé. Comme rien n’a changé après Madrid ou New York. Du coup, j’en profite pour ressortir un texte que j’avais écrit pour l’Echo du Village, un 11 septembre parmi les autres.

Once Septiembre

De 1973 à 2001 : l’anniversaire tragique

"Le Sud du monde ne m’intéresse pas et je ne veux rien connaître de ce qui se trouve plus bas que les Pyrénées " Henry Kissinger, 1969.

Ce qui s’est produit le 11 septembre 2001 n’a jamais posé la question des motivations des agresseurs. Le fait qu’ils aient été désignés comme incarnant "le mal" dispensait de toute tentative d’explication, légitimait l’usage de la violence en réponse, tout en faisant l’impasse sur un nécessaire questionnement du monde actuel. Il s’agit là d’un véritable totalitarisme intellectuel issu de la victimisation des États Unis, ce qui n’a choqué personne, car allant de soit. Cette rhétorique manichéenne a pu ensuite être recyclée pour imposer l’idée de la nécessité d’attaquer l’Afghanistan et l’Irak ensuite, sans avoir à apporter de preuves ou tout élément permettant de justifier ce choix, car Les USA se sont présentés comme étant les "Good Guys" et ont désigné par opposition, l’axe du mal.
Nous tenons pour une évidence que nous sommes les gentils, or il faut toujours se méfier des évidences en ce qu’elles n’apportent jamais la preuve de la vérité qu’elles nous assènent. La séparation du monde entre les gentils dont nous faisons nécessairement partie et les méchants, les autres, est un héritage direct de la guerre froide.

L’après-guerre.

Mai 1945, le monde libre et démocratique vient de gagner la guerre contre le fascisme et le nazisme, contre la tentation totalitaire. Les Américains sont les libérateurs, les garants de la démocratie. Le modèle américain submerge le monde et les économies occidentales et qui s’en plaindrait?
Face aux USA plane l’ombre inquiétante du communisme de l’URSS qui maintient d’une main de fer son influence sur ses pays satellites.
Le monde devient alors bipolaire, coincé entre les gentils, démocrates et libéraux et les méchants, communistes et totalitaires. Le problème, c’est que cette lecture simpliste de la scène internationale se concentre surtout sur l’hémisphère nord, en faisant l’impasse sur tous les pays du Sud, mettant l’accent sur l’opposition politique en omettant étrangement les doctrines économiques sous-jacentes à l’organisation du monde pendant la guerre froide. Le dogme du libre-échange capitalisme issu de la pensée protestante s’accommode bien mal des orientations communistes, voire socialistes. Et les chantres de la démocratie sont prompts à soutenir les dictateurs de tous poils dès qu’il s’agit de leur chasse gardée du Sud : sous-continent américain du Sud, Afrique, empire colonial.
Il importe alors de démontrer que le socialisme est économiquement non viable et incompatible avec la démocratie.

L’exception chilienne

Fin 1969, il devient évident pour tous les observateurs avertis que le Parti d’Unité Populaire de Salvador Allende risque fort d’emporter les élections présidentielles de septembre 1970, créant ainsi le regrettable précédent d’un gouvernement socialiste révolutionnaire démocrate car issu des urnes et assis sur un immense soutien populaire. D’autres pays sont également mûrs pour un basculement à gauche, comme la France et l’Italie.
La fine fleur de l’état-major de l’armée chilienne commence dès lors les contacts rapprochés avec le Pentagone dans l’objectif de préparer un coup d’état militaire dans l’hypothèse fâcheuse où les Chiliens choisiraient un gouvernement socialiste.

"Le problème est trop important pour laisser aux électeurs chiliens décider par eux-mêmes", Henry Kissinger.

Le Chili est également l’un des principaux producteurs de cuivre du monde, un cuivre de très bonne qualité qui approvisionne l’industrie des télécommunications, comme le géant américain ITT. Les mines de cuivre sont logiquement aux mains des filiales des sociétés américaines Anaconda et Kennecott, ce qui garanti la primauté d’accès aux ressources à bon prix au dépend du Chili (85 milliards de dollar de bénéfice en 15 ans pour ces sociétés.)

Le 4 septembre 1970, Salvador Allende est élu président de la république du Chili. Dans l’année qui suit l’élection, le gouvernement d’Unité Populaire nationalise des grandes entreprises industrielles, des banques, met en place la réforme agraire pour redistribuer les terres massivement détenues par une poignée de très grands propriétaires terriens, freine l’inflation, parvient au plein-emploi, revalorise les salaires de près de 40 %, et surtout, nationalise les mines de cuivre, principales sources de richesse du Chili.
Cette bonne réussite insolente assoit le soutien populaire au président Allende et contraint l’opposition bourgeoise et les intérêts américains à ajourner leurs rêves de coup d’état militaire. Commence alors la longue stratégie de l’étouffement économique, car, en aucun cas, un gouvernement socialiste démocratiquement élu ne doit montrer qu’un autre monde est possible.

Les propriétaires des entreprises non-nationalisées se mirent en grève de production, les États-Unis mirent en place un sévère blocus économique en représailles de la nationalisation du cuivre : privée des pièces détachées américaines, l’industrie chilienne commence sa longue asphyxie. Le parti Démocrate Chrétien se rapproche des groupes fascistes et commence à orchestrer la déstabilisation du pays, avec l’appui du département d’Etat américain et des organisations patronales chiliennes. Ces dernières prennent le pays en otage en lançant la grande grève des camionneurs, paralysant tout le système de transport du pays, grève qui va durer jusqu’au bout car financée en cash par la CIA.
Les forces réactionnaires du pays profitent d’un effritement du front gouvernemental pour inciter les ouvriers de la mine de cuivre d‘El Teniente à entrer en grève pour un différent salarial, paralysant de fait la principale source de devise du pays.

Le 11 septembre 1973

A la veille du coup d’état militaire, l’économie chilienne, sabotée de l’intérieur et bloquée de l’extérieur est à genoux. Les tenants de l’économie libérale ont alors beau jeu de proclamer qu’un seul modèle économique est viable dans un contexte démocratique : le leur.
L’attaque du palais de la Moneda, au matin du 11 septembre 1973, marque la fin du gouvernement et de la vie de Salvador Allende et la plongée du Chili dans une nuit sanglante et dictatoriale qui dura 16 longues années sous la poigne du sinistre Pinochet, soutenu par la "si" démocratique Amérique.
La même année, Henry Kissinger, dont nul ne peut douter de l’implication dans cette triste affaire, reçoit le prix Nobel de la paix.

"Parmi tous les chefs d’États de la région, nous considérons Allende comme le moins propice à nos intérêts. Il était pro-castriste et opposé aux États-Unis. Sa politique intérieure était un problème pour les libertés démocratiques chiliennes et les droits de l’homme", Henry Kissinger, Years of Renewal.

La question n’est pas de faire là le procès de la politique totalitaire que les Etats-Unis ont mené envers sa chasse gardée, l’Amérique du Sud, afin de garantir :

  • Son libre accès à des ressources naturelles stratégiques
  • Son hégémonie idéologique et économique sur le reste du monde

La France et les autres anciens pays colonialistes n’ont pas de leçon à recevoir en matière d’ingérence désastreuse, comme en témoigne l’Afrique ou le Moyen-Orient avec les résultats que nous connaissons et des conséquences que nous ne mesurons pas encore.

Les deux tours

La chute du World Trade Center résonne en écho à la chute du mur de Berlin, le 9 novembre 1989. A cette date, la messe est dite : l’occident a définitivement gagné la guerre froide, la démocratie libérale est le seul modèle de développement harmonieux restant, nous sommes les gentils, nous n’avons plus d’ennemi. Etrangement, la fin de la guerre froide marque le début d’une période de grande incertitude internationale, d’angoisse. L’ennemi n’est plus l’URSS et le communisme, l’ennemi est partout, les guerres déchirent la planète en tout sens, les pays du Sud, vaste échiquier où se sont jouées les plus grandes parties entre les deux blocs hégémoniques, ont payé la facture.
Ils redeviennent visibles à nos yeux le 11 septembre 2001 en tapant au cœur de la bête qui les étrangle depuis des décennies, le centre des affaires de Manhattan. Juste après le choc, ce sera le soulagement : la grande croisade occidentale a de nouveau trouvé son ennemi, l’axe du mal et résout du même coup les incertitudes idéologiques. Nous autres, Américains, sommes les agressés, nous sommes donc confortés dans notre rôle de gentils de la planète, notre modèle est forcément bon, en tout cas pour nous. Vous ne pouvez plus qu’être avec nous ou contre nous.
Étrangement, on retrouve Henry Kissinger à la tête de la commission d’enquête indépendante qui a été chargé le 27 novembre 2002 dernier de faire toute la lumière sur les responsabilités dans la tragédie du 11 septembre 2001 :

"Cette commission va m’aider, ainsi que les futurs présidents, à comprendre les méthodes utilisées par les ennemis de l’Amérique ainsi que la nature des menaces auxquelles nous sommes confrontés", G. W. Bush.

Nous sommes rassurés!

Le 11 septembre 2003 est un double anniversaire qui nous donne l’opportunité de repenser le monde, et surtout son organisation qui se joue en ce moment même à Cancun. C’est peut-être aussi l’occasion de remettre en cause notre mode de vie basé sur l’opulence et le gaspillage, alors que des centaines de millions de personnes doivent se contenter de moins de 2 € par jour pour survivre.
Et n’oublions pas :

D’autres mondes sont possibles !