Malgré les dénégations systématiques du gouvernement et l’omerta compacte des médias mainstream, il est devenu extrêmement difficile de planquer sous le tapis la réalité massive du déchainement de violence dont les manifestants — et même les malheureux passants «innocents»1 — sont les victimes récurrentes et incontestables.

Le travail patient d’un journaliste méticuleux et engagé comme David Dufresne2 — qui compile patiemment la recension des violences policières autour des gilets jaunes et prend le temps de les vérifier — n’y est surement pas pour rien. Tout comme il faut saluer le quadrillage de terrain inlassable des journalistes citoyens qui filment, racontent et mangent de la tonfa samedi après samedi.

Comme je l’ai écrit, le mouvement des gilets jaunes est un révélateur sans fard de l’état réel et concret de la démocratie et donc des rapports de force en présence dans le champ social, ce qui devrait tous nous alarmer au plus haut point, quel que soit en fait notre bord politique de rattachement. Cependant — et à mon étonnement général —, cette épiphanie en jaune fluo ne parvient pas réellement à sortir du cadre imposé par les discours politiques et à surtout remettre en perspective les conditions de vie générales qui se sédimentent ces dernières décennies et plus particulièrement le sort qui est fait à nos concitoyens dits « de banlieue ».

« Les gens de la BAC sont en guerre, notamment avec les gens des cités. »

Quand David Dufresne analyse longuement l’évolution de la doctrine du maintien de l’ordre à la française, il parle bien de l’émergence d’une manière spécifique de traiter l’ensemble des manifestants — voire même toute personne s’aventurant sur l’espace public à un moment inopportun — comme sont déjà traitées depuis des années certaines populations bien ciblées, et ce, dans une indifférence quasi générale.

23:11 Alors, vous qui avez enquêté, David Dufresne, sur les émeutes de 2005, pensez-vous qu’on se retrouve là face à un comportement spécifique réservé par les forces de l’ordre aux jeunes des quartiers, finalement ?

23:23 Absolument ! Absolument. Et d’ailleurs, d’une manière générale, ce qui est en train de se passer sur les gilets jaunes — certains ont parlé de benallisation du maintien de l’ordre, mais il y a de ça…

23:42 Pour ce qui est des images de Mantes-la-Jolie, l’humiliation d’être à genou, les mains sur la tête, etc. c’est une humiliation qui est quotidienne dans les quartiers. Quand je vous parlais des baqueux qui sont en guerre — dixit un commandant de CRS que j’ai eu hier soir, je crois qu’il savait que je venais à l’émission, donc il voulait me faire passer des messages, donc, moi, je passe le message — bien sûr que ce qu’on voit à Mantes-la-Jolie, c’est une partie du quotidien de la police, cette humiliation. Une partie de ce que l’on voit aujourd’hui dans le maintien de l’ordre, c’est en gestation depuis 10 – 15 ans dans les banlieues, dans les quartiers populaires : l’usage immodéré du flash-ball, la violence — par exemple, le plaquage ventral qui n’est pas autorisé dans d’autres pays, que l’on voit, etc. — quantité de choses, oui, c’est en gestation puisque — je vous l’ai expliqué — parfois, le type de la BAC à qui on dit « le samedi soir, tu viens sur les Champs-Élysées faire du maintien de l’ordre », en fait, ça fait trois mois qu’il est à Nanterre, à Clichy et donc, il applique ses méthodes, mais qui sont des méthodes qu’il applique — comme on le sait, déjà, de manière incroyable — en banlieue et qui deviennent visibles.

À l’heure où le monde entier a les yeux rivés sur le mouvement français des gilets jaunes, où l’on s’émeut de la violence qui leur est infligée jusqu’au cœur de cette Europe que l’on pensait pourtant nettement plus indifférente au sort du peuple qu’à celui des banques, où même Amnesty International en est à condamner la France pour sa violence policière, comme la derrière des républiques bananières, le fait que les forces de l’ordre humilient, mutilent et tuent depuis des années en totale impunité devrait tous nous faire réagir ou tout au moins percuter sur certaines vérités pas très bonnes à s’avouer.

Certains, par exemple, s’étonnaient de l’absence discrète et néanmoins remarquable des banlieues depuis le début du mouvement des gilets jaunes. Certes, on pouvait toujours convoquer la sociologie déroutante des néomanifestants, telle que décrite par les médias canal historique qui n’ont cessé de dépeindre les GJ comme des beaufs, des pollueurs, des bouseux, des illettrés, des racistes, des fachos, des casseurs ou des antisémites3, c’est-à-dire pas forcément les camarades de lutte des habitants des quartiers. Mais il y a fort à parier qu’une certaine forme de lassitude est peut-être aussi à l’œuvre dans les rangs des relégués de la République, lesquels ont pourtant tant en commun avec les gilets jaunes… en dehors des gilets jaunes4 et de la certitude de son immunité judiciaire de bon citoyen5.

En plein barbecue dans le parc des Minguettes, la police tire des grenades lacrymogènes et des flash-balls sur des femmes et des enfants. À l’évocation de l’affaire, Mamar ne tique toujours pas.

« Ici on ne rêve plus. »

Ni lui ni aucun des copains à sa table n’a jamais haussé la voix contre les violences policières. « À quoi bon », répètent-ils. Ils s’y sont juste faits. Avec le temps, Mamar raconte qu’il a appris à esquiver les contrôles :

« On baisse les yeux, on fait mine de rentrer chez soi. »
Aux Minguettes, plus personne ne marche contre les violences policières, StreetPress, 9 mars 2017

Maintien de l’ordre… ancien

Tout ceci devrait nous pousser à repenser radicalement nos institutions supposées garantir notre sécurité et notre traitement équitable et juste. Comme nous avons tendance à le dire un peu légèrement, la police a tendance à ne jamais être là quand on a besoin d’elle. Mais en fait, c’est juste que les institutions policières et judiciaires révèlent chaque jour un peu plus à l’ensemble de la population que leur rôle concret est de défendre et protéger les intérêts et possessions des dominants, à nos frais et contre nous. L’instrumentalisation de la justice au service du pouvoir bourgeois n’est pas nouvelle, mais plus la crise des gilets jaunes se prolonge6 et moins le pouvoir se soucie de sauver les apparences.

Bien sûr, le fronton de nos mairies affiche un vœu pieu plutôt qu’un mensonge délibéré depuis bien longtemps déjà, mais l’on faisait mine de croire que tous les citoyens étaient logés à la même enseigne ou avaient au moins les mêmes droits… théoriques, ce qui à l’arrivée était déjà une belle mystification. Une mystification dont les gens qui n’ont hérité ni du privilège blanc ni des privilèges de classe sont conscients depuis bien longtemps. Reiser en son temps avait déjà bien résumé la situation.

Ce qui étonne un peu, c’est que tout le monde s’imaginant dans la fameuse classe moyenne, et considérant que la matraque et la zonzon sont des affaires de gueux, de basanés, bien peu de gens se sentaient concernés par les dérapages et bavures de la police ou la justice d’abattage, à la tête (ou au portefeuille) du client !

Mais là, il devient de plus en plus évident que la guerre des classes est entrée dans une phase intensive et que les dominants ont une définition de plus en plus large de ce que sont les surnuméraires, c’est-à-dire tous ceux qui, de leur point de vue, ne leur servent rigoureusement plus à rien et sont donc à passer en pertes et profits.7

Notes

  1. Ce qui sous-entendrait bêtement qu’un manifestant n’est jamais complètement innocent et qu’il aurait mieux fait de rester chez lui !
  2. « Travail d’investigation sur les violences policières lors des manifestations de gilets jaunes » qui est salué par la profession puisque l’on apprend ce matin que David Dufresne est nommé pour le grand prix du journalisme 2019 !
  3. On attend avec une impatience qu’on ne saurait feindre que le Ministère très Intérieur nous dégote un réseau de nazis pédophiles cannibales consanguins organisé autour des rondpoints du Bas-Quercy
  4. Généralement plus pauvres que la moyenne des foyers, mais cependant nettement moins mal desservis par les transports en commun, les banlieusards des cités ont globalement moins de voitures et donc de gilets jaunes que les périurbains et ruraux.
  5. Cette conviction que lorsqu’on a rien à se reprocher, on ne risque rien de la part de la police et de la justice était jusqu’à présent un privilège blanc. Les gilets jaunes sont en train de se rendre compte qu’il s’agissait en fait d’un privilège de classe!
  6. Révélant par là même l’incapacité grandissante des médias aux ordres de manipuler l’opinion publique
  7. Crédit pour la photo en vignette principale de l’article sur la page d’accueil : Manifestation du 2 mars 2019, par Serge D’ignazio
14 réponses
  1. Un partageux
    Un partageux dit :

    Chère Agnès,

    Si « les dominants ont une définition de plus en plus large de ce que sont les surnuméraires […] » je ne puis qu’acquiescer. Comme je partage chaque paragraphe de ton billet.

    On pourrait aussi y ajouter le sentiment de la pseudo « classe moyenne » de n’être pas concernée et son hostilité aux gueux. https://yetiblog.org/archives/15407

    Répondre
  2. Jean PIETRON
    Jean PIETRON dit :

    La « dépolitisation » organisée depuis une bonne trentaine d’années en France conjuguée à la quasi disparition du PCF en tant que relais des classes populaires, abandonnées par le PS car non rentables électoralement, est aussi l’une des causes de l’isolement des quartiers, notamment en région parisienne. Ce que l’on appelait la « ceinture rouge ».

    Cela a généré le « déclassement » de ces populations et leur criminalisation.

    Il s’agit donc aussi d’un problème idéologique.

    Livrées à elles-mêmes ces populations subissent les foudres policières. Une police dont la constitution politique trés orientée maintenant FN se défoule sur ce que l’état capitaliste considère en effet comme étant « surnuméraire ».

    Les gilets jaunes sont peut-être l’occasion de renouer avec une solidarité de classe quelle que soit l’origine des gens.

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    • anny
      anny dit :

      L’individualisme n’a fait que progresser avec le capitalisme triomphant et la course à la consommation, l’entraide n’existe plus même dans les campagnes reculées. La découverte de la solidarité c’est ce qui fait tenir les gilets jaunes et ça va au delà d’une solidarité de classe je pense

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  3. smolski
    smolski dit :

    Comme l’a dit un milliardaire :

    « Nous sommes aujourd’hui en guerre ouverte entre la classe des riches et les autres… »

    Ainsi, toutes les nations se trouvent confrontées à la mise en place aux gouvernements de leurs affidés, c’est en propre un vrai coup d’état planétaire des multinationales.
    trump aux usa, macron en france, etc…

    En fait, il se déclenche depuis quelques années un effondrement social et une la bataille de la survie entre gens de classes où les polices sont appelées à être des milices et les militaires des privateurs d’espaces vitaux, de ressources essentielles.

    Au fond, ce sont bien tous des imbéciles car il n’y a pas de planète B, ni pour eux, ni pour personne.

    http://musictonic.com/music/%28Vincent+Mignerot%29#v=UO21PznlkQY

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    • Sombre Hermano
      Sombre Hermano dit :

      Ce qui me fait dire depuis un bon moment déjà : « Ce qui arrive encore à me réjouir dans tout ça, c’est que lorsque tous les surnuméraires (avant je disais « pauvres » mais bon …) seront morts, les riches seront obligés de se trucider entre eux.

      Répondre
        • chb
          chb dit :

          La solidarité de classe chez les très riches n’empêche pas qu’ils savent aussi se bouffer entre eux, à l’occasion. C’est un autre caractère du capitalisme. Prédateur un jour…

          Répondre
    • YB
      YB dit :

      C’est Waren Buffet , 2 eme ou 3 eme fortune mondiale, qui vers 2005 /2006, a déclaré (presque au mot prés) :  » mais si la guerre des classes existe et c’est ma classe qui est entrain de la gagner  » c’est bien le mot guerre qui est employé

      Répondre
  4. smolski
    smolski dit :

    Agnès :
    « Ouais… et s’ils commençaient directement par là? Au moins, on pourrait compter les points! »

    Une approche aussi conflictuelle n’est pas compatible avec notre survie à tous, elle est la représentation de ce que les ultras-riches représentent dans l’humanité, et qui voudrait vraiment ressembler à ces oiseaux-là ? 😀

    Je mise plutôt sur le partage de plus en plus élevé des informations sur la situation réelle de notre planète…

    Répondre
  5. Zlotzky
    Zlotzky dit :

    Cette répression sauvage était déjà à l’œuvre sous Sarko et Hollande, notamment pendant les manifs contre les lois Komri, mais là, elle a atteint une ampleur inédite à ce jour. Elle s’inscrit dans une tendance générale qui vise à criminaliser toute forme de contestation sociale – y compris par anticipation – et à décourager par la peur la participation aux manifs. Cette répression s’appuie entre autres par le renfort d’une justice aux ordres qui pratique l’abattage à grande échelle. De ce point de vue, l’inscription opportune de l’état d’urgence dans le droit commun – unique en Europe – constitue aussi un élément inédit de l’arsenal juridico-policier pour décourager, criminaliser, et réprimer toute velléité de contestation.
    Il s’agit d’une véritable dérive autoritaire et arbitraire, limite fascisante. Le mot n’est pas trop fort et c’est là le véritable visage de ce gouvernement.

    Répondre
  6. smolski
    smolski dit :

    Il est à noter aussi que, dans les violences politicières les Blackblocks gardiens habituels des manifestants de gauche ont été renvoyés par les manifestants eux-mêmes qui se trouvent du coup sans plus aucune protection dans les contacts recherchés par les séïdes gouvernementaux.

    On a pas de visages pas de noms
    Ni genres ni ages ni religions
    On vient de partout et de nul part
    Notre deuil est notre étendard

    Qu’on soit seul qu’on soit cent qu’on soit mille
    On vient pour défier l’ordre civil
    On a peur de rien ni de personne
    Quand notre chant résonne

    [Refrain]
    Car notre sang bleu et noir
    Notre drapeau rouge et noir
    Notre étoile jaune et noire
    Notre vie en rose et noir

    Et on fait bloc

    Comme on ne veut plus vivre a genou
    On est prêt à rendre coup pour coup
    On charge en groupe et on se disperse
    On prend le vieux monde de vitesse

    On s’éclaire au feu de l’incendie
    On respire les gaz on fait du bruit
    On disparait comme on est venu
    Jamais priés jamais vus

    Car notre sang bleu et noir
    Notre drapeau rouge et noir
    Notre étoile jaune et noire
    Notre vie en rose et noir

    Oui notre sang bleu et noir
    Notre drapeau rouge et noir
    Notre étoile jaune et noire
    Notre vie en rose et noir

    Black
    Bloc
    Et on fait bloc

    On garde la mémoire des vaincus
    Pas de quartier pour reprendre la rue
    On créé les réseaux de la colère
    Un pour tous tous insurrectionaires

    Et un jour les autres nous suivront
    Et ce jour nous casserons les prisons
    Nous bâtirons un monde nouveau
    Tous libre tous frères tous égaux

    [Refrain]
    Car notre sang bleu et noir
    Notre drapeau rouge et noir
    Notre étoile jaune et noire
    Notre vie en rose et noir

    Oui notre sang bleu et noir
    Notre drapeau rouge et noir
    Notre étoile jaune et noire
    Notre vie en rose et noir

    Répondre

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