Alors ? Toujours de gauche ?

C’était ainsi que j’avais été accueillie lors d’un diner entre amis. Ce n’est pas vraiment à ce moment-là que j’ai pris conscience de mon statut particulier d’énervée de service, mais c’est à partir de là que j’ai commencé à douter de la sincérité de quelques-unes de mes relations. C’était un peu comme si j’étais l’invitée d’honneur d’un diner de cons, mais dans sa version politique.

En fait, tout le monde sait très bien où je me situe, comment je pense, comment je vois ce monde de merde dans lequel nous sommes condamnés à godiller tant bien que mal. La question n’était même pas purement rhétorique, c’était juste un peu comme craquer une allumette devant la mèche au moment de lancer le feu d’artifice, le clou du spectacle. Je n’étais pas là pour échanger, discuter, argumenter, réfléchir ou même simplement passer un bon moment. J’étais là parce que ma simple présence était l’assurance d’un show qui envoie le bois pour la petite compagnie.
Et c’est extrêmement vexant.

Indignez-vous, mais arrêtez de faire chier vos proches avec ça

En fait, je ne sais pas si je suis de plus en plus aigrie en vieillissant ou si la situation plonge inexorablement vers des lendemains toujours plus merdiques que la veille. Déjà, du temps de Sarko, c’était assez facile d’avoir un coup de sang dès potron-minet. Je buvais mon thé chaque matin devant l’écran des nouvelles et en moins de 10 secondes, paf !, j’étais tombée sur le titre qui allait me faire grimper au plafond, toutes griffes dehors. On pourrait dire que j’ai toujours été profondément soupe au lait, mais en vérité, je n’ai jamais pu rester calme devant l’abjecte connerie de notre temps, sa déshumanisation forcenée et encore plus ses défenseurs mercantiles et décérébrés. Un peu comme s’il fallait rester courtois et de bonne composition au moment même où votre voisin de serviette entreprend de chier dans votre assiette.

Je suis une femme de convictions, j’ai la passion des idées, des débats et jusqu’au fond de mes tripes, je sais que nous vivons des temps intéressants, des moments où l’Histoire bascule d’un côté ou de l’autre.
Sauf que, manifestement, c’est plutôt de l’autre.
Alors, je les trouve bien dérisoires mes petites colères entre amis, bien peu constructives aussi, stériles et égocentriques. Sans compter qu’elles usent la patience de mes proches.

Il faut s’imaginer vivre avec moi au quotidien. Entendre mes beuglements le matin au moment de partir au boulot. Se taper l’intégrale des petites lâchetés corruptives du jour à l’heure du déjeuner. S’en reprendre une couche, le soir, autour du cassoulet.
Alors, un jour, j’ai créé Le Monolecte.

Au début, c’était juste une manière de fixer mon indignation du jour, ma réflexion à l’envers, sortir du cadre de la pensée unique.
Puis les lecteurs sont arrivés. Et les commentateurs.
Et le débat a commencé.
Toujours de la colère, bien sûr, mais bien plus que cela, aussi.
Le lent travail de maturation des idées, les échanges enrichissants, les détracteurs qui poussent la logique dans ses retranchements, jusqu’à forcer à repenser toute la thématique autrement. Dépasser le réflexe pavlovien devant la connerie ambiante. Dénoncer les manipulations du langage, des chiffres, des images. Lire entre les lignes, porter la critique dans la plaie béante. Construire une pensée d’opposition qui ne se sent plus obligée d’éructer, qui ne se contente pas des objets de cristallisation de la haine normalement proposés.

Le confort de l’entresoi

Il y a eu toute une période vraiment détendanteLe Monolecte a parfaitement bien rempli son rôle de passerelle, de passe-plats, aussi, un peu. Alors que la pensée unique tenait toutes les manettes du pouvoir et des médias, il était possible d’exister en tant qu’espace contestataire où nous étions surpris et ravis de nous retrouver si nombreux et tellement d’accord et tellement moins isolés, désespérés, marginalisés.
C’était terriblement réconfortant.
Nécessaire, aussi, pour recharger les batteries, reprendre du poil de la bête. Et briser les cercles vicieux de la solitude et de l’intense sensation d’impuissance dans laquelle nous plonge implacablement la société de l’individualisme forcené.

Reconstruire du collectif, du vivre-ensemble, sortir de nos coquilles plutôt que de nos gonds. Nous engueuler, quand même, souvent, abondamment, et tout effacer autour d’une bonne bouffe, pendant une bonne marche, dans le cortège d’une bonne manif.

Rien que pour cela, ça valait le coup de passer toutes ces longues heures à coucher sur l’écran toutes ces colères, à trouver des mots pour dépasser l’indicible, à partager les petites joies et les grandes désespérances. C’est fou, quand j’y pense, le nombre de gens absolument formidables que ce foutu blog m’a permis de rencontrer.

Et puis, quand vient le temps de la petite notoriété, vient aussi celui de la tentation de plaire, de flatter son public, d’obtenir son satisfécit, de se faire flatter longuement dans le sens du poil. Ce que j’écris et ce que je vis, ce que je suis, et tous ceux qui partagent ma vie ou juste quelques instants avec moi, tout cela devient un objet public, un récit, une fiction, aussi, qui me dépasse et, quelque part, me contraint, me limite et me renvoie inexorablement à mon foutu rôle de poil à gratter.

Voilà qu’on m’attend au tournant, qu’on se délecte du coup de gueule, qu’on jubile quand je passe l’ennemi au lance-flamme. Me voilà exactement à faire ce que je reproche aux autres : l’exaltation de la petite phrase assassine, le bon mot pour lequel on tuerait père et mère, jusqu’au moment où, de nouveau, on se retrouve à se caricaturer soi-même.

Sans compter la responsabilité, écrasante, que l’on endosse, quand on est lu. Je trouve ça marrant, la nécessité absolue qui s’impose alors de devoir mesurer ses propos et leur portée réelle, comme cela, au doigt mouillé, comme si on roulait à fond dans un tunnel en marche arrière, sans lumière et en se basant seulement sur le petit reflet tremblotant du rétroviseur.
Cela implique d’apprendre à se taire, plutôt que de risquer de dire des conneries, ou de blesser, ou de se planter; cela paralyse aussi lentement et surement que le venin de l’araignée, avant de dissoudre les pensées dans le néant de l’hésitation et de l’autocensure.

L’asphyxie de la pensée de gauche

La pire chose qui pouvait nous arriver, quelque part, c’est Hollande.

Bien sûr, il n’est pas arrivé par hasard. La radicalisation des esprits, la droitisation de la société, son embourgeoisement symbolique à l’heure même où les perdants du système se font plus nombreux que jamais, tout cela s’est mis en place patiemment, tranquillement, au fil du temps, selon des théories de manipulation des masses qui sont nées bien avant moi. Mais paradoxalement, ce totalitarisme politicoéconomique prend toute son ampleur à l’avènement du régent Hollande, après les frasques épiques du roitelet Sarkozy.

Parce que beaucoup avaient fait l’erreur de croire que l’ennemi, c’était Sarko, qu’ils ont concentré leurs pensées, leurs arguments, leur énergie contre Sarko, qu’ils ont réalisé l’union sacrée contre Sarko, qu’ils ont nourri la pensée magique que, libérés de Sarko, nous allions, en quelque sorte, repartir vers une autre forme de société, plus juste, plus égalitaire, plus humaine… en fait non, il y avait déjà une part de renoncement dans l’antisarkozysme primaire, juste la foi hallucinée que sans lui, ce serait juste un peu plus supportable.

Du coup, quand la gauche s’imagine revenue au pouvoir, la gauche se retrouve totalement désarmée, désemparée, incapable de penser la critique, la contestation, l’opposition, en fait, dans laquelle est embourbée plus que jamais, malgré —et surtout— à cause de l’arrivée des socialistes au pouvoir.

Les socialistes de la réalpolitik au pouvoir, ce sont les fossoyeurs de la pensée de gauche qui sévissent à plein régime, avec un discours hypocrite, destiné à désarmer intellectuellement tous ceux qui ont compris la nécessité impérative de concevoir le fonctionnement social autrement, et des actes cyniques et d’autant plus brutaux dans leur cadence et leurs effets, qu’ils savent qu’ils ont neutralisé toute espèce de dénonciation. Le pire poison possible, c’est celui qui nous est instillé depuis bientôt un an et demi, celui de l’inéluctabilité d’un monde profondément malade et insupportable, celui de notre impuissance à changer les choses démocratiquement, celui de notre résignation à un ordre totalement injuste et mortifère.
En cela, seuls les socialistes pouvaient le faire.

Comment penser l’impensable? Comment s’extraire de l’abattement, de la sidération née de la prise de conscience concrète que notre pouvoir, notre droit élémentaire à choisir notre destinée nous ont été confisqués?

Des armes pour les poètes et les chansonniers !

Je n’écris plus beaucoup ici parce que je réfléchis ailleurs. Je discute. Je me tais. Je lis. Je partage. D’autres bruits de fond. D’autres murmures.

Dernièrement sur Seenthis, nous avons créé un nouveau tag, vous savez, ces mots-clés qui permettent d’extraire en un clic toutes discussions ayant trait à un sujet spécifique. Ce tag s’appelle #gorafi_encore_plagié et je vous invite à y jeter un œil, comme ça, pour comprendre la suite.

Pour comprendre la suite, il faut revenir au début, à savoir le succès grandissant et amplement mérité du Gorafi. Alors que les journées passent, mornes, comme des empilements branlants de nouvelles toutes aussi maussades les unes que les autres, voilà que des dépêches déboulent dans le lot, avec ce petit quelque chose en plus qui fait basculer notre univers dans le surréalisme. Je crois qu’on s’est tous fait piégé à un moment ou un autre par un article du Gorafi que nous avons lu sans vérifier la provenance et on s’est tous, à un moment ou un autre, retrouvé à gueuler comme des putois qu’on vivait vraiment dans un monde de cons qui marche complètement sur la tête.
Jusqu’au moment où l’on s’est rendu compte que c’est une parodie.
Mais tellement bien tournée, qu’on la croirait aussi réelle que le reste.
Et on s’amuse de la blague, tout en se trouvant un peu ridicule d’avoir foncé tête baissée dans le piège, comme un vulgaire taureau de combat sur la muléta.
Parce qu’on vaut tout de même bien mieux que ça.
Parce que l’on est tout de même plus malins que ça.

Jusqu’au moment où l’on se marre d’une bonne pantalonnade du Gorafi et qu’on se rend compte que l’on n’est pas sur le Gorafi…

Que notre monde est encore plus surréaliste que cette parodie déjantée.
Que le Gorafi est bien plus qu’une bonne blague de potache pour se détendre au bureau pendant la pause Internet, celle où se partagent des articles sur Facebook avec les collègues du bureau d’à côté, ceux avec lesquels on ne cause jamais.

Le moment où l’on comprend qu’il est vain de chercher à dénoncer un système totalement absurde avec des arguments rationnels.

Le moment où l’on comprend que l’Empereur est nu et qu’il va falloir retrouver une âme d’enfant pour le balancer sur la place publique.