Plus le temps passe, plus je brasse d’air, plus il ne se passe rien. Et plus j’enrage de n’être qu’un putain de rat enfermé dans un labyrinthe dont un crétin a muré la sortie.


Les petites casesLe deal était pourtant simple : tu joues le jeu et tout ira bien pour toi. Bon, d’accord, peut-être que j’ai pris un malin plaisir à tirer sur ma longe, à toujours tacler à la limite du hors jeu, à racler un peu sous la clôture… à toujours chercher la tangente qui fait qu’on n’a pas l’air de… mais soyons sérieux deux minutes, cela à toujours été dans les limites précises et bien délimitées de la digression autorisée, celle qui donne de petits frissons de rebelles à bon prix, mais qui ne file même pas de petits coups de coupe-ongles pour bébés dans le fameux contrat social.

Le contrat social… Il y a plein de gars (hé oui, la philo, c’est comme toutes les choses vaguement intéressantes, c’est avant tout une affaire d’hommes !) qui ont gentiment théorisé dessus, mais avant même d’avoir quitté la maternelle, le moindre morpion a déjà une conscience assez nette de la nature de cet accord tacite que personne ne signe et que pratiquement tout le monde respecte. En gros, ce qui motive les gens à s’arrêter au feu rouge, c’est leur adhésion intime au principe qu’il est mieux pour leur gueule de se conformer aux règles et aux usages communs que de chercher la merde en faisant n’importe quoi. Ce n’est donc pas la peur du gendarme ou de la sanction qui garantit le mieux la paix civile, c’est l’intime conviction qu’il est plus profitable de traverser dans les clous que de jouer les aventuriers. Une société fonctionne surtout selon un principe de libre adhésion et de quelque chose qui est de l’ordre de la foi. J’accepte les contraintes inhérentes à la vie en société parce qu’en échange, la société m’offre des possibilités de vivre correctement en son sein. Même si je suis le dernier des libertaprouts individualistes, je sais, qu’en moyenne, j’ai plus intérêt à jouer collectif que franc tireur. Je donne mon temps, mes compétences et un peu de ma liberté et je reçois le prix de mes efforts, la sécurité du groupe, les moyens de ma subsistance.

Bien sûr, il y a toujours la tentation puissante d’en prendre un peu plus que sa part, mais en moyenne, les règles, les usages et les lois se construisent au fur et à mesure des pratiques et ont pour objet réel de maintenir l’équilibre entre tous les acteurs en présence, à garantir la cohabitation plus ou moins pacifiste de tous avec tous. Un fichu travail d’équilibristes, en partie voulu et pensé, en partie collectivement élaboré autour d’un modèle plus ou moins impossible à attendre, mais vers lequel tendent la plupart des pratiques individuelles et collectives.

Cependant, il arrive qu’au sein des forces en présence, c’est-à-dire entre les différents groupes plus ou moins homogènes qui composent le tissu social, il y en ait certains qui parviennent enfin à prendre le dessus contre tous les autres et à maintenir et bétonner cette position de domination. La machine sociale se met alors à ne plus satisfaire tout le monde et le maintien de la cohésion sociale demande quelque chose d’un peu plus musclé que la simple adhésion librement consentie de tous les membres de la société. C’est le moment précis où la machine devient folle et produit des inégalités qui ont ceci de remarquable qu’elles se voient comme une pustule sur le front de Marianne et qu’elles deviennent de plus en plus insupportables et inacceptables du point de vue de ceux qui sont spoliés. Et donc, plus la machine produit des inégalités et plus il devient nécessaire de mettre en place des dispositifs de plus en plus coercitifs pour maintenir une paix sociale trompeuse.

C’est un peu le point où nous en sommes
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De plus en plus de gens ont du mal à satisfaire leurs besoins élémentaires pendant qu’une poignée d’autres affiche un luxe outrancier. Le contrat social a été piétiné de manière unilatérale et il convient d’agiter un gourdin de plus en plus gros pour maintenir les gueux à leur place, pour les forcer à respecter des règles qui, manifestement, n’ont plus pour objectif que de protéger ceux qui profitent du système tout en écrasant la gueule de ceux qui oseraient relever le front. Il suffit de voir quelles sont les préoccupations législatives de notre gouvernement, mais aussi de l’ensemble des gouvernements de la planète, pour comprendre que le but, c’est de criminaliser les victimes du système tout en garantissant l’impunité des profiteurs. Ce qui s’appelle donc de l’oppression.

C’est un assez mauvais calcul à moyen terme. Parce que les tensions créées par les déséquilibres grandissants et cumulés finissent toujours par exploser, violemment, sans que jamais il ne soit possible de prévoir où, quand, comment et pourquoi. Mais bon, tant que la peur réussit à maintenir de force ce que la libre adhésion consolidait en des temps plus rieurs, pour les quelques margoulins qui ont décidé de tout garder pour eux, ce sont plutôt des temps intéressants que nous vivons!

En attendant le bon gros retour de balancier, je sens juste la pression interne qui monte. La frustration intense d’avoir tant que choses à faire, à créer, et si peu de possibilités d’y parvenir. La colère d’être finalement reléguée, non pas à la marge du système, ce qui sous-tendrait l’idée intéressante qu’il est possible de vivre en dehors, mais dans son cul de basse-fosse, à devoir déployer des efforts démesurés pour juste gratter quelques miettes de survie. Dépendre sans cesse du bon vouloir des dominants, être sanctionnée immédiatement quand on n’a pas l’heur de leur plaire.
Commencer à comprendre ceux qui ont cessé de faire semblant, ceux qui sont en rupture de ban, ceux qui ont cessé d’implorer, de supplier, de quémander et qui ont décidé d’aller directement se servir.

Et quand des gens aussi convaincus que moi de la supériorité de la société sur la jungle en viennent à penser que notre contrat social ne vaut même pas le papier cul sur lequel il aurait pu être imprimé, c’est que, finalement, l’heure de la délivrance n’est peut-être plus très loin.

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