À la campagne, on avale des kilomètres comme un migraineux bouffe de l’aspirine. C’est fou ce qu’on consomme comme essence et comme pneus. Les constructeurs automobiles commencent à se creuser le crâne pour produire de petites voitures économiques. Des « citadines» qu’ils disent. Mais c’est pour nous, les ruraux, qu’ils devraient réfléchir en priorité. C’est vrai, non ? En ville, ils ont le métro, les bus, les taxis et bientôt les pousse-pousses, au train où les Chinois se développent. Mais nous, dans nos campagnes, comment fait-on ? Qui pensent à nous, obligés que nous sommes de faire des kilomètres pour acheter une baguette de pain au prix fort ? Alors, on nous dit : « faites du vélo ». Je voudrais bien les y voir, les Parisiens, dans notre pays de collines et de vallons (…) Franchement, ça n’a pas que des avantages de vivre en province. Mais bon, j’aperçois la chaîne des Pyrénées au détour d’une crête et je ravale toutes mes râleries intérieures.

J’ai croisé Jean-Louis l’autre jour en sortant du supermarché. Nous nous accrochions à nos caddies respectifs comme des naufragés à leur bouée et c’est avec une belle insouciance que nous nous sommes amarrés juste à la sortie du magasin, obligeant les autres clients à d’improbables manœuvres pour nous contourner.
Jean-Louis est un ex. Pas un ex au sens où l’entend le lecteur de Voici, toujours avide de détails croustillants. Non, Jean-Louis est mon ex-patron, ce qui, en soi, porte aussi la chronique d’une relation compliquée, surtout pour quelqu’un comme moi, aussi rétive à l’ordre hiérarchique qu’un cheval sauvage l’est à la bride. Je n’ai eu que peu de supérieurs hiérarchiques et bizarrement, avec le temps, j’en garde plutôt de bons souvenirs. Sans pour autant avoir envie de reprendre ce collier-là. Même si un licenciement ressemble toujours vaguement à un divorce, on avait réussi à s’en tirer à l’amiable, sans trop de rancœur et sans que personne ne soit rongé par la sale impression de s’être fait rouler dans la farine. D’ailleurs, par la suite, nous nous étions retrouvés sur quelques projets, de-ci, de-là, et je trouvais nettement plus agréable de travailler AVEC que POUR.
Toujours cette question de hiérarchie…

Les trajectoires aléatoires en cambrousse profonde étant ce qu’elles sont, nous nous étions retrouvés en quelque sorte collègues, un temps, comme correspondants de presse au bled, bossant pour des canards concurrents, mais sans esprit de compétition particulier. C’est de son expérience de localier que Jean-Louis s’est nourri pour pondre son premier roman, un polar rural bien balancé qui traîne son intrigue aux basques des pérégrinations de son héroïne, journaliste opiniâtre, libre et libérée, qui arpente avec gourmandise notre petit coin de Gascogne. Jean-Louis m’a fait cadeau d’un exemplaire, quelques jours après notre rencontre.
Il a bien fait.

D’abord, parce que je ne lis plus assez de romans, ces derniers temps. Ensuite, parce que c’est une excellente surprise, un bon bouquin, bien enlevé et monstrueusement drôle, qui n’a pas à rougir de ses hommages appuyés à San Antonio. C’est que je me marre bien, chaque matin, pendant mes 30 minutes de stepper, à suivre les aventures gasconnes de Fafouine Babouin. Je retrouve dans ce bouquin mes propres expériences de vie de localière au tréfonds du bled, les petits portraits délicieusement acides de ces si attachants Gascons, un même goût prononcé pour les mots, la bonne bouffe du terroir, le même amour inconditionnel de nos vertes collines qui ondulent langoureusement jusqu’au piémont pyrénéen, le même regard tendre et cru sur le microcosme armagnacais en particulier et l’humanité en général. Je me marre, donc, abondamment, savourant cette écriture qui coule comme un floc bien frais au fond du gosier à l’heure de l’apéro en plein été, oubliant ainsi, un temps, les conneries du monde qui nous enserre et mes muscles qui renaissent dans une longue crampe douloureuse.

Il y a, dans ce bouquin, beaucoup de notre petit coin de paradis, pas mal d’humour et quelques bribes de ce boulot de forçat de l’info que nous partageâmes, un temps. Du coup, j’ai eu envie de propager ici ces quelques particules de bonheur et de vous donner envie de tout lire, en attendant le nouvel opus, qui devrait sortir prochainement.

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