Ce n’est pas parce qu’on est athée qu’on n’a pas le droit d’allumer un cierge à Lourdes.


Ce n’est donc pas parce que je ne crois pas au vote que je suis obligée de m’abstenir. J’y suis allée, directement à la mairie du microbled, à l’heure où l’on sabre le pastaga. C’est la première fois que j’y mets les pieds. Pas à la mairie, mais dans la salle de vote. Je n’ai pas ma carte, bien sûr. Je crois bien l’avoir brûlée un soir de sombre ressentiment contre la connerie du barnum politique. Le gars rame un peu pour me trouver sur la liste d’émargement, mais bon, trois feuilles A4, même à l’envers, j’ai vite fait de me trouver dessus.
Il y a nettement moins de petits tas de bulletins qu’il n’y a d’affiches à l’extérieur. Il ne reste qu’un seul bulletin LO sur le bureau. Serais-je dans un fief ouvrier révolutionnaire sans le savoir ? En fait, j’apprends que les bulletins de vote, ça se publie à compte d’auteur. Donc, il y a ceux qui peuvent se payer une profession de foi glissée dans l’enveloppe préélectorale, ceux qui arrivent à fournir 10 bulletins là où il y a 80 votants inscrits et puis, il y a les fauchés, les sans audience et sans pognon qui t’invitent à imprimer directement ton bulletin de vote chez toi avant de te rendre à l’isoloir. Une fois de plus, c’est la voix du fric qui va l’emporter. J’ai toujours pensé que le matériel de vote était un service public, un truc financé collectivement pour assurer l’égalité entre les candidats.
Égalité, mon cul ! Faudra que je m’encorde une de ces nuits pour aller gratter ce mot creux du frontispice de la mairie.

En fait, j’ai décidé que je n’en avais rien à foutre de l’inutilité du vote. Je me concentre uniquement sur la valeur esthétique de la démarche. Il n’y a plus besoin d’ébénistes dans le monde d’Ikéa ni de caissières dans celui d’Auchan, ni de pions dans l’école de Sarko, mais cela ne m’empêche pas de profiter de la beauté du geste de tous ceux qui ont à cœur de bien faire leur boulot, de mettre quelques grammes d’humanité dans un monde de robots. Je ne crois pas non plus en Dieu ou en quoi que ce soit d’approchant, mais je ne rate presque jamais l’occasion de faire une escale dans l’église du bled que je traverse. Pour l’ambiance du lieu, pour la beauté des portants qui s’élancent vers le ciel, pour la fraîcheur de crypte qui te soulage des morsures d’un ciel d’été, pour la manière unique qu’a le silence de résonner sur les pierres multicentenaires, pour la mémoire des ces milliers de mains d’hommes et de femmes qui ont arraché du néant l’expression tangible de leur foi. Nul besoin de faire partie de la secte pour ressentir la puissance du sentiment religieux. Il y a quelque chose d’apaisant dans l’inutilité du geste pourtant exécuté en connaissance de cause. Il y a aussi quelque chose de puissamment drôle et enivrant que de surgir précisément là où l’on ne nous attend pas.
Les Européens se foutent des élections. La cause était entendue. Continuons donc sans ces boulets de citoyens.

Et puis non, ne pas leur donner raison! Olivier a enfilé les kilomètres pour ne pas leur donner raison, je peux bien prendre un bulletin, résister à l’envie d’y griffonner quelque vacherie et pan, refuser le rôle qu’on aimerait bien nous assigner : celui de gros veaux passifs décérébrés qui préfèrent se la couler douce dans leur piscine autoportante à boudins (ceux qui portent, pas ceux qui nagent !) que de s’occuper des choses sérieuses.

Reste le choix du bulletin. Finalement assez facile. Entre NPA et FdG, c’est Mélenchon qui a gagné. Pour l’ensemble de son œuvre. Pour avoir eu, lui aussi, la foi chevillée au corps pendant des années, sa belle foi de socialiste qui n’arrivait pas à voir le délitement de son propre parti. Pour la constance de ses prises de position. Pour avoir eu le courage de sauter d’un train-train en marche où tous les passagers ne songent qu’à la pérennisation de leur gamelle, à n’importe quel prix, comme celui d’une veste qui baille de tous côtés, tellement ils l’ont retournée. Pour avoir persévéré dans la politique de la main tendue et de l’unité de la vraie gauche, la seule qui pourra définitivement torpiller le vampire Pseudo-Socialiste, celui qui drague les prolos pour mieux les trahir ensuite. Un vote juste pour ne pas leur laisser les coudées franches.

À 11 h 30, sur un peu plus de 200 habitants, grabataires et enfants compris, 48 avaient déjà voté…

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