Finalement, j’aime bien ce printemps, imprévisible, violent, anachronique, qui s’harmonise parfaitement avec mon humeur.

Je passe le plus clair de mon temps le cou tordu et le regard rivé dans le ciel. Depuis des semaines, c’est un spectacle formidable dont je ne rate pas une miette. Les nuages noirs et ventrus se succèdent au-dessus de nos têtes comme une marée gigantesque, grondant, crachant, éructant, ravageant tout et passant leur chemin une fois leur colère déversée sur nos têtes. Parfois, une matinée lumineuse et fraîche nous fait croire que le climat a repris le cours naturel des choses, on sort la débroussailleuse avide qui doit engloutir la savane qui nous tient lieu de jardin, on lance une machine dans l’espoir de cueillir enfin une bordée de linge brassée par les alizées, les plus fous tentent même de sortir une table, voire une piscine, puis l’horizon s’obscurcit, le ciel se déchire et nous fuyons dans nos cavernes dans une panique de fourmis empressées.

Pas un seul de nos petits projets humains qui ne soit finalement perturbé par l’hostilité du ciel.
C’est déprimant.
C’est totalement réjouissant.

Il est bon de nous voir remis à notre place, nous les homoncules arrogants qui prétendons maîtriser les éléments. Les colosses de vapeur d’eau qui dictent leur loi du ciel rendent à l’homme sa véritable dimension, celle d’un insecte insignifiant qui cavale en tous sens, pathétique, dans un paysage trop vaste pour lui, pour ses sens limités de termite laborieux. La nature est grandiose et indifférente à nos minuscules destinées et en ce printemps qui n’a de maussade que nos humeurs de jouisseurs frustrés, chaque jour est l’écrin d’un spectacle sublime que nos groins enfouis dans la fange de nos ambitions misérables ne peuvent appréhender dans toute sa splendeur. Même vu de mon tout petit coin de Gascogne, le monde est bien trop vaste pour se soucier de nous et l’arrogance dont nous faisons preuve à son égard serait amusante si elle n’était aussi dérisoire.

Comment pouvons-nous penser que nos minuscules gesticulations fulgurantes peuvent mettre à mal un système aussi gigantesque ? Quand je vois le ciel immense déployer sa colère sur les vertes collines du Gers, doucement, patiemment érodées par des temps géologiques incommensurables, je comprends bien à quel point nous ne sommes même pas le moustique qui tente de percer la peau du pachyderme, à quel point nous ne faisons que passer à la surface des choses, à quel point la seule chose que nous n’avons jamais été capables de menacer, c’est nous-mêmes.

La course des vents furieux sur les courbes herbeuses de cette terre si généreuse se poursuivra encore quand le dernier vestige de la dernière civilisation de l’Homo ma non troppo sapiens aura été dissout dans la poussière du temps. Il y aura encore des plantes vivaces qui s’inclineront sous la caresse des vents, des arbres tendus vers le ciel changeant, bruissant dans les zéphyrs et crépitant sous les rafales tièdes des orages d’été, des insectes grouillant sous les pierres et virevoltant dans les airs et les rivières, et des animaux, probablement inimaginables pour nous, qui viendront cueillir les fruits de cette abondance de vie.

La vie est une fête dans laquelle nous nous ennuyons, gavés et frustrés à la fois, fâchés de ne pas en être le centre d’attention.
Les yeux rivés dans le ciel changeant, je réapprends la véritable dimension de l’homme et goûte les joies intenses de l’insignifiance de notre existence et de l’oubli de notre incommensurable orgueil !