Attention! Billet avec plein de spoilers : retirer les enfants et les gros naïfs de l’écran!

Les jours se suivent et se ressemblent. C’est comme si quelqu’un avait installé quelque part une énorme pompe à fric et qu’il n’en restait plus pour les autres. Bien sûr, personne ne présentera ça comme cela, c’est juste que j’ai un peu la sensation que la société manque de liquidités.
C’est la croix et la bannière pour récupérer un peu de pognon. Pour la première fois, je joue les agents de recouvrement. Un client qui traînait la patte depuis août. Depuis un mois, il fait carrément le mort. Même chose chez mon ancien proprio : il avait jusqu’à deux mois pour me rendre le bout de dépôt de garantie qu’on avait réussi à lui arracher aux forceps. Jusqu’à deux mois. Ça ne veut pas dire au moins deux mois. Donc, là, va falloir encore que je me ruine en recommandés pour le débusquer au fond de sa tanière…
Surtout que pendant ce temps, nos propres créanciers ne souffrent aucune velléité de retard. Donc le fric manque. Peut-être essentiellement sur notre compte en banque. Mais j’ai l’impression que pas seulement…

C’est la faute aux autres!

L’autre jour, je transmets à mon conjoint d’exploitant de cinéma l’analyse de la fréquentation des salles obscures. Novembre a été merdique. Vraiment merdique. Et là, tombe la brillante analyse : s’il n’y a eu personne en salle en novembre, c’est de la faute… aux grèves!
Fallait oser!
Avant, je suppose que cela aurait été la faute aux 35 heures, mais vu qu’elles sont de facto en mort clinique, ça ne le fait plus. Alors, on charge les enculés de syndicalistes qui refusent de se faire tondre la laine sur le dos.

Sauf que…

Comme je vous l’ai déjà expliqué, les grèves, ça touche surtout les grandes agglos, pas les bleds paumés au fin fond du trou du cul du monde. Et pourtant, nous avons eu la même chute de fréquentation que les autres. Un peu faiblard comme variable explicative, non? Ce n’est pas parce que les transports étaient bloqués que les gens du bled ne sont pas venus en salle.

Pareil pour le Téléthon. Il paraît que les bons citoyens ont moins donné parce… il ne faisait pas beau!
T’y crois, toi?
Parce qu’aujourd’hui, pour donner au Téléthon, suffit d’une télé et d’un bigophone. Rien qui n’expose trop aux aléas météorologiques.
Ha, oui, faut aussi du fric.
Mais ça, c’est accessoire, hein?

Sur la libre antenne d’une radio locale, mon cher et tendre a écouté les témoignages des gens du coin à ce sujet : Ben moi, j’ai toujours donné. Vraiment toujours. Mais cette année, je n’y arrive plus. Je n’arrive plus à faire face à mes dépenses de base. C’est très dur. Alors, pour la première fois, je n’ai pas donné.
Parait que pendant une heure, c’était à peu près toujours le même discours.

Mais bon, c’est sûrement de la faute au gel si les liquidités ne circulent plus.

Et la musique? Pareil, la musique! Si le marché s’effondre… c’est de la faute aux vilains pirates! Rien à voir avec le fait que le premier poste budgétaire que l’on sacrifie en période de vaches maigres, c’est forcément les loisirs…

Quand je pense qu’il y a encore quelques semaines, les médias et les politiques se gaussaient des crispations des classes moyennes sur la baisse ressentie du pouvoir d’achat en ricanant sur les prolos qui se plaignaient de ne pas s’en sortir alors qu’en fait, ils voulaient juste s’acheter un écran plat sans tirer une rame…

Érosion de la classe moyenne

Ce qui me surprend toujours, c’est qu’il y ait des gens surpris.
Des gros naïfs un peu sourdingues, en somme.
Parce que ce n’est pas faute de l’avoir claironné sur tous les tons, qu’on allait se prendre une bonne grosse branlée dans la guerre des classes.

Ce n’est pas comme si nous étions les premiers à passer dans la moulinette à serrer le kiki des pauvres. L’économie de marché a déjà fait ses preuves un peu partout dans le monde et le conservatisme libéral a déjà eu ses laboratoires sociaux célèbres en Amérique du Sud.
Car le bout du chemin n’a jamais changé d’un iota : le capitalisme libéral écrase les classes moyennes et fait exploser les inégalités.

Bien sûr, cela fait des années que cet appauvrissement constant de la classe moyenne est nié sur tous les modes. Y a juste que ces derniers mois, le processus de déconstruction a pris un méchant coup d’accélérateur et que devant la montée des complaintes de ceux qui se font bouffer les côtelettes sur le râble (y a plus de laine, toute tondue depuis longtemps!), il a bien fallu lâcher le morcif : Ha ben ouais, finalement, vous aviez raison : les classes laborieuses se sont salement appauvries ces 20 dernières années. Ha ben ouais, l’inflation était sous-estimée, surtout sur les produits de première nécessité, ceux que consomment les gueux. Ha ben oui, les classes moyennes fondent comme la banquise dans le réchauffement climatique global et leur niveau de vie se rapproche clairement de celui des foyers modestes.

Et les foyers modestes, leur mode de vie, il se rapproche de quoi? Du XIXe siècle?

Quand tout le petit monde politico-médiatique faisait mine de s’étonner du pessimisme du petit peuple, quand tout le monde fustigeait la morosité inexplicable des classes moyennes, les indices de confiance ne faisaient que décrire la réalité quotidienne de ceux qui ne possèdent que leur force de travail : le serrage de ceinture, lent, régulier, inexorable, comme le collet qui enserre le cou du lapin pris au piège.

Alors maintenant, on peut bien le dire que pendant toutes ces années, on s’est foutu de votre gueule avec les slogans creux, les études bidonnées et les chiffres triturés. Parce que ceux qui sont aux manettes ont encore plus de 4 ans pour finir le boulot de destruction des filets de solidarité sociale qui avaient permis à la classe moyenne de masse d’émerger, puis de se vautrer sans vergogne dans un mode de vie confortable et agréable au lieu de trimer comme des bêtes pendant une existence plus courte et bien moins intéressante.

Le princident vient de siffler la fin de la récré. De plus en plus de gens se sortent la tête d’entre la raie des fesses. Mais pas encore assez, pas encore suffisamment. Car il reste encore beaucoup à perdre, contrairement aux apparences.

La foi de l’autruche

L’année dernière, à peu près à la même époque, la gamine avait tendu un piège à son père. Je ne sais par quel artifice rhétorique, elle était parvenue à le coincer dans ses retranchements et à le forcer à avouer que comme elle s’en doutait, le Père Noël n’existe pas.

On était un peu vert : blousés par une naine de même pas encore 4 ans! La gamine était toute fière d’avoir compris et s’accommodait très bien de la fin du mythe. Tout ce qu’on avait pu lui arracher, c’était de ne pas cracher le morceau auprès de ses copains de classe.

Donc revoilà Noël, et la gamine qui a presque 5 ans se souvient très bien que le Père Noël est mort et enterré.
Sauf que l’autre jour, la voilà qui déclare qu’elle a vu au Centre de Loisirs le vrai Père Noël. Nous, on marche sur des œufs : Heu, comment ça, le vrai Père Noël? – Ben le vrai Père Noël, celui qui habite au Pôle Nord et qui donne des cadeaux. Il n’y a qu’un seul vrai Père Noël. Et puis, moi, j’aimerais bien aller au Pôle Nord pour le voir!

Pourtant, une semaine avant, la gamine cherchait dans le catalogue de jouets ce qu’elle allait demander à chacun de ses ascendants! Pas dupe une seconde.
Et là l’œil limpide, elle nous fait l’éloge du vrai Père Noël.

J’étais encore toute tourneboulée par cet inexplicable retournement de veste lorsque je tombais sur l’info suivante : à savoir que notre gouvernement de grands progressistes humanistes se prépare à tordre le cou aux ALD. Une protection sociale de moins par jour… Mais celle-là m’intéresse particulièrement, parce qu’elle va toucher directement mon très cher père UMPiste.

  • Salut P’pa! T’as lu la dernière de tes petits copains? Ils vont liquider les ALD.
  • Mais non, n’importe quoi. Ce n’est pas possible. Sans les ALD, les gens comme moi ne pourraient pas se soigner.
  • Écoute, je te retrouve l’article et je te le lis.

Ce que je fais. Mot à mot. Et mon père s’obstine : non, ce n’est pas possible, ils ne peuvent pas supprimer les ALD. Ils ne peuvent pas, c’est tout!

Les gars liquident toute la protection sociale, pan après pan, comme le castor qui abat un arbre, mais non, ils ne peuvent pas toucher au truc qui concerne mon père!

  • Mais s’ils font ça, il y a des gens qui ne pourront plus se soigner et qui vont mourir.
  • Et alors, tu as l’impression que cela gêne beaucoup de monde aux USA? Dans son dernier film, Moore démontre bien comment, avec une mutuelle qui te coûte la peau des yeux, tu peux quand même te retrouver rapido à vendre ta maison pour te soigner et comment on te laisse crever si tu es à court de pognon.

Je lui lis ce délicieux passage (c’est moi qui graisse le meilleur!) :

La commission a tranché en faveur d’une troisième solution : l’instauration du bouclier sanitaire, dont M. Briet a étudié les incidences dans un rapport élaboré avec Bertrand Fragonard, président du Haut Conseil pour l’avenir de l’assurance-maladie.

Cette réforme préconise la gratuité des dépenses de santé au-delà d’un plafond des dépenses fixé selon le niveau de revenus des ménages. Elle supprimerait de facto les ALD et constituerait, affirme la commission, "un dispositif juste pour le volet social et efficace d’amélioration de la qualité du suivi des malades pour le volet médical".

Ben non… mon paternel s’énerve, refuse d’entendre et on se raccroche au pif en bougonnant… comme d’hab!

Et c’est là que je repense à ma fille et au Père Noël. À sa capacité à se remettre à croire à quelque chose dont elle connaît pertinemment l’inexistence. À faire comme si de rien n’était, comme si elle ne savait rien.

Mon père, c’est pareil. Il trouve que finalement, il est plus confortable de croire ce qui l’arrange plutôt que se colleter avec une réalité qui déchante.
Comme des millions d’autres personnes qui choisissent de croire qu’ils ont des belles têtes de vainqueurs plutôt que d’admettre qu’ils se sont fait mettre profond en mai dernier!