C’est bête à dire, mais j’ai eu plus de peine à la mort de mon chat qu’à celle de ma grand-mère.

Quand mon vieux pote me dit ça, je n’ai pas un sourire goguenard et compassé et je sais qu’il n’a pas irrémédiablement plongé dans la sensiblerie déshumanisante de tant d’autres de nos congénères, ceux qui aiment à clamer : plus je connais les gens, plus j’aime mon chien. Je sais que l’Ours n’est pas un blaireau insensible et vaguement sociopathe, mais juste quelqu’un de sincère avec lui-même et qui a expérimenté le concept de proxémie affective. L’Ours vient de la campagne, il sait comment on enlève le pyjama de Jeannot Lapin, et contrairement à beaucoup d’entre nous, il sait tuer sa nourriture et cela ne lui pose pas l’ombre d’un problème.

Mon chat, je le voyais chaque jour que ce soit au déjeuner ou au dîner. Ma grand-mère, une fois tous les deux mois. Ça ne veut pas dire que je ne l’aimais pas, bien au contraire, mais parce que je la voyais moins souvent, sa disparition a laissé moins de vide dans ma vie, tout simplement.

C’est aussi un peu pour la même raison de distance que le mort du bled touchera plus que celui de la grande ville et qu’un seul défunt national, plus que 100 victimes au Bangladesh. L’éloignement physique favorise la relativité émotionnelle et du coup, nous hiérarchisons nos peines et nos attachements.

Si loin, si proches

Samedi, je devais photographier la parade des camions. J’ai réussi à négocier une fenêtre au premier étage avec vue plongeante sur la place principale du bled. J’étais donc en embuscade à mon poste d’observation privilégié et je regardais mes congénères vivre leur vie en contre-bas, pratiquement avec la distance de l’entomologiste.
Cette distance scientifique de l’observateur ne remonte pas juste à ma formation d’éthologue. J’y réfléchis tout en vérifiant les réglages de mon appareil photo. Cela remonte bien plus loin dans le temps, dans la petite enfance, dans ces circonstances un peu particulières qui avaient fait de ma famille et de moi par ricochet, un intense sujet de curiosité de la part des autres. Je repense à ce sentiment d’étrangeté que le regard des autres avait construit chez moi, de l’intense solitude que l’enfant que j’étais ressentait, de cette distance affective terrible qui me rendait étrangère en mon propre pays. Et je me dis que c’est probablement de ce point de vue que surgissent les meilleurs observateurs, avec juste ce qu’il faut de détachement pour ne pas s’impliquer.

Je regarde donc les gens du bled vaquer à leurs occupations en attendant le défilé tonitruant. Je me rends compte en ce faisant qu’à force de couvrir la plupart des événements importants du village, j’ai fini par connaître la plupart de ces trognes. Et que l’inverse doit aussi être vrai. Ceci est donc la communauté humaine à laquelle j’appartiens de fait. Et pourtant, je sais aussi avec une cruelle acuité que je ne serai jamais des leurs. Parce que je ne suis pas d’ici. Parce que même si je partage beaucoup de leurs activités, même si la plupart me connaissent, même si je suis le plus souvent aimable et souriante, je ne participe pas réellement au réseau dense et subtil des rituels qui cimentent les réseaux sociaux dans les petites communautés humaines. Je ne suis pas au troquet le samedi soir, ne supporte pas l’équipe locale de rugby, n’arsouille pas aux fêtes patronales, ne lance jamais aucune de ces réunions-gâteaux où convergent les mères de famille-copines. Et monsieur Monolecte ne porte pas les oreilles en chou-fleur et ne chasse pas le week-end.

Je les regarde donc tracer leurs trajectoires convergentes sur la place, se saluant de la main ou s’embrassant, parlant des gosses ou mimant quelques exploits à grand renfort de moulinets des bras. Je me dis que malgré tout, je fais partie de leur décor à défaut de leur communauté. J’envie un peu leur capacité à se retrouver jour après jour, à partager du temps et des émotions ensemble, à traverser la vie dans le joyeux brouhaha du groupe. D’un autre côté, je sais pour avoir recueilli quelques confidences au vol, que certaines embrassades sont des baisers de Judas, que bien des amitiés ont tourné court pour des histoires de fesses ou de bornage, qu’il y a dans toute cette humanité grouillante des inimités dont on hérite, génération après génération, des guerres de famille qui n’ont pas de fin. Et ma place d’observatrice me paraît soudain bien moins inconfortable.

Bien sûr, je me dis que cette distance que je n’ai pas franchement choisie ne doit pas beaucoup me protéger du ragot, grand sport à la mode dès qu’il y a trois humains qui se côtoient, mais au moins, cela ne trouve jamais assez d’intermédiaires pour revenir à mes oreilles. Parfois, l’ignorance protège. Je sais aussi que de ne pas laisser grand-chose filtrer de ma vie privée ne coupe pas la source d’inspiration des pipelettes, mais stimule leur imagination bien au contraire.
Mais c’est le prix à payer pour être un humain parmi les humains. À la périphérie du groupe, mais tout de même pas l’extérieur. Pour l’instant.

Je sais que la gosse est populaire. La plupart des gamins de l’école la connaissent. Souvent, quand je fais mes courses, je ne suis pas interpellée par mes lecteurs, mais par leur enfant. Parce que je suis la mère de…
Du coup, je me demande si elle a sa place dans le groupe. Si elle fait partie de la communauté du bled. Comme un trait d’union entre eux et moi. Une connexion avec ma propre humanité. Et mes congénères. Regardez, je suis comme vous, cette petite créature délicieuse est entrée dans ma vie il y a seulement cinq ans et c’est déjà comme si elle avait toujours existé, comme si tout a pris sens avec son arrivée.

Condition de l’Homme

Je les regarde donc tracer des diagonales sur le bitume, rire et s’étreindre et je me dis que chacun d’entre eux est capable du meilleur comme du pire. Ce n’est qu’une simple question de circonstances. Tant que tout va bien, que rien ne frustre cette abstraction tangible qu’est la communauté des hommes, il y a des fêtes, de l’entraide, des soirées plancha entre amis, des petits mots amicaux, des petits gestes pour rien. Mais que l’adversité survienne et bien des portes et des visages se fermeront. Je suis toujours pitée dans l’embrasure de cette fenêtre enrubannée de toiles d’araignées et je me demande combien, parmi tous ces gens souriants, pourraient se transformer en bourreaux implacables, combien, si un quelconque tribun appuyait sur le bon levier, iraient découper leurs amis d’hier, leurs voisins à coups de pioche. C’est bizarre ce qu’un peu d’altitude et d’attente peut faire survenir comme pensées insaisissables.
Les barbares ne viennent jamais d’ailleurs. Ils vivent parmi nous. Ils sont en nous. Ils sont nous.

Que demain éclate une guerre civile et chacun d’entre nous sera sommé de se révéler, dans toute sa splendeur ou son hideux égoïsme. Je me dis, pour me rassurer, que la plupart d’entre nous choisiront probablement la fuite ou tout au moins une habile servilité et une totale soumission au vainqueur, quel qu’il soit, rentrant la tête entre les épaules et espérant que la tempête passera plus haut. Une très grosse minorité (à moins qu’il ne s’agisse d’une petite majorité) y verra de grandes opportunités pour sauver ses fesses et améliorer sa condition initiale et beaucoup seront volontaires pour les pires exactions. Parce que toujours dans le groupe finalement, noyés dans la masse, où l’expression du pire de chacun d’entre nous peut se diluer dans la masse de l’ignominie. C’est toujours dans ces spasmes violents de l’histoire que les comptes se règlent, que les ardoises se vident que les rancœurs secrètes s’exposent au grand jour.
Je me demande ce que l’on me reprochera, alors, mais cela importe peu, il n’y a que le résultat qui compte.

Et puis, dans la tourmente, une poignée d’hommes et de femmes se grandiront bien au-delà de leur condition initiale. Ils feront le choix d’être des justes au cœur du chaos. Ils se mettront au service d’idéaux plus grands qu’eux, de la communauté des hommes qui ne leur sera même pas reconnaissante ensuite.
Je regarde en contrebas et je me demande combien il peut y avoir de héros en gestation dans cette foule bourdonnante et joyeuse. Je me dis aussi qu’il m’arrive souvent de laisser mon esprit dériver bien loin de la réalité et du temps présent.

Que la fête commence!