Quand j’étais gosse, acheter de la bouffe de marque, c’était forcément opter pour la qualité! Enfin, ma grand-mère en était convaincue. Ensuite, c’est devenu un acte de consumérisme imposé par l’habitude.

Pour ma grand-mère, qui avait connu les privations dans son enfance et qui a remis le couvert pendant la guerre, bien manger a toujours été une obsession. Bien et beaucoup! Il faut avoir subi du début à la fin un grand repas gascon[1] pour avoir une idée de ce dont je peux bien parler.
Ma grand-mère a donc toujours pensé qu’il fallait acheter des marques, parce que le reste, c’est de la daube. Pas de marque de magasin chez elle, quant au discounter, depuis le premier jour, elle l’a regardé avec méfiance.

Quand je suis partie en fac, j’ai eu une alimentation mixte : des plats préparés industriels… mais de marque, on ne refait pas 20 ans d’éducation en 3 jours, et des bocaux de vraie nourriture préparée par ma grand-mère : confit, garbure gasconne, boeuf carottes, potée aux choux et aux canards… etc. Franchement, je préférais quand même les bocaux de ma grand-mère à la blanquette sous vide.

A Paris, avec Monsieur Monolecte, on a continué à consommer pas mal de plats industriels, mais le montant du loyer a fait qu’on a dû commencer à s’intéresser à des approvisionnements alternatifs, comme le Leader Price. Nettement moins mauvais que ce que la rumeur affirmait. Aux moments les moins glorieux, nous avons même été chez ED, et nous avons commencé à comprendre qu’une boite de sucre en morceaux, c’est toujours du sucre et qu’on peut aussi bien se passer de marque dessus. Pareil pour le gros de l’épicerie.

Cuisinons avec Jamie

En arrivant en Gascogne, nous avons assez naturellement modifié notre alimentation. L’évolution de nos modes de consommation alimentaire avait commencé à Paris, où, suivant les conseils du truculent Jean-Pierre Coffe, nous avions cessé progressivement d’acheter notre viande en hypermarché pour nous trourner vers le boucher. Nous avons découvert qu’il n’était pas plus cher, dans la mesure où nous avions un choix plus étendu de viandes de qualité.
Ceci dit, travaillant tous les deux (ben si, il y a eu une époque comme cela!), nous avons continué à consommer des plats industriels, pour gagner du temps!

C’est alors que Jamie Oliver a déboulé comme un ouragan sur Cuisine.tv, un gars jeune, speed, qui fait une cuisine simple et savoureuse et dont le crédo est : pourquoi acheter un truc tout prêt pas bon, alors que le temps que vous le fassiez réchauffer, vous avez nettement le temps de faire un bon petit plat savoureux avec des produits de qualité?
C’est vrai, ça, pourquoi?

Et nous avons commencé à faire les marchés et à ne plus acheter que des produits bruts. Nous avons appris à cuisiner vite, bien et pas cher. Le pas cher s’est développé avec la chute de nos revenus consécutive à mon chômage, avant devenir un mode de vie à part entière.

Pourquoi payer plus? Est-ce meilleur, au moins?

L’arrivée d’un discounter de la bouffe chez nous, nous a convaincu que non, ce qui est cher n’est pas forcément meilleur!

Déjà, l’affaire du chocolat avait introduit de sérieux doutes dans mon esprit sur la supposée qualité supérieure des produits de marque. Qui avait fait pression pour l’autorisation de l’utilisation de graisses bas de gamme dans le chocolat? Pas les petites PME, toujours sur la brêche pour conserver leur clientèle, mais bien les géants de l’agroalimentaire, qui, en substituant l’huile de palme au beurre de cacao ont pu encore augmenter leurs marges sans aucun bénéfice pour le consommateur. Avec ça, ils ont pu se payer encore plus de pub pour expliquer que leur chocogras est le meilleur!
En fait, plus nous avons fait notre cuisine et moins nous avons apprécié les plats cuisinés industriels : trop gras, trop salés, trop flotteux, trop sucrés et trop chers pour du gras, du sucre, de l’eau et du sel!

La preuve par la paëlla.

L’autre jour, sachant que je n’aurais pas du tout le temps de préparer quoi que ce soit à bouffer, j’ai pris un pack de paëlla surgelée chez le discounter du coin. J’aime beaucoup la paëlla, mais c’est un truc dans lequel je ne me suis jamais lancée, du coup, je n’en mange pas. Je regarde le packasse d’un kilo et je me dis que ça ne sera sûrement pas très bon, mais que ce sera mieux que rien.
Je lance la paëlla en rangeant les courses et en me disant qu’on bouffera mieux le soir. Et là, surprise. Non pas que ce soit aussi bon qu’une vraie paëlla de traiteur, mais c’est franchement hyper mangeable, avec certes peu de morceaux de viande et de fruits de mer, mais de qualité tout à fait acceptable, pas gras, pas salé. On regarde les ingrédients : rien de suspect. Bref, une bonne surprise et on se dit qu’on aurait dû essayer plus tôt.

15 jours plus tard, je suis à l’hyper. Je décide de tester la paëlla marque de magasin. A priori, c’est sensé être un peu meilleur que le truc du hard discounter. En fait non. Pas dégueu, mais on a du mal à reconnaitre les carrés de colin des carrés de poulet. Normal, ces machins là ne sont pas sensés être carrés… On décide d’en avoir le coeur net, et la semaine suivante, on teste la paëlla de marque, 2 fois plus chère que la première et 50% plus onéreuse que la seconde.
Là, ce n’est pas compliqué, c’est dégueu, nous n’avons pas pu finir nos assiettes, même en insistant. Le magma est gras et même si l’étiquette assure qu’il n’y a pas d’huile de palme, le goût et la texture sont prononcés. Les cubes de machin ne sont pas identifiables, les micro-crevettes pitoyables. Quant aux rondelles de chorizo, c’est du wonder-bas-de-gamme, de la saussisse d’oeils de chats et de cartilages de fennec[2], avec beaucoup de graisse et un colorant rougeâtre pour faire genre. L’ensemble est très médiocre et pourtant, c’est le plus cher!

Qu’est-ce qui justifie ce prix? Sûrement pas les ingrédients en eux-mêmes! C’est juste un produit marketing. Le gros des frais sur cette bouffe infâme au coût de fabrication dérisoire, c’est la pub pour convaincre les gens comme ma grand-mère qu’une marque, c’est forcément de la qualité et que la qualité, ça se paie!
Cela me rappelle la campagne institutionnelle des années 90 qui braquait les consommateurs en assénant : Vos emplettes sont vos emplois. Cela sous-entendait que s’il y avait du chomdu, il fallait surtout nous en prendre à nous-mêmes, bande de charognards avides de bonnes affaires qui se jettaient sur les promos made in Taïwan[3] au lieu d’acheter français [4].
Je me dis aujourd’hui qu’ils devaient bien se marrer, les grands groupes industriels, à nous pousser à acheter au prix fort des produits de marque (forcément!) estampillés bien de chez nous, alors qu’avec ce fric, ils finissaient les délocalisations des chaînes de production vers des pays socialement attractifs[5].

Notes

[1] Pour les 95 ans de ma grand-mère, on a été modeste : que 3 heures de repas, seulement 2 entrées, une viande et 3 légumes, salade, dessert et en plus on a oublié le fromage. Ceci dit, rien qu’avec le foie gras maison, dont ma tranche avait la taille d’un tournedos, j’aurais pu arrêter là. Dans mon enfance, c’était 3-4 entrées, un consommé, viande blanche, viande rouge, poisson (pas au choix, mais à la suite), 3-4 légumes, un trou gascon (une blanche d’Armagnac glacée, mais que pour les grands!), salade, plateau de fromage (tour de France assuré), dessert, fruits, café et un coup d’Armagnac pour faire passer. Sortie de table vers 17h00, rugby pour digérer et on enchaîne sur l’apéro!

[2] Ce ne sont sûrement pas ces ingrédients-là, mais cela donne une idée assez évocatrice du bouzin!

[3] Et oui, à l’époque, les petites mains étaient en Inde et à Taïwan, car on attendait encore que la Chine s’éveille…

[4] À se lire avec le phrasé ORTF des années 30-40…

[5] C’est à dire là où la vie (des gens en général et des travailleurs en particulier) est moins chère!