L’autre jour, je m’agaçais de ce que le foutu chat ne cessait de se lécher abondamment le poitrail, avec ce petit bruit humide et discret qui finit pourtant par effriter la plus belle des concentrations. Zen est un beau chat de gouttière très banal, mais en même temps bien vigoureux, dans la force de l’âge et enfin en capacité de défendre un territoire qui excède de très loin nos limites administratives humaines. Il est parfois rentré de ses noctambulations le poil quelque peu ébouriffé, mais il revient au bercail tous les matins au moment où le jour pointe, du moins aussi longtemps que le froid ne le pousse pas à épouser durablement la forme de mes cuisses. Du petit chat malingre et sauvage que sa mère avait oublié dans notre cabanon de jardin, il ne reste à peu près rien. Il a choisi son logement et a l’air de beaucoup apprécier la serviabilité de sa domesticité humaine.

Abandonné

La blessure

Bref, je m’agaçais nettement moins quand je vis un peu de sang souiller l’impeccable blancheur de son poitrail. Je pensais à une tique éclatée et comme j’ai une réelle horreur générale pour tous les parasites suceurs de sang qui vivent aux dépens de leurs hôtes, j’appelai monsieur Monolecte à la rescousse.

Mon chat est un guerrier, mais il est d’une remarquable patience avec ses humains : il expose en toute confiance son abdomen à la demande et là, en fait de tique, on voit une sorte de petite plaie. On commence par se dire qu’il est tombé sur un insoumis qui remet en question la domination de tout ou partie de son territoire et en tirant légèrement, on découvre une estafilade, profonde, nette et précise comme un coup scalpel, le genre de blessure qui suinte la malveillance et les complications.

J’ai l’hémoglobine qui se fige et je pense immédiatement à un voisin vachard qui aurait planté du barbelé-rasoir dans le coin. Vous savez, ce type de barbelé qui est spécialement conçu et pensé pour infliger des blessures nombreuses et profondes, le genre de truc qui doit être interdit pour les animaux… mais pas pour les migrants. Bien sur, ce pourrait aussi un bout de tôle gauchie au fin fond d’un tuyau étroit et obscur, ça pourrait être n’importe quoi, en fait, mais c’est tellement propre, précis et net qu’on a du mal à y voir la main du hasard plutôt que celle, cruelle et mauvaise, de l’homme.

Je pensais que ce serait l’affaire de quelques minutes que de nettoyer la plaie, mais la nouvelle véto constate comme nous le caractère profond de la blessure et découvre d’autres lacérations tout autour. Fait intéressant, une chatte adulte habitant sur la colline en face de la nôtre est arrivée le matin même avec strictement les mêmes blessures. Bref, il faut des points, donc une anesthésie, donc laisser Zen en clinique.

Le confiant

J’ai beau être spécialisée en comportement animal et humain, j’éprouve toujours l’extrême limitation de la communication interspécifique. Mon chat arrive à comprendre quelques phonèmes humains, comme « non », « viens », son nom (à moins que ce ne soit l’intonation très spécifique de ma voix) ou « crevette », mais je ne peux absolument pas lui expliquer pourquoi on l’a collé dans la boite à chat, balloté dans les virages du Gers sur une douzaine de kilomètres, qui est cette femme qui le papouille et lui colle une piqure dans le cou, ni pourquoi je suis en train de repartir sans lui.

Un peu comme un gamin de moins de 18 mois, il n’a absolument aucun moyen de savoir que je ne l’ai pas abandonné et que je vais revenir le chercher : pour lui, chaque séparation de ce type est à peu près définitive.

La punition

Quand je reviens avec ma fille, c’est pour avoir la vision pitoyable du chat tapi au fond d’une cage immense et métallique, qui glapit sa peur et son incompréhension. Non seulement il est encore dans le coltard, mais il va encore falloir alourdir sa peine. Le poitrail étant accessible, il va devoir porter une collerette, le truc qui te donne le port de tête dédaigneux d’un aristo décati un peu coincé du cul. Du point de vue du chat, tout cela ressemble juste à une interminable succession de punitions sans fin. Ne pas pouvoir se lécher, pour un chat, c’est un peu comme être un taulard à qui l’on n’accorde qu’une douche par semaine, été comme hiver, sauf qu’un taulard, tout le monde s’accorde à penser que s’il pue en plus de tout le reste, c’est un peu bien fait pour sa gueule.
Ce qui en dit long sur notre sens de la justice et de l’humanité en général.

Me voilà donc avec un chat qui a eu besoin d’une double dose d’antibiotiques (en fait, 8 kg, ça fait plutôt deux chats, en masse…), qui a l’interdiction stricte de sortir pendant 15 jours (avec sa collerette, s’il se coince dans quelque chose, il pourrait ne plus jamais en sortir…) — mais ce n’est pas grave, on est à la mi-septembre, ce n’est pas comme s’il y avait une canicule avec le besoin de rafraichir la nuit ! —, et surtout, qui a la conviction que rien ne pourra adoucir pendant deux semaines (en temps de chat, ça doit faire pas mal, deux semaines !) qu’il est condamné à avoir le crâne coincé dans ce truc horrible jusqu’à la fin des temps.

Mais ce n’est pas le pire !

Le pire, c’est que la collerette pour un chat, c’est un peu comme crever les yeux à un humain : ça le rend complètement handicapé.

Je me suis rendu compte à partir de là que les chats ne sont pas du tout programmés pour se déplacer comme nous, bien franchement, au milieu des obstacles. Le chat est agile parce qu’il frôle en permanence son environnement, d’abord avec le côté de la truffe, afin de bénéficier de son odorat et de la très grande précision spatiale de sa moustache, puis avec son cou, qui favorise le marquage odorant du milieu, puis souvent, avec tout le reste du corps. Le chat ondule sur les obstacles, rase les murs, louvoie entre les pieds de chaises, se liquéfie dans les espaces confinés.

Avec la collerette, ça fait juste POC et le chat se retrouve coincé en marche avant. Il lui faut un moment pour se contorsionner maladroitement en marche arrière, façon culbuto, tenter une nouvelle approche et POC, encore trop près ! Comme il n’est pas rancunier, il pense à venir se frotter contre moi et se retrouver à me racler les mollets. Effet réveil garanti au petit matin.

Traverser une pièce devient une épreuve et l’on mesure l’avancée du matou à l’intensité des POC qui se rapprochent maladroitement de la sortie. Mais il y a aussi toutes ses planques et ses raccourcis, comme le fauteuil de bureau de monsieur Monolecte sur lequel il a pris l’habitude de grimper en passant par le jour de l’accoudoir, comme un lion de cirque qui saute à travers le cercle de feu du dompteur. Quand nous l’avons vu prendre son élan, nous n’avons pas été assez rapides pour l’intercepter en plein vol. Le POC fut particulièrement fort et douloureux à entendre et la pauvre bête s’est retrouvée sur le cul, à moitié sonnée, un bon mètre en arrière. Il a levé alors un regard terriblement éloquent sur nous qui, même sans anthropomorphisme forcené, nous demandait pourquoi tant de haine ?

L’adaptation

À ce moment-là, je me suis dit que nous aussi, on allait trouver le temps assez long, en fait.

Peut-être pas si mal nommé que cela, Zen s’est attaché à beaucoup dormir, exercice dans lequel les chats sont heureusement des maitres incontestés. Devant le problème de la toilette, j’ai décidé de lui passer une fois par jour un gant humide sur tout le corps, ce qu’il a l’air de grandement apprécier. Je ne pouvais manquer de me faire la réflexion qu’aujourd’hui, nombre d’êtres humains ne bénéficient pas de ce genre d’intention, y compris dans les endroits où on pourrait s’attendre à ce que cela soit normal, voire intégré dans les process standards. Mais voilà, grâce à la pénurie délibérée de personnel dans les lieux de soin comme les hôpitaux ou les maisons de retraite, nombre de personnes âgées, malades, affaiblies ou handicapées n’ont plus le droit à la satisfaction de ce besoin primordial qui est d’être propres.

Et puis, les jours passant, j’ai commencé à me rendre compte d’un nouveau phénomène : le chat fait moins de bruit en se déplaçant, les POC sont nettement plus rares et bien moins sonores. Et j’ai donc observé le chat en train de se dandiner comme une otarie bourrée à la bière pour aller du point A au point B. C’est assez fascinant d’observer le premier pas qui va automatiquement vers un bord ou un mur — l’attraction de l’instinct du prédateur — et le pas suivant, délibéré et volontaire — replacer le chat contre sa nature même au milieu de l’espace découvert, puis le pas d’après qui tire de nouveau vers les frontières et l’autre encore qui rectifie la trajectoire pour revenir au centre du passage.

Le chat avance comme un ivrogne, mais il avance assez crânement, et gagne doucement en célérité. Et je suis épatée qu’avec un si petit cerveau qui tiendrait presque dans un de mes globes oculaires, le chat ait pu analyser la situation jusqu’à agir à l’encontre de sa programmation comportementale fondamentale. Il a pu voir que son comportement habituel ne fonctionnait pas et il a réussi à complètement changer de manière d’agir.

Alors que nous autres, créatures humaines tellement convaincues de notre supériorité sur le reste du monde vivant, nous ne sommes toujours pas capables de comprendre quand nous allons dans le mur sans continuer à nous y précipiter, et en klaxonnant, de surcroit…

15 réponses
  1. Un partageux
    Un partageux dit :

    Je t’ai lue avec infiniment de compréhension. Ma chatte a été affublée d’une collerette une semaine durant et c’était un crève-cœur tant on avait l’impression que la pauvre se sentait punie. Je prenais le temps de la libérer de cette fichue collerette deux à trois fois par jour en la surveillant de près durant sa libération.

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  2. Carole Ma
    Carole Ma dit :

    Pov’matou, il est vrai qu’ils s’adaptent mais bon, bon rétablissement à lui , bientôt le retour à la vie en ballade. comment peut on être inhumain à ce point, la méchanceté de l’être humain me surprendra toujours et bien évidemment pas que celle envers les chats comme tu écris si bien.

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  3. saxo
    saxo dit :

    Chat à colerette…
    On y a eu droit l’année dernière. programmé 3 semaines, puis la chatte se l’est virée au bout de 2 semaines, bilan, 15 jours après on lui remettait pour 15 jours… La joie. Madame se grattait au sang, jusqu’à nécroser la chair entre l’oeil et l’oreille… impossible de l’arrêter (jusqu’à ce que ce soit totalement cicatrisé).
    Malveillance envers les animaux.
    Ca aussi on y a eu droit l’année dernière… Là c’est l’autre chat. Mais lui n’en a pas réchappé. On l’a retrouvé dans le jardin à l’odeur, une semaine après sa disparition. Triste spectacle. Probablement empoisonné par une souris elle même empoisonnée. Malveillance indirecte et involontaire, peut-être, mais disséminer du poison dans la nature, ça n’a rien de bienveillant…

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  4. Moitaussi
    Moitaussi dit :

    Puisqu’il est question de collerette, de mon côté j’ai eu droit au Labrador à collerette. Lâche un bulldozer fou dans ton salon et t’auras moins de dégâts ! S’il avait pu éclater les murs, il l’aurait fait. Remarque, provoquer le changement complet de son environnement c’est peut-être aussi une forme supérieure d’adaptation, non ?

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  5. smolski
    smolski dit :

    « même sans anthropomorphisme forcené »

    On n’échappe pas si facilement à l’antropomorphisme avec notre environnement, c’est même une notion salutaire qui devrait s’éduquer comme une vertu essentielle dans notre développement.

    À chaque fois que nos animaux ont reçu une colerette, à chaque fois nous les y avons aidé en développant leur adaptation à celle-ci, notamment en améliorant un peu l’espace commun et en les guidant du bout des doigts, sans considérer de reproches de leur part.

    Comme il est souligné, la capacité immédiate d’adaptation animale est vraiment extraordinaire devant la pauvreté de la notre qui passe certainement et préalablement par une indigestion de notre ego plaignitif, genre :
    « Pourquoi moi ? » 😉

    Cela doit nous faire leçon et plutôt que de geindre et s’agiter aveuglément, il revient à notre espèce de toujours éveiller notre attention animale chaque fois que nous le pouvons.
    Ainsi, il existe une théorie sur le cri primal qui nous permettrait de nous libérer face à nos difficultés, non pour les résoudre mais pour les éjecter de notre ego et les vivre ensuite telles qu’elles se présentent.

    Je pratique cela depuis des années et effectivement je m’en sens beaucoup plus libre ensuite pour examiner froidement la situation qui m’importune et les solutions possibles.
    Ce ne sont pas seulement pour des catastrophe hors du commun, c’est aussi par exemple lors de bricolages insensés qu’il me faut pourtant résoudre.
    😀

    Aussi, nous apprenons socialement à réfréner nos rires, nos pleurs, nos colères… au contraire, développons ces manières d’être qui là aussi, participent à l’intégration de nos émotions plutôt qu’à les perdre et leur bénéfice libératoire avec.

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  6. Mathieu
    Mathieu dit :

    Merci Agnès pour ce beau reportage, encore une fois. Les chats sont décidément des créatures fascinantes, et leur relation avec l’homme est pour le moins… intrigante, en ce qui me concerne !

    Zen est désormais coincé à l’intérieur. Peut-être pas une mauvaise chose, étant donné l’impact effroyable des chats domestiques sur la faune de nos campagnes (oiseaux, petits mammifères et reptiles). Les meilleures recommandations sont bien de les garder à l’intérieur. Loin de moi l’idée de jouer au moralisateur (j’ai moi-même laissé vagabonder mon chat librement, avec un impact notable sur l’espérance de vie des lézards du voisinage…), mais je pense malgré tout qu’un chat domestique appartient à l’intérieur de nos habitats, ou bien en laisse (un peu comme les chiens finalement).

    On peut trouver des tas d’informations sur l’impact des chats sur la nature qui nous entoure… mais la plus marquante est parfois l’observation ! Un environnement sans chat est beaucoup plus propice aux chants d’oiseaux et autres joyeusetés campagnardes !

    Bon rétablissement à Zen !

    Cordialement,
    Mathieu.

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    • smolski
      smolski dit :

      « Un environnement sans chat est beaucoup plus propice aux chants d’oiseaux et autres joyeusetés campagnardes ! »

      C’est une question de densité, si les chats domestiques sont stérélisés, non seulement ils n’ajoute pas de prédateurs mais en plus ils séjournent beaucoup plus volontiers près de leur gamelle.

      S’il y a des dégâts environnementaux de la part des chats domestiques, c’est que l’humain n’assume pas la conséquence de ce qu’il provoque sous sa fantaisie. Comme souvent… 🙂

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    • saxo
      saxo dit :

      A quoi ça sert d’avoir un chat, si ce n’est pour nous débarrasser des nuisibles?… 😉
      Un chat cantonné à l’intérieur d’un appartement ou d’un maison, c’est un peu comme un oiseau en cage.
      Quand on s’est installé là où on est aujourd’hui, une des premières choses qu’on a faite, ça a été de percer une chatière dans notre magnifique porte d’entrée…
      Si j’apprécie les chats, et que j’ai plus de mal avec les chiens, c’est précisément parce qu’ils sont moins assujettis et qu’ils nous donnent des exemples de liberté, alors les enfermer…

      Notre chatte s’est invitée chez nous en 2008. Sa maîtresse partait le matin aux aurores et revenait le soir en lui laissant un petit bol de croquettes sur la fenêtre, et évidemment, ça ne lui plaisait pas. 3 semaines après, on est parti quinze jours et à notre retour elle avait élu domicile 3 maisons à côté (alors qu’on avait chargé quelqu’un de lui donner à manger). Ca reflète une indépendance d’esprit sympathique chez cet animal. Alors l’enfermer…

      Pour la chasse aux nuisibles, elle a pris sa retraite l’année dernière. Maintenant, elle regarde passer les souris, musaraignes et autres mulots et campagnols d’un oeil indifférent. Et là on regrette la mort de notre autre chat qui leur menait la vie dure. Depuis sa disparition en juin, on a installé des petites cages piège dans la maison et on a déjà évacué une bonne trentaine de mustélidés… Mais c’est vrai qu’on a un peu plus de moineaux dans le jardin (note, ça reste le territoire de chasse des chats du voisinage donc, de toute façon, la nature n’est pas totalement dépourvue de prédateurs autour de chez nous). Ceci dit, étant donné qu’ils se regroupent par centaines au né et à la barbe des quelques chats qui se partagent le territoire, les quelques prélèvements de ces derniers ne sont pas de nature à exterminer tous les volatiles qui nichent autour de chez nous.

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  7. smolski
    smolski dit :

    Précision : La multitude de chats non domestiques posent par contre des problèmes jusqu’aux chats domestiques eux-mêmes.
    Par exemple la transmission exponentielle du sida du chat qui impose une vaccination.

    Le sur-nombre de chats non domestiques est aussi un problème écologique global. Toutefois, leur erradication serait une solution à contre-sens de notre rapport avec les animaux, il faut juste distribuer des nourritures adaptées afin de créer des liens entre les chats errants et les humains, ce qui permettrait des campagnes de vaccination, des stérilisation là où ils sont trop nombreux et des sauvetages de chats malades ou blessés.

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