Un pas de côtéCe jour-là Caro m’a rejointe dans la cour de récré avec le visage bouffi et le nez rouge de ceux qui ont déjà trop pleuré. Elle m’a juste dit : c’est la dernière fois qu’on se voit et ses yeux se sont de nouveau noyés.

C’était au collège. Nous avions 12-13 ans et si Caro n’était pas ma meilleure amie — faut dire qu’elle n’en a pas eu le temps — je me souviens que nous étions très bonnes copines. C’était un garçon manqué, toujours en tennis et survêt’, les cheveux ras et dotée d’une bonne humeur insensée. Ce qui l’intéressait le plus dans la vie, c’était jouer au foot et ce genre de choses dont on veut virer les filles par défaut. Je crois bien qu’elle adorait quand un adulte condescendant l’appelait « jeune homme ».

Entre deux gros sanglots de bébé, elle m’annonce alors qu’elle doit quitter le collège parce qu’elle est enceinte.

Caro enceinte, c’était vraiment l’histoire la plus ridicule que je n’avais jamais entendue. Comment ce petit mec turbulent pouvait-il avoir un truc dans le ventre? Je l’ai pressée de questions et elle a fini par tout me raconter.

Caro avait une idole dans la vie et c’était son grand frère, un grand que je n’avais jamais vu et qui devait avoir 17-18 ans. Comme tous les cadets un peu collants et admiratifs, elle dépensait beaucoup d’énergie à toujours être dans les basques de son grand frère, à jouer dans la cour des grands et je pense aujourd’hui qu’il devait trouver ça à la fois flatteur et très embarrassant. Toujours est-il qu’il était plutôt gentil avec elle et que ce soir-là, elle avait eu le droit de rester à une fête entre grands.

Comme toutes les gamines de cet âge, même pas très surdéterminées par les codes féminins, il lui arrivait d’avoir des béguins un peu niais pour des garçons mignons. Là, elle faisait une fixette sur un copain de son frère et aussi, quand il vint lui parler, à elle, la petite sœur à bouille de petit mec, ça a été pour elle comme si le ciel se fendait en deux et qu’un défilé de licornes en jaillissait.

La puberté, ce n’est pas le moment le plus facile de la vie : tu es encore coincée dans pas mal des codes de l’enfance, mais en même temps, les hormones saturent ton organisme, le transforment assez brutalement et t’inoculent d’étranges obsessions. Tu as vite le cœur qui chavire et tu es dans un ravissement béat dès que quelqu’un fait un peu mine de s’intéresser à toi.

Donc, quand le copain du frère, ce soir-là, a commencé à lui dire qu’elle était mignonne, intéressante, et ce genre de niaiseries qui marchent toujours, y compris sur ceux et celles qui se pensent au-dessus de ça, les violons ont dû enchainer aussi sec dans sa tête de petite fille montée en graine. Et quand il lui a proposé d’aller un peu à l’écart, je suis certaine qu’elle lui a immédiatement emboité le pas, les genoux en coton et le cœur en dentelle.

À ce moment-là, elle devait voir des petites étoiles danser autour d’elle, angoisser un peu à l’idée du premier baiser — et de sa technique de machine à laver-essoreuse — et imaginer de longs moments de silences complices à se tenir la main en regardant la lune.

Évidemment, elle n’avait aucune idée de ce qui pouvait bien se passer dans le corps et la tête d’un type de 17 ans, qui a déjà bien picolé, qui a bien envie de chopper et de monter au score et qui a dû remarquer entre deux blagues de petits durs, la gosse et son regard mouillé de cocker.

Quand il a mis la langue, elle n’a pas trouvé ça aussi super qu’elle l’avait anticipé, mais en même temps, elle ne voulait pas passer pour une petite gamine de rien. Et quand il a commencé à la caresser, elle a eu chaud et elle s’est aussi sentie très gênée. Ce n’était pas comme ça qu’elle imaginait les choses, ce n’était pas ça qu’elle attendait de son premier flirt, comme on disait à l’époque.

À partir de ce moment-là, elle a un peu eu la tête vide et elle n’a pas très bien compris ce qui se passait. Elle trouvait tout ça plutôt angoissant, elle ne savait pas trop quoi faire alors elle s’est laissé faire, un peu comme une planche, une poupée. Le garçon lui a fait mal, puis il l’a très vite laissée là, toute seule, débraillée et perdue, sur son lit de gosse. D’après ce que j’ai compris, il ne lui a plus adressé la parole et l’a soigneusement évitée par la suite.

Elle, elle a repris la vie comme avant, mais un peu moins joyeuse quand même. Et puis, elle ne sait pas comment, elle s’est retrouvée chez le médecin qui a annoncé à ses parents qu’elle était enceinte. Là, elle en a pris plein la gueule, son père criait, sa mère pleurait et elle était une trainée et elle était la honte de la famille. Elle allait partir dans une pension où elle serait bien « serrée » et pour le bébé, ses parents allaient décider.

Je ne me souviens plus si c’était avortement ou abandon à la naissance, mais en tout cas, tout sonnait comme une sentence définitive contre elle. Elle avait peur, elle était seule, elle était désespérée. Et moi, je n’avais pas de mots, je voyais juste ma copine aux cheveux en bataille pour la dernière fois et je ne comprenais pas pourquoi c’était elle qui était punie et que personne ne parlait de celui qui avait fait ça.

Aujourd’hui, avec le temps, je sais qu’en fait elle avait été violée, qu’elle n’avait pas réagi par sidération et aussi par ignorance, mais que les plus cons du lot, c’étaient quand même ses parents qui ne l’avaient prévenue de rien, mais l’ont rendue coupable de tout. Eux et les parents du petit gars qui n’avaient jamais pris la peine d’expliquer à leur fils que les filles, ce ne sont pas des trophées ou des sacs à foutre ou des trous avec des poils autour. Eux et toute la société autour, avec son hypocrisie à bouche en cul de poule et son incapacité à expliquer les choses clairement, comme le sexe, le désir, l’attraction ou même simplement le consentement.

Je n’ai jamais revu Caro et je n’ai jamais su ce qui lui était arrivé ensuite, mais ce n’était pas parti pour ressembler à une allée tapissée de pétales de roses. J’ai souvent pensé à elle, par la suite, puis de moins en moins, mais sans jamais l’oublier totalement. Il faut dire que chaque fois que la société se permet de condamner les femmes par défaut, de vouloir les contraindre, les enfermer, les dresser, je revois la petite frimousse chiffonnée de ma copine.

Dimanche, j’ai regardé avec ma fille de 13 ans ces petits films du programme national d’éducation sexuelle de Norvège. Elle a trouvé ça très bien, tout en commentant laconiquement : ben, c’est pas demain la veille qu’on aura ce genre de programme en France!

Et là, j’ai repensé à Caro avec une petite pointe de désespoir…