Ce que les citoyens plébisicitent vraimentUne petite bruine froide et maussade a vidé la place de ses manifestants, mais je brave les intempéries pour prendre le temps de discuter avec Juan.

— Alors, monsieur l’élu, comment ça se passe, dans les cuisines de la démocratie locale ?

— Très bien, je démissionne à la fin du mois.

— Bah, pourquoi ?

— Parce que c’était une promesse de campagne.

Juan — appelons-le Juan — fait partie de ses personnes que je ne peux m’empêcher de croiser depuis que j’ai débarqué au bled, cela fait… un sacré bout de temps, déjà. Certains y verraient un signe du destin, mais plus prosaïquement, j’appellerai cette tendance :

Les habitus minoritaires convergents.

En gros, cela revient à dire que si l’on adopte le mode de vie ou la vision du monde de la majorité, on se retrouve immanquablement perdu dans la multitude à pousser son caddy le samedi matin, applaudir des millionnaires égocentriques en short qui tapent dans un ballon ou avoir la satisfaction d’avoir régulièrement laissé choir un bulletin gagnant dans l’urne.

Par contre, si l’on appartient à une minorité, une minorité réellement restreinte, on finit immanquablement par retomber encore et encore sur le même petit cercle de personnes qui ont étrangement une foultitude de points communs avec soi.

La première fois que j’ai rencontré Juan, c’était vraiment il y a très longtemps et c’était à une install party Linux. Pour les Windowsiens par défaut qui pensent que PC = Windows, il s’agit en fait d’aider les béotiens à installer sur leur machine un système d’exploitation libre et gratuit qui fonctionne sous Linux. Il existe une multitude de distributions (des Linux préconstruits et pratiquement prêts à faire tout ce que vous avez besoin de faire avec un ordinateur dès livraison) et à l’époque dont je vous parle, il est vrai qu’il était parfois ardu de choisir et de paramétrer sa distribution Linux quand on était néophytes. C’est pour cela que, régulièrement, des geeks barbus en tongs se réunissaient le soir dans les arrières-boutiques d’associations locales, pour aider les gens à passer du côté lumineux de l’informatique.

Sauf que Juan n’était pas barbu et en tongs.

J’ai recroisé Juan un peu plus tard dans une manif et, bizarrement, malgré cet étrange handicap qui m’interdit de reconnaitre les gens avant une demi-douzaine de rencontres décontextualisées, j’ai compris que je l’avais déjà vu.

La réforme des retraites nous ouvrira un boulevard de discussions très régulières et c’est donc sans une trop grande surprise que je le retrouverai au milieu d’une dizaine de militants, le soir où je pousse pour la première fois la porte du local du parti des Alternatifs rouge et vert du département pour proposer mes services pour la dernière des élections des conseillers généraux.

Si nous avons tous perdu cette fois-là, Juan persévère et finit par décrocher un siège au bled-en-chef.

L’accoutumance mortifère

Et nous revoilà, de nouveau réunis par une énième indignité législative, à parler sous le crachin de sa prochaine libération.

— Ah, oui, je me souviens, on avait parlé d’un truc dans le genre. Quelque chose sur l’usure du pouvoir…

— Oui, ça va me faire du bien d’arrêter. C’est que ça bouffe du temps et de l’énergie.

— Mais pourquoi un an ? Pourquoi cette promesse ?

— Parce qu’on est contre le cumul des mandats, y compris dans le temps, contre la professionnalisation de la politique : le temps que je passe à mon mandat, je ne le consacre qu’à ça, pas à manœuvrer pour me maintenir ou prendre plus de pouvoir.

— Oui, c’est logique, ça élimine le carriérisme ou le risque de corruption. Mais souvent, les élus que je connais argüent de la nécessité de porter un dossier sur la durée.

— Il n’y a pas de problème avec ça : ma suppléante les a tous suivis, je lui transmets tout en partant.

— Oui, mais, il y a la connaissance des arcanes, des réseaux, des personnes, de savoir qui voir pour tirer tel levier…

— C’est précisément ce qu’il y a à éviter. L’entresoi, le copinage…

—… les petits meurtres entre amis… Mais un an, ce n’est pas trop court pour mener à bien une action politique ?

— Non, si tu te consacres vraiment à ça et pas à bétonner ta position… et puis c’est bien assez, je suis crevé.

Des fois, j’ai l’impression d’être un Padawan qui asticote Yoda pendant tous les entrainements, sauf que mon Yoda me dépasse d’une bonne tête… comme l’immense majorité de la population.

J’en profite pour lui demander son avis sur un ami politique commun, un élu au long cours qui a planté justement le parti aux dernières élections pour rallier les socialos sur lesquels nous ne nourrissions pas de grandes illusions.

— Il a fini par succomber à l’appel du pouvoir ?

— Non, pas vraiment. Je pense plus qu’il a eu peur du vide.

— Peur du vide ?

— Oui, c’est le problème quand tu es élu : tu deviens quelqu’un d’important, quelqu’un qui compte. Tu deviens quelqu’un tout court. On te sollicite pour ceci ou cela. Tu participes aux décisions importantes. Tu travailles sur des projets d’avenir. Tu te sens utile. Et tout ça, il n’a pas voulu le perdre. Il sait que c’est son dernier mandat. Il ne voulait juste pas se retrouver tout seul à côté de son téléphone qui ne sonne plus.

— Du coup, tu ne lui en veux pas d’avoir trahi tout ce en quoi il avait cru, tout ce qu’il avait défendu ?

— Non, je n’approuve pas, mais je comprends.

— La politique, comme une drogue… C’est marrant que tu m’en parles. Je viens de voir une série géniale qui parle de ça… tu sais, du gars qui a fait The Wire et Treme. L’histoire d’un jeune maire idéaliste qui se prend dans la gueule la férocité du pouvoir. Il y a une scène absolument énorme et prenante où il revoit sa meilleure amie un an après qu’elle ait perdu les élections et où elle raconte son extrême solitude, son sentiment d’abandon et d’inutilité depuis que son téléphone ne sonne plus et où elle lui explique à quel point ça lui manque, la politique. D’ailleurs, à la fin, ils se battront comme des chiens l’un contre l’autre pour avoir le dernier siège. Plus d’amitié qui tient… C’est un peu ça qui lui est arrivé à Machin, bien plus qu’une trahison…

— Oui, c’est bien ça.

— Oui, du coup, je comprends bien mieux ton choix de t’en tenir à un an de mandat… avant que ça ne devienne une drogue. Que tu te retrouves à promettre tout et n’importe quoi pour juste un mandat de plus…

Le sens démocratique

Je n’avais jamais encore vu les choses sous cet angle. Le fait que le pouvoir ne corrompt pas particulièrement, mais qu’il rend accroc, ce qui induit des tas de comportements très déplaisants pour nous tous. Du coup, je commence à comprendre la profondeur et la portée du choix de Juan.

— D’un autre côté, comme élu d’un mouvement très minoritaire, tu ne peux pas espérer réellement changer les choses ou faire passer un projet. Donc bon, ce n’est pas très important de se maintenir en place. C’est même un peu frustrant, non ?

— C’est pour cela qu’il est tout de même important d’être là, toujours là, d’intervenir régulièrement sur toutes les questions et de toujours apporter notre point de vue, nos idées, notre vision dans tous les débats.

— Mais ça sert à quoi ? Au final, ce sont toujours les mêmes Yolus qui l’emportent et qui imposent le même genre de politique qui nous ruine, nous asservit et dégrade irrémédiablement notre biosphère.

— Ça sert à amorcer le changement. À faire vaciller les certitudes. À cultiver de nouvelles idées. C’est long, c’est fastidieux et c’est ingrat, le changement.

— Oui, je comprends bien, mais ce n’est pas comme si nous avions le temps. On n’a plus le temps, ça urge.

— Oui, mais c’est le temps de la démocratie.

— Oui, mais c’est absurde. Et si la majorité, elle ne veut que des trucs pourris ? Si elle n’en a rien à foutre de laisser des ruines à nos enfants ? Si tout ce qu’elle veut, c’est pousser un caddy le dimanche ou avoir une plus grosse voiture que celle du voisin ?

— C’est exactement ça la démocratie : les gens qui choisissent eux-mêmes.

— Mais si la démocratie, c’est la fin de notre espèce ?

— Pareil. Tu ne peux pas croire à la démocratie que quand ça t’arrange. Parce que sinon, ce n’est plus la démocratie.