Ils sont tous là

Je commence juste à être un peu en retard quand j’arrive enfin à portée d’oreille de la place de la Libération. Il est à peine 9 h 30 et déjà, je crois percevoir ce bruit de fête foraine qui m’exaspère tant, mais je me dis que je dois être victime d’une hallucination auditive. Et pourtant non, en débarquant sur la place, je les vois; les petites mains de la CGT, déjà en train de parer le champ de bataille en prévision des troupes à venir. Comprendre : disperser abondamment les drapeaux rouges du syndicat sur tout ce que la place de la mairie compte de poteaux en tous genres, lancer les braises de la baraque à grillades, vider les caisses que le camion de France Boissons est en train de livrer et surtout, calibrer la foutue sono abrutissante avec de la musique bien entrainante.

Baraque CGT

CGT comme Cantine par Gros Temps

Mais je n’ai pas le temps de m’énerver, je suis venue très exactement une heure avant les réjouissances pour prendre la température de l’autre côté du miroir, du côté patronal pour être précise. Bien sûr, ce n’est pas l’objet officiel de mon invitation. Il s’agit d’un déjeuner presse organisé pour promouvoir les petites boites qui n’en veulent et, en passant, leurs généreux partenaires et donateurs. Ce qui a son utilité. Mais qui a aussi l’insigne avantage de se dérouler dans l’hôtel bourgeois et légèrement suranné qui surplombe la place où la plèbe enragée se réunira dans une heure pour crier à la face de ces mêmes décideurs sa colère et sa frustration, voire, si elle est particulièrement bien en cannes, les pendre avec leurs boyaux.

Bien sûr, cette conjonction évènementielle est un hasard du calendrier et j’ai pensé, un peu naïvement, que les forces vives de la France d’en haut allaient décaler leur plan média devant l’imminence de la menace, mais il n’en a rien été.

Je déboule donc dans l’antre de la bête dans ma tenue de combat, celle que j’arbore lorsque je sais que je dois fouler le pavé et éventuellement détaler prestement et me retrouve immédiatement au pays de l’éternel printemps, des moquettes épaisses et des petites viennoiseries croustillantes et civilisées. Je prends des notes, je pose des questions, je reprends deux fois du café, je serre quelque paluches de ma connaissance et après la photo officielle, j’ouvre mes oreilles plus largement que la traine de la mariée se déploie autour de l’autel consacré dans l’attente de quelques commentaires bien sentis sur la foule dont la rumeur commence à ruisseler sous les appliques qui tamisent la lumière.
Mais rien.
À peine une évocation désinvolte sur la difficulté à recruter, ces postes qui ne trouvent jamais preneurs, ces candidats introuvables… une antienne que j’entends depuis l’époque où il y avait deux fois moins de chômeurs. Au bas mot.

La réunion se termine tranquillement à l’heure et chacun repart vaquer à ses légitimes occupations. Je suis sur le perron un représentant patronal qui entreprend de traverser la place d’un train de sénateur. Maintenant, la foule est nettement plus importante. Bien plus que lors de la manifestation précédente. Les lycéens sont venus nombreux en renfort, il y a des slogans et de la vapeur de ventrèche qui s’élèvent de la foule. Le patron s’arrête un moment pour observer placidement cette masse qui lui en veut, puis repart avec le même détachement.

Je voulais voir la manifestation de l’autre camp. Je ne m’attendais certes pas à de grandes envolées lyriques à l’anti-Germinal primaire, mais encore moins à cette absence absolue d’interactions. Comme si nous vivions sur deux planètes différentes, à deux niveaux de réalité sans aucun espace commun, sans intersection, sans même une fine membrane osmotique.

Nous remplissons les rues, les places et ils ne voient rien. Nous crions notre colère et ils ne nous entendent pas. Comme des cris de fourmis dans un piquenique de géant.

Horton hears a who

Horton est suffisamment attentif pour entendre qu’il y a de la vie sur un grain de pollen

Et j’ai fini par repenser à l’histoire d’Horton, ce gros éléphant placide et un peu poète qui, un jour, découvre une civilisation entière qui s’est développée sur un grain de pollen posé sur une fleur. Bien sûr, la différence d’échelle rend la communication particulièrement ardue entre ces deux univers — voire potentiellement dangereuse — pour les minuscules habitants de Zou (Whoville, en VO). Et pire que tout, en refusant de tendre l’oreille, les voisins d’Horton mettent délibérément en danger les Zous. Jusqu’à la scène finale où toutes leurs ressources sont mobilisées pour faire un vacarme épouvantable et hurler à la face de ceux qui sont incommensurablement plus grands et plus puissants qu’eux :

« On est là!».

Whoville

Les habitants de Zouville en train de faire un maximum de bruit pour qu’on reconnaisse leur existence et donc, leur droit à la vie.

Et chaque voix, chaque casserole, chaque instrument de Zouville est mis à contribution pour que ce manifeste existentiel gonfle en une clameur formidable qui finit par percer la différence d’échelle en un souffle tenu qu’on ne peut percevoir d’en haut qu’en retenant son souffle et en tendant l’oreille. Quelque chose du genre : « l’union fait la force » et que « même le plus minuscule d’entre nous a le droit d’exister« .

Sauf que là je n’arrive pas à déterminer si c’est nous qui ne faisons vraiment pas assez de bruit ou si « nul n’est plus sourd que celui qui ne veut pas entendre »