Il y a 3649 jours exactement, j’ouvrais Le Monolecte.

La liberté brisant ses chaînesJe ne me souviens plus réellement de mon état d’esprit d’alors, parce que j’ai beau faire — et même me relire en passant — ces 10 années m’ont profondément changée.

De toute manière, 10 ans, ça change tout le monde, c’est assez inévitable.

Ce dont je me souviens encore, c’est d’une nécessité, celle de communiquer. Cela a commencé assez rapidement après la naissance de ma fille. Faire naitre un enfant est déjà un grand bouleversement en soi, je doute que beaucoup de gens deviennent parents sans en être profondément affectés.

Jusque là, entre le travail, le couple et les amis, je pense que je trouvais mon compte. J’étais dans la spirale consumériste ascendante, celle qui allait être glorifiée un jour par un nain hydrocéphale sur l’air du «travailler plus pour gagner plus». Bien sûr, on ne se refait jamais entièrement et je passais déjà beaucoup de temps à pérorer sur l’état du monde avec mon entourage, mais ce n’était pas quelque chose de très construit ou abouti, c’était de la dynamique de machine à café, ce qu’il nous reste de pensées propres après une journée de boulot, plus les transports, le ravitaillement, la télé et tous ces moments où l’on tombe de fatigue comme une merde avant même d’avoir pu formuler une seule pensée personnelle.

Ce genre de choses qui suffisent à dessiner une vie et une existence sociale.

Ce qui n’est plus du tout le cas quand on se retrouve au chômage avec un bébé sur les bras. On a toujours la fatigue, les journées trop longues et intenses, mais on n’a plus de vie sociale ou, tout au moins, plus de légitimité à l’exercer. Même coincé dans un open space avec des collègues pétomanes, on construit de l’échange, du débat, des opinions. Le travail, c’est plein de temps en pointillés où se fabrique de la pensée et de la vie sociale, même laborieusement. À la maison, il ne reste plus qu’une pensée qui tourne en rond et ne se nourrit de rien. On ne mène pas sa vie en la niant. Je ne pouvais pas m’occuper correctement de la gosse sans faire autre chose à côté.

C’est comme cela que j’ai fini par me choisir une communauté qui s’appelait Le Village, ce qui n’est pas sans ironie quand on pense que ce qui m’enfermait le plus, c’était justement d’être isolée dans un village.

Avant Le Monolecte, il y a eu la vie numérique.

Bien sûr, je pratiquais déjà avant Le Village. Depuis 1998, je formais des gens à utiliser l’Internet grand public tout nouveau, à naviguer dans ses ressources, à communiquer, à rencontrer, mais entrer délibérément dans une communauté était autre chose. J’avais déjà un site, ouvert en 1996 : Cinéma et éthologie, mais c’était du petit site à la papa, tout écrit en HTML dans Composer, quelque chose d’antérieur à l’émergence du participatif, lequel était essentiellement sur les forums.

Le Monolecte a commencé quelque part dans la communauté du Village, pendant nos discussions à bâtons rompus et nos bagarres terribles de village gaulois. C’est impressionnant de voir à quelle vitesse nous créons du lien ou de la haine avec des gens que l’on n’a jamais vus et que l’on ne rencontrera jamais. C’est impressionnant de ressentir des modifications physiologiques fortes qui nous ravagent lorsqu’on lit telle ou telle chose. On rit comme une débile devant son clavier ou l’on se prend une giclée d’adrénaline en pleine poire devant une attaque d’une violence insensée. On trolle, on gueule, on crée des camps retranchés, on lutte pour le leadeurship du groupe, on se rapproche et on se déchire : on fait société avec une totale désinhibition due à l’absence de corps, de mimiques, de contrôle social aussi, du fait de la distance physique et de la proximité intellectuelle. On se joue des guerres de purs esprits avant de se rendre compte que c’est aussi réel qu’un poing dans la gueule.

Le cyberespace m’a modifiée. Il a modifié chacun de nous et pas seulement les natifs numériques. Il a même changé ceux qui n’y vont pas, ceux qui ne pratiquent pas. Il a bouleversé notre cosmologie, notre rapport au monde, à nous-mêmes, aux autres. Il a créé la possibilité de démultiplier nos identités, d’être des personnalités augmentées.

En 10 ans, je ne pouvais que changer, mais je l’ai fait dans la révolution numérique, c’est-à-dire d’une manière imprévue et différente de ce que j’aurais fini par être comme quadra aujourd’hui si le Net n’avait pas été le Net.

C’est dans le vivier dématérialisé du Village que se sont construites les amitiés qui m’ont modelée. Bien sûr, cela aurait été vrai aussi dans un monde analogique, mais je n’aurais pu être touchée par les mêmes personnes ni par les mêmes idées. Dans le monde que nous occupons avec nos corps, j’aurais été limitée d’abord par la proximité géographique et ensuite par le contexte social. Dans la socialité analogique, nous côtoyons essentiellement les gens qui vivent près de chez nous, les collègues de travail, la famille. L’essentiel de nos amis se recrute dans ce cadre restreint et donc toujours avec une très grande homogénéité sociale. On fréquente des gens dont les modes de vie sont semblables aux nôtres : on vit dans les mêmes quartiers, on a le même genre de boulot, on fait nos courses dans des endroits similaires, on mange plus ou moins de la même manière, on a des tas de références communes, on vit dans un petit univers cohérent dont on ne peut pas s’empêcher de finir de penser qu’il est la norme, ce qui exclue de facto toute forme d’altérité.

Dans la vie numérique aussi, qui se ressemble s’assemble, mais cela se fait au niveau des idées, des opinions, des passions, des centres d’intérêt. Au lieu d’une vie généraliste, on se construit une vie spécialisée et communautaire, un système d’échange instantané sur lequel le soleil ne se couche jamais. Et dans ce monde sans substance, les liens qui se nouent ne sont pas moins forts ou moins durables que dans la vie réelle… parce que c’est aussi notre vie réelle.

C’est au Village que j’ai appris à écrire.

Non, je savais déjà écrire… mais pas cette manière. Pas de la manière dont Pierre-Emmanuel Muller avait appris à écrire : le style journalistique, celui où l’on enlève le gras pour ne garder que l’essentiel, celui où l’on démontre, où l’on doit se concentrer sur les faits, éliminer les spéculations, recouper les sources.

Pouvoir partager, échanger aussi facilement est un processus purement révolutionnaire dont nous ne saisissons pas encore toutes les implications concrètes. Mais cela nous a tous totalement transformés, probablement jusque dans nos processus mentaux les plus intimes.

Je ne sais plus qui j’étais il y a 10 ans quand j’ai ouvert Le Monolecte. J’avais déjà une toute petite communauté de gens que j’appréciais et avec lesquels j’échangeais quotidiennement. Après l’expérience du Village et celle d’Altermonde, je ressentais le besoin d’être autonome, d’être le seul maitre à bord, d’avoir une totale liberté de ton et de choix de mes sujets. Le blog était la forme émergente de participation la plus simple à utiliser sur le Net. Il permettait une révolution encore plus profonde puisque nos écrits y sont immédiatement lus et commentés. Il n’y a plus aucune distance entre l’émetteur et le récepteur, plus de délai, plus d’intermédiaires… plus de média, en fait. Chacun de nous devient son propre média, rajoute une couche à sa propre complexité.

10 ans après, je suis à la fois la même et quelqu’un de complètement différent.

Dans le monde réel des connexions qui se font avec la plante des pieds, je suis une petite bonne femme parmi les autres. Un féminicule pas très remarquable qui vaque à ses occupations triviales dans une petite vie bien réglée dans une zone très rurale de Gascogne.

Mais en même temps, je suis aussi devenue ma propre marque. Comme une extension bizarroïde de ma personnalité. Quelque chose qui me ressemble sans être totalement moi.

Je pense que ce qui nous fait, ce sont les autres : les rencontres, les échanges, les discussions, les moments en communs. C’est ce qui ajoute des couches à l’ognon de notre être. Et Le Monolecte a ajouté beaucoup de couches, a ouvert beaucoup de possibilités, de doutes, de questions, de confrontations, d’ailleurs.

Une partie des gens avec lesquels j’interagis chaque jour interagissent prioritairement avec Le Monolecte, mais ce sont mes pensées, mes choix et mes possibilités qui sont directement concernés par ces échanges. Sans Le Monolecte, mon univers aurait 60 km de rayon, à peu de choses près, et mon dossier de contacts contiendrait moins de 200 personnes. Nettement moins.

Sans Le Monolecte, je n’aurais pratiquement pas voyagé ces 10 dernières années. Ou pas… Disons que parce que Le Monolecte existe, j’ai été invitée dans des endroits où je n’aurais pas été invitée autrement, j’ai parlé à des gens que je n’aurais pas pu rencontrer autrement, j’ai créé des passerelles qui n’auraient pas pu exister autrement.

Bien sûr, les équations s’équilibrent. Sans le Monolecte, mon rapport au monde aurait été profondément différent de ce qu’il est aujourd’hui, ma compréhension même de notre société et de la place que nous y tenons aurait été profondément différente. J’aurais probablement fait des choix de vie radicalement différents, j’aurais eu d’autres amis, certains que je n’aurais pas perdu, d’autres que j’aurais pu rencontrer. Sans mes prises de positions radicales, il est possible (mais pas absolument certain) que j’aurais pu retrouver un boulot salarié dans le bled. Certains m’auraient beaucoup pardonné, d’autres non.

Je pense que même au sein de mon couple, de ma famille, de mes rapports avec ma fille, tout ce que j’ai pu exprimer de manière publique ainsi que tout ce qui est devenu inexprimable ont profondément modelé mes interactions.

Le fait que Le Monolecte est l’expression de mon rapport au monde et la compilation de mes réflexions à ce sujet, qu’il est possible à n’importe qui de commenter mes propos et donc de faire évoluer ma pensée est constitutif de mon identité sans pour autant la résumer.

Je suis la somme de mes souvenirs, de mes pensées, de mes écrits, mais aussi le produit des interactions avec mes lecteurs, d’échanges construits et suivis pendant 10 ans.

Ce n’est pas rien, 10 ans. C’est le temps qu’il a fallu à ma fille pour passer de l’état de bébé à celui d’ado. Tout comme moi, elle est devenue quelqu’un de radicalement différent tout en étant construite par nos interactions, y compris celles que j’avais avec mes lecteurs à son sujet.

10 ans, c’est le temps qu’il m’a fallu pour prendre des rides et des cheveux blancs, c’est un huitième du temps qui m’est théoriquement imparti, c’est un déménagement, trois présidents, une crise économique, des tas de guerres partout, trois voitures différentes, 46 964 photos, un gosse, toujours les mêmes deux chats, 3652 journées plus ou moins bien remplies, 3652 € pour un forçat de la terre qui vit avec 1 €/jour.

C’est aussi 687 articles, 48 031 commentaires, 3 269 178 pages vues, 2 252 701 visites uniques (depuis septembre 2006, j’ai perdu les stats d’avant), un prix et des tas de rencontres.

C’est beaucoup et ce n’est rien.

Merci pour tous ces moments.