C’est l’histoire d’un brave type qui comprend un jour un peu brutalement que ce ne sont jamais les braves types qui gagnent, à la fin.


PoussesCes dernières années, les séries TV américaines ont porté le récit fictionnel à un niveau d’excellence que l’industrie du cinéma, engluée dans la recherche du profit maximum — avec le minimum de risques artistiques ou intellectuels — serait bien en peine de seulement rêver au plus sombre des salles obscures en voie de désertification avancée, malgré la mode déjà aux trois quarts morts-nés du numérique 3D. Parce que l’exploit technique ne pourra jamais rien face à la puissance du récit, à l’acuité glaçante d’une critique sociale et civilisationnelle que seules des séries sans concessions peuvent atteindre aujourd’hui.

Alors que les Bobolywood du monde entier espèrent encore nous faire rêver avec leur saloperie de morale de contes de fées à deux balles, des séries percutantes et extrêmement bien faites s’offrent le luxe de nous tendre le miroir de notre propre déchéance, d’égrener à un rythme infiniment long et précis, la chronique d’une civilisation bouffie d’elle-même qui n’en finit pas de crever tout en faisant ressortir ce qu’il y a de pire en nous. Déjà, j’avais pris une baffe magistrale et désenchantée avec l’excellente série The Wire, magnifique portrait très documenté de la décomposition de la société américaine à travers les destins croisés de dealers, de flics désabusés, de politicards prisonniers de leurs promesses et compromis et de tout un tas de gens qui tentent seulement de surnager dans un océan de merde et qui coulent invariablement, parce que cela est dans la nature du système, de briser les meilleures bonnes volontés jusqu’à en faire le terreau de la violence la plus aveugle et absurde, celle qui ne se trimbale pas forcément avec un flingue sur le côté, mais plutôt celle, bien polie et en costard trois pièces, qui peut décider d’un trait de stylo qui aura le droit de s’en sortir et qui perdra immanquablement la course à l’échalote. Le créateur de ce constat totalement désabusé revient à la charge dans l’élan avec Treme, une série « noire » et sans jeu de mots où la musique ne parvient nullement à adoucir la pestilence de la déliquescence accélérée du rêve occidental, tout entière résumée par le décor quasi postapocalyptique de la Nouvelle-Orléans de l’après-Katrina. Là aussi, la guerre des classes et son objectif de moins en moins éludé d’extermination des pauvres apparaît dans toute sa hideuse réalité et nous conduit à considérer le destin de l’écrivain révolté comme l’inéluctable conclusion d’un monde sans merci où la médiocrité est érigée en mètre étalon de la promotion sociale.

Breaking Bad fait juste le pas de plus, celui que bien des gens ont d’ores et déjà franchi sans vraiment oser se l’avouer, celui de la décomposition totale et irréversible de toutes les valeurs humaines qui faisaient jusqu’à présent le ciment de notre organisation sociale et qui peuvent se résumer en un seul mot : le respect. Celui de l’ordre social, de la morale, de l’autre, de soi-même, de la vie, du sens de ce que qui est juste ou pas, de l’idée, insufflée depuis le plus jeune âge aux petits des Hommes juste avant qu’ils ne sombrent dans le monde des rêves, que l’homme bon est un modèle à atteindre et que c’est toujours lui qui gagne, à la fin.
À cinquante ans, après une vie bien rangée passée à traverser dans les clous et à se comporter en bon père de famille, Walter White apprend simultanément qu’il souffre d’un cancer en stade terminal et que d’avoir été un homme rangé ne va l’aider en rien, parce que la seule chose qui compte aujourd’hui, c’est : en avoir ou pas ! Du fric. Du pognon. De l’argent. Que ceux qui en ont auront le droit de vivre et que les autres peuvent juste crever comme des chiens en laissant ceux qu’ils aiment dans la merde, thème exactement symétrique à celui développé dans l’autre série fumante, Weeds. Dans Weeds, fraîchement veuve, Nancy Boldwin comprend très vite que pour continuer à sauver les apparences dans un monde où pour exister, il faut posséder, l’argent est roi et n’a pas d’odeur. Elle se tourne donc logiquement vers la deuxième industrie planétaire en terme de volume et de chiffre d’affaires : le trafic de drogue.
Et c’est exactement le même choix radical et désabusé que va très rapidement faire Walter White : ne plus faire partie de ceux qui subissent, mais de ceux qui tirent leur épingle du jeu en se vautrant sans vergogne dans une totale absence de sens moral, lequel ressemble de plus en plus à un carcan pour maintenir les classes dominées dans la soumission et la résignation à un destin de surnuméraires décidés par d’autres.

Dans un monde strictement gouverné par deux seuls et uniques critères centraux, la propriété et la hiérarchie, toute autre considération vaguement humaniste est un ticket en aller simple pour l’enfer social, celui de l’exploitation, de la domination, de la spoliation et, pour finir, de la destruction. Ce n’est même plus marche ou crève, c’est juste une cohue générale et immonde pour choper le dernier canot en partance du Titanic et le moindre faux pas est éliminatoire.
Une fois que l’on a bien intégré les nouvelles règles du jeu, on comprend mieux l’apparent désordre du monde et on ne peut que mépriser les indignations faciles de ceux qui n’ont pas encore été rattrapés par la ligne de flottaison de la disqualification, leur dose quotidienne de bonne conscience, à raison de 10 minutes par jour, comme un jogging sur ordonnance, avant de reprendre une belle petite vie normale qui est illusoire et sans lendemain.

Parce que c’est bien là que se situe la force de cette génération de séries qui ont définitivement tourné le dos au leurre du happy end : leur perspicacité fulgurante et leur rôle presque pédagogique quant à comprendre comment tourne le monde contemporain et de quelle manière ont évolué les règles du jeu, bien loin des discours lénifiants et des manipulations médiatiques et politiciennes. Nous voilà subitement placés au pied du mur, à prendre toute la mesure du monde de cauchemar qu’ont réussi à nous accoucher 30 ans de libéralisme échevelé, bien loin des promesses de lendemains qui chantent et d’humanité rieuse, libérée de la faim, de l’exploitation et de l’iniquité.
Merci à tous ces créateurs qui partagent avec nous leur constat sans appel, avec plus de force et de pertinence que les soi-disant élites intellectuelles, depuis trop longtemps converties à l’appel de la gamelle et soumises à la voix de leur maître.

Merci à eux, même si nous savons déjà que quelle que soit l’épaisseur de la couche de lucidité dont ils parachèveront leurs œuvres, il y a fort à craindre que cela ne suffise jamais à réveiller ceux qui se sont laissés endormir et qui, engourdis par la connerie ambiante déversée à flots, elle aussi, par la boîte à cons, préfèrent une longue agonie sous anesthésie à un bref et brutal combat pour restaurer leur estime de soi sacrifiée au nom du consumérisme forcené et de l’illusion provisoire de faire partie du camp des vainqueurs.

Powered by ScribeFire.