Chacun a pu remarquer que la palette des opinions (pourtant bien tranchées) a été largement accueillie ici suite à mon papier sur la loi antiburqa. Cela dit, il en est de la burqa comme de la muleta : agitez le bout de chiffon, cela excitera l’animal à coup sûr, l’empêchant de penser, alors que le matador s’apprête à lui asséner le coup de grâce.


Le vieux manifestantAinsi donc, j’ai pris position au sujet de la LOI interdisant la burqa. Pas sur le port de la chose en lui-même. Comment peut-il y avoir des commentateurs qui pensent que je défends l’enfermement des femmes sous un truc qui les empêche de voir correctement, qui doit entraver les mouvements, coller l’été, etc. ? Ce n’est pas de cela dont je parle, mais bien d’une loi qui prétend sauver les femmes de la burqa en les punissant.

Imaginons un peu une loi qui punirait les femmes d’avoir la gueule en sang : ben oui, faut arrêter de se complaire avec un sale type qui te frappe, ma poule ! Le principe de la loi, c’est de dire que les femmes subissent la burqa, qu’elles sont contraintes de la porter et qu’il faut donc… les verbaliser pour les libérer…!!!

Ça me rappelle un peu les lois sur les putains : sous prétexte de les libérer des macs et des réseaux d’exploitation de chair dénudée…, on a renforcé la législation contre… les putains. C’est sûr que d’être encore plus pourchassées, emprisonnées, rançonnées et reléguées à la périphérie des beaux quartiers, ça a dû vachement aider les femmes à sortir de la prostitution. C’est aussi un peu comme le sempiternel projet de loi qui aimerait bien couper les subsides sociaux aux parents d’enfants difficiles. Là aussi, j’imagine à quel point de se retrouver dans la misère la plus sordide va bien aider les parents dépassés à améliorer l’éducation de leurs mômes rebelles.

En fait, toutes ces lois qui se proposent d’aider les gens en les punissant me fait un peu penser à la BD de Reiser « On vit une époque formidable« , détaillant les différences de traitement entre les riches et les pauvres, BD encore plus pertinente aujourd’hui que du temps de sa sortie.

La loi qui punit n’aide en rien ceux qui en sont la cible. D’ailleurs, certains commentaires à la suite de mon premier article, ici ou sur d’autres médias qui l’ont repris depuis, sont assez édifiants sur la considération que les partisans du gourdin antiburqa ont pour la cause des femmes à libérer de l’étouffant tissu : ils s’en branlent ! Tout ce qu’ils veulent, c’est qu’on nettoie leur paysage de cette vision-là, de ces créatures que leur discours déshumanise. Vous savez d’ailleurs quelle est la nature réelle d’un discours qui déshumanise l’autre, qui le rejette, le nie, l’efface, n’est-ce pas ? Ou n’avez-vous aucune mémoire ?

La loi antiburqa, c’est comme les arrêtés antimendicité, la loi antiputes et toutes les autres saloperies que la droite nous pond depuis des années : le nettoyage de l’espace public à l’usage des bons petits WASP de centre-ville. Les putes, les voiles, les clodos et tout ce qui n’est pas bien coulé dans le moule est donc prié de dégager de la vue outragée des bons citoyens démocrates du centre-ville et d’aller se tabasser et crever entre eux dans les banlieues et toutes les autres zones de relégation où on planque sous le tapis tout ce que notre belle société bien propre produit comme déclassés depuis plus de trente ans.

La photo qui illustre l’article a été choisie à dessein : virons de nos lieux de résidences|villégiature|consommation le voile intégriste et offensant qui arrive des ghettos de pouilleux en nous en rappelant malencontreusement l’existence, comme une tâche dans notre modèle de société pourtant si mignon, mais qu’avons-nous à redire au voile des femmes des riches Arabes en goguette qui viennent faire péter leur carte platinium dans les temples de la consommation ?

Si nous en avions quelque chose à foutre du destin de ces femmes enfermées sous leur prison de tissu, tout comme nous en aurions quelque chose à foutre du destin des putains, des clodos, des drogués, des fous, etc., ce n’est pas à une loi répressive de plus que nous applaudirions, mais à une amélioration globale de notre tissu social. Pas de flics pour les exclus et les marginaux, mais des logements décents et abordables pour tous, des espaces d’accueil et d’écoute, de véritables stratégies de formation professionnelle tout au long de la vie, pour donner plus d’autonomie à tous ceux qui en manquent tellement, qui sont dans la dépendance, de vraies lois qui protègent et non des lois qui stigmatisent et isolent encore plus, des lois, aussi, pour améliorer l’égalité des droits — et non des chances, l’égalité des chances, quelle monstruosité sémantique et sociétale : pourquoi pas le bulletin de vote à la loterie nationale, pendant qu’on y est ? — à l’accès à un emploi décent. Voilà ce dont nous aurions TOUS besoin, les inclus (mais de moins en moins) et les exclus, itou.

Mais non, pas d’autonomie, pas d’indépendance, pas de libération pour ceux que la pompe en fleur de cuir et à talon ferré du capitalisme triomphant et prédateur écrase chaque jour un peu plus dans leur merde. Non, pas d’amélioration sociale en vue. Ni pour eux, ni pour nous. D’où la nécessité de ces lois iniques qui nous montent les uns contre les autres, qui désignent à la vindicte des bons citoyens en instance de déclassement l’ennemi, le responsable, celui par lequel le malheur arrive, celui ou celle qu’il faudra pourchasser, éliminer quand le trop-plein de merditude ordinaire, de frustration, de paupérisation programmée, devra exploser. Ces lois canalisent notre haine, nous détournent de ce qui devrait être nos buts, nos aspirations, nos revendications. Un coup bas pour nous, un coup bas pour eux, histoire de nous faire oublier notre douleur.

L’égalité salariale entre hommes et femmes se fait attendre encore et toujours ? Criminalisons les putes !
Le mal-logement touche 10 % de la population des honnêtes travailleurs ? Embastillons les clodos !
La modération salariale vide les porte-monnaie de la classe moyenne ? Contrôlons les chômeurs !
Le tissu social implose sous le poids du travail morcelé ? Dégageons les putes des beaux quartiers !
Les travailleurs souffrent de leurs conditions de travail dégradées?  Bouttons les clandos hors de France !
Ils bouffent des antidépresseurs pour tenir et se pendent à leurs ordinateurs ? Traquons la boulette de shit jusque dans les chiottes des lycées !
Les gamins n’ont pas d’avenir ? Interdisons-leur d’en discuter dans les halls d’immeuble, puisque c’est là tout ce qui leur restait !
Le patronat graisse les pattes sous les tables de négociations et les travailleurs n’auront pas de retraite ? Traînons en justice les syndicalistes, les grévistes et les gôchistes des cambrousses profondes !
Les multinationales de l’assurance et des médicaments mettent à genou la Sécu ? C’est de la faute aux malades, tous des hypocondriaques qu’il convient de faire raquer toujours plus !
Les entreprises délocalisent et les chômeurs arrivent en fin de droit ? Il est temps de faire cracher au bassinet le RSAste menteur, profiteur et fraudeur !
Les banquiers ont vidé les caisses de l’État, l’économie qui fait les poches des pauvres pour remplir celles des riches est au bord du gouffre ? C’est qu’il est grand temps de lancer la guerre perpétuelle contre les salopards de terroristes qui nous menacent chaque jour et on va commencer par leurs femelles enburqadées !

Rentrez chez vous, mes bons amis !
Rentrez chez vous, mes agneaux !
Fermez vos volets et vos portes, bien soigneusement !
Fermez vos oreilles et vos cœurs, mes chers administrés !

Dehors, les meutes de gueux rodent et vous menacent.

Mais ne craignez rien, nous vous protégeons !