Quelle drôle d’époque, tout de même, où sous prétexte d’aider les victimes, on commence systématiquement par les punir!


À Euro DisneyToutes choses égales par ailleurs, j’aimerais bien avoir sous la main la burqa de poche que l’ami Jean avait rapportée l’année dernière de l’un de ces innombrables voyages autour du monde. Parce qu’il arrive dans la vie des jours où on préférerait se coller un balai de chiotte sur la tête plutôt que de devoir exposer à la face du monde son visage transformé en cul de babouin. Bien sûr, j’anticipe un possible ratage lors du prochain épisode de ma guerre personnelle contre le poil, le foutu poil que j’ai décidé d’occire vigoureusement et définitivement de ma figure à grands coups (et coûts, aussi…) de technologie directement issue de la Guerre des Étoiles. Bien sûr, il ne s’agit là que d’un petit inconvénient passager, circonscrit dans le temps et l’espace, mais cela devrait tout de même quelque peu compliquer ma socialisation pendant les quelques heures où ma peau va réagir énergiquement en rougeoyant comme un phare au milieu des ténèbres.

Cette obligation implicite d’exposer nos corps et encore plus nos visages dans l’espace public s’accompagne de l’injonction informelle et constante de ne pas y déparer. Autrement dit, malheur aux têtes de pou et aux gros culs! Ha, j’entends déjà le chœur des féministes outragées par l’étrange cheminement de ma pensée en cette veille d’équarrissage de façade. Quelle légèreté que de deviser doctement sur l’énÔrme affaire politique qu’est cette histoire de voile et/ou de burqa qu’en l’abordant du côté purement esthétique de l’affaire ! Bien sûr, ce n’est là qu’une galéjade, un gentil clin d’œil pour faire chauffer ceux qui ont déjà une opinion bien tranchée sur la question. Il n’empêche que demain, j’ai intérêt à ce qu’il fasse bien froid pour pouvoir rabattre mon écharpe sur ma disgrâce du moment.

Je pourrais donc pérorer sans fin sur les valeurs républicaines, la religion, l’athéisme, la laïcité, la visibilité de certaines et non d’autres dans l’espace public, je pourrais, effectivement, mais je préfère vous raconter une histoire.

La victoire… tout doucement

Nous sommes au tout début des années 90 et je viens d’intégrer ma deuxième année de sociologie à l’université de Toulouse-le-Mirail. Il s’agissait pour moi d’une grande victoire : grande victoire sur un premier ratage universitaire (un semestre éthylique et improductif en biologie avant abandon complet en rase campagne), grande victoire aussi, sur ma trajectoire sociale, puisque me voilà première femme de la famille à faire des études supérieures, grande victoire tout court : j’ai eu suffisamment de bonnes notes pour enfin percevoir une bourse d’études.

Je suis logée dans la toute neuve et pimpante résidence universitaire des Humanités. Tellement neuve que je me suis déjà réveillée dans ma studette avec un peintre en train de badigeonner mes murs pendant qu’un électricien s’empressait de visser mes appliques. Les Humanités, cette année-là, c’est un peu la Babel universitaire. Les étudiants viennent de partout, de toutes les régions, tous les pays, tous les continents. Nous avons même un Ossi qui vient tout juste d’escalader les restes du mur pour venir parfaire son Français dans la ville rose, ce qui est, par ailleurs, une option que je ne conseille à personne, tant l’accent lui posera de problèmes lors de son retour au pays.
Et nous avons une femme voilée.

Elle est arrivée un beau matin, entourée d’un aréopage de grands frères et de cousins et ne sort de sa studette que pour se rendre en cours, parfois seule, mais le plus souvent accompagnée d’une sorte de garde du corps. Elle est un sujet de curiosité et d’inquiétude, un sacré sujet de conversations aussi bien sûr, tant ce voile qui dissimule sa chevelure la rend visible et excite les imaginaires. Son seul acte socialisé a été de réclamer la pose de volets à la fenêtre de sa chambre. Il faut dire que les architectes ont été un peu molles du genou sur cette question : s’il y a bien des volets qui occultent les fenêtres des façades extérieures de la résidence, rien n’a été prévu pour les chambres se faisant face au-dessus de la cour intérieure, ce qui est d’autant plus amusant que c’est le bâtiment des garçons qui observe ainsi celui des filles.

La fille voilée est la seule de son espèce sur tout le campus et plus que son voile ou sa garde rapprochée, ce sont nos regards qui l’isolent du reste du microcosme estudiantin. Il m’est arrivé deux ou trois fois de la croiser au détour d’un des interminables couloirs qui délimitent l’UFR de sciences sociales. Je sais ainsi qu’elle prend des cours de sociologie, tout comme moi, et aussi d’histoire et de géographie. Si la plupart des étudiants ont un temps d’arrêt en la croisant, avant de reprendre leurs activités normales et indifférentes, quelques-uns sont assez excités contre cette invasion pourtant bien discrète. Les opposants larvés et grincheux à la présence de cette fille voilée ne se recrutent pas tant dans les rangs des féministes, des gauchistes, des laïcards et des républicains de tous poils que dans ceux qui revendiquent assurément leur appartenance au catholicisme bien droit dans ses petits mocassins à glands, sa jupe plissée, son carré lisse coincé sous un serre-tête en écaille et sa jolie petite croix d’argent étincelant vaillamment sur le sempiternel pull en cachemire, rabattu négligemment sur les épaules en mode été.

Même encore aujourd’hui, je repense parfois à la fille au voile. Je n’ai jamais pu l’approcher, jamais pu lui parler. Je ne connais pas son nom, ni son parcours, ni sa trajectoire. Mais je me souviens encore parfaitement de sa petite silhouette arrondie par ce tissu si dérisoire et si important à la fois. Personnellement, je m’en foutais de son hidjad, tout comme je m’en foutrais aujourd’hui, de sa burqa. Parce que sa présence parmi nous ne m’a jamais mise en danger, ne m’a jamais remise en question, ne me menaçait en aucune manière, que ce soit dans ma vie ou mes convictions. Parce que sa présence parmi nous, tellement étrange et impromptue pour l’époque, sa présence me faisait sourire.
Elle me faisait sourire parce que je ne pouvais pas m’empêcher de penser que sous ce voile, il y avait une jeune femme, comme moi, une jeune femme qui s’était probablement battue pour pouvoir être là et apprendre ce qu’elle apprenait. Parce que sous ce voile, il y avait un cerveau qui se nourrissait des savoirs stockés dans l’université, un regard sur le monde qui évoluait comme évoluait le mien et qu’importe son accoutrement ou la présence un peu étouffante de son escorte. Pour moi, tout ce qui comptait et tout ce qui compte toujours, c’est que le simple fait qu’elle soit parmi nous était déjà une victoire. Une victoire pour elle et pour toutes les autres femmes.

Je repense à cette fille voilée et chaque fois que j’entends un crétin qui prône l’exclusion de ses sœurs, je ne peux m’empêcher de penser que le chemin de la liberté ne passe assurément pas par l’interdit, l’exclusion ou le retour à la maison, bien planquée, bien cachée et bien loin des regards finalement bien méprisants des bien-pensants.

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