Le talent de Séguéla, c’est de ramasser un univers entier dans une petite phrase qui marque les faibles d’esprit. C’est d’ailleurs grâce à ce sens abrupt de la formule qui tue que Séguéla s’est sans doute payé sa Rolex à lui tout seul, comme un bon winner au pays du mépris des autres.


Parce que si un mec comme Séguéla réussit à la Séguéla, c’est à dire en affichant ostensiblement sa morgue, sa suffisance et sa vacuité à la face de tous ceux qui produisent les richesses qui vont dans sa fouille et celles de ses potes sans jamais ruisseler jusqu’à la France d’en bas, c’est bien la preuve qu’il y a quelque chose de profondément pourri au royaume de la globalisation heureuse.
Séguéla est comme son métier, un raccourci de ce qu’une génération et une classe sociale ont produit de plus vain et obscène, l’art de piller un monde tout en s’autocélébrant et en réclamant soumission et dévotion de la masse énorme de ceux qui se sont fait spolier. En fait, plus on voit et on entend Séguéla et plus on est enclin à apprécier le cynisme autocentré et désabusé d’un Begbeider vaguement repenti et à partir duquel on mesure mieux le chemin qu’il lui a fallu parcourir pour s’extirper de la fange nauséabonde qui l’avait enfanté.

Un seul Séguéla qui flatule son incommensurable vide intérieur à la télévision, ça vaut toutes les campagnes de pub pour tous ceux qui dénoncent à longueur de temps la Guerre des classes qui nous écrase la gueule dans la merde chaque jour un peu plus et qui attend en plus qu’on la ferme et qu’on dise merci. Séguéla est un immense publicitaire… contre son camp. Si tant est qu’il ait un autre camp que celui de ma gueule avant la tienne, tant ses engagements à géométrie variable laissent perplexe quant à la loyauté que l’on peut espérer d’un personnage pareil. C’est typiquement le genre de gars qui se place systématiquement du côté du poignet qui porte la plus grosse breloque… ou le plus gros gourdin. Lâchez-le sur la Guadeloupe et en 60 minutes d’UV chrono, il se glisse dans la peau d’un Créole exploité et te chie un slogan à quatre sous contre les Békés et la vie trop chère. À ce niveau de mimétisme épidermique, on touche au génie de la survie en milieu hostile.

Mais le vrai génie de Séguéla, cette fois, c’est d’avoir exposé dans toute sa sordide nudité le crédo de ceux qui prétendent gouverner nos destinées, c’est d’avoir dévoilé l’indigence idéologique de toute la classe dominante : une effarante course au fric sans vergogne qui n’a d’égal que son mépris de classe abyssal. Car chanter le cantique de la réussite bling-bling au moment même où des millions de gens sont sommés de se serrer la ceinture sous la menace écrasante de perdre le peu que peut offrir une vie entière de labeur et de basculer dans la misère, ce n’est pas de l’inconscience, c’est juste un cynisme titanesque juché sur les épaules d’une connerie sans limites. Non contents d’avoir fait les poches du petit peuple en agitant le spectre hideux de la crise, les charognards ont décidé de se payer la tête de leurs victimes, tant ils sont sûrs de leur supériorité et de notre soumission.

En fait, nous n’avons peut-être pas encore assez de Séguéla ou de Serge Dassault. Ha, Serge Dassault, défenseur des idées saines dans un monde voué à sa bonne fortune, hier encore, monopolisant le crachoir sur Public Sénat, pour faire montre de son immense compassion pour les pauvres patrons pris à la gorge par les manants qui réclament le luxe inouï de ne pas se faire dépouiller du droit de vivre décemment pour servir les dividendes et petits bonus de quelques-uns. Ô que oui, nous n’en avons pas encore assez de ces pourfendeurs des gueux, des croquants, de cette masse informe de veaux qui aspirent à l’égalitarisme droit-de-l’hommiste, alors qu’ils ne comprennent que la trique et le gnouf et que leur posture préférée, c’est à genoux, le joug bien calé sur leurs solides épaules, leur inclinant délicatement l’échine vers le sol.

Parce que si nous avions assez de ces fâcheux gorets qui éructent leur suffisance tout en se gobergeant de nos souffrances, alors, il n’y aurait pas que dans les Antilles que le peuple souverain exigerait qu’on lui rende des comptes.

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