Et voici le tout nouvel oxymore du gouvernement qui navre des générations de citoyens et devrait laisser une belle trace de pneu dans les tréfonds de nos manuels d’histoire : l’insécurité positive !

Le principe est magnifiquement simple : puisque nous ne désirons en aucune manière interférer avec les petites affaires de la grande criminalité en cols blancs, nous allons frapper à bras raccourcis sur les peccadilles des cols bleus, maos et claudine. Faute d’avoir envie d’aller chercher le fric soi-disant évaporé pendant la crise financière et qui ronronne dans les paradis fiscaux, nous allons traquer vos chères têtes blondes ou crépues (surtout crépues, quand même !) jusqu’au fond des chiottes de maternelles, ces repères de surdiplômés torcheurs de petits culs potelés de graines de délinquants à la couche garnie de beuh ! Ces actions ne changeront pas grand-chose à la déliquescence sociale galopante et n’amélioreront en rien les conditions de vie de millions de Français, mais au moins, elles auront le mérite de frapper les esprits et de bien montrer à tous qui détient l’autorité et qui a forcément tort.

Mise en perspective historique.

Nous vivons des temps intéressants où plus aucun citoyen ne doit pouvoir se sentir à l’abri du bras armé de l’État régalien, celui qui garantit sa sécurité et sa liberté, parait-il. Cela a commencé tout naturellement avec les étrangers qui avaient commis le crime inconcevable de se déplacer sans les bons papiers. Très rapidement, c’est retombé sur leurs enfants, lesquels ont maintenant l’immense privilège de pouvoir suivre leurs parents dans les centres de rétention, ces hôtels de luxe, comme chacun le sait. Pour agir vite et fort contre cette menace incommensurable, les forces de l’ordre ont commencé à planquer devant les écoles, ce qui a provoqué quelques émois… dans un premier temps. La routine aidant, la présence d’enfants dans les centres de rétention et les rafles à la sortie des écoles ont fini par faire partie du paysage. Il est alors possible d’aller chercher les bambins jusque derrière leur pupitre d’écolier.

Selon le bon vieux principe de la grenouille, toutes les dérives sont possibles du moment qu’on y va doucement, progressivement et avec doigté. Pour ne pas effaroucher le chaland.
Ainsi, on commence par discrètement vider les collèges et lycées de leur personnel encadrant, on les remplace par du personnel éjectable et on encourage la police à mettre un pied dans l’entrebâillement des portes des écoles. Ce qui est d’autant plus facile à faire que les enfants sont de plus en plus assimilés à des délinquants en puissance qu’il convient de surveiller, tracer et réprimer avec la plus grande sévérité.

À partir de ce moment-là, envoyer des brigades cynophiles faire de la prévention à l’école coule de source. Ce qui est étonnant, c’est qu’il reste encore des parents choquables et des médias pour relayer ce qui semble être devenu monnaie courante ces derniers temps. Crise d’indignation ! Excuses ministérielles ! L’ordre est rétabli, les cochons seront bien gardés et tout le monde peut rentrer chez soi, le bon droit ayant triomphé de la bonne insécurité.

Sauf que la politique de l’indignation a fait, comme toujours, l’impasse sur la réflexion.

Insécurité positive

Ce qu’il est intéressant de relever dans cette affaire de dérive policière tout comme dans l’autre affaire qui a défrayé la chronique dans le même temps, c’est que l’indignation s’est focalisée sur la manière dont s’est déroulé l’intervention et non sur la légitimité même de l’intervention, ses objectifs réels et avoués. Quel est le but que l’on souhaite atteindre en convoquant un journaliste dès potron-minet pour une affaire de diffamation ? Que cherche-t-on à prouver en procédant à la fouille corporelle de mineurs dans l’enceinte de leur école ?

Ainsi donc, la vérité d’un article de journal peut-elle sortir toute nue de l’orifice anal du journaliste qui l’a pondu ? C’est sûrement l’ambivalence de ce terme argotique qui est la source de la confusion. De la même manière, c’est en slip entre deux portes, la gueule bavante d’un clébard collée dans ses frusques qu’un gamin comprend mieux la nocivité de l’usage de stupéfiants pour sa santé et sa vie sociale.

Le problème n’a pas quatre pattes et ne porte pas des gants en latex. Le problème est bien en amont, quand on mêle la police à des affaires d’éducation ou de liberté d’expression.

Une question simple pour mieux cerner le débat : pourquoi respectez-vous le Code de la route ?

Il doit y en avoir parmi vous qui ne le respecte pas, parce qu’ils s’estiment brimés par ces contraintes, au-dessus de ces règles dont ils ne comprennent pas l’intérêt. Ils ont un détecteur de radars et conduisent comme des pieds. Il y a aussi ceux qui respectent. Par habitude. Ou par conformisme. Et même pas peur du gendarme, alors même qu’ils savent qu’il ne peut y avoir un représentant de la maréchaussée derrière chaque virage.
Pour ma part, je respecte parce que j’ai compris que l’objectif du Code de la route, c’était de nous permettre de tous circuler en limitant la casse au minimum.

Je ne respecte pas le Code de la route parce que j’ai peur de prendre une prune, mais parce que je préfère éviter de me prendre un arbre.

C’est cela toute la différence entre répression et prévention.

Les vertes collines du Gers

Je vis dans le Gers, même pas très loin de Marciac. J’ai même été élevée et scolarisée dans le Gers. C’est un département agricole peu peuplé où l’on peut très facilement mener une vie tranquille. Je peux même ne pas verrouiller les portières de ma voiture pendant plusieurs mois. Je peux me balader au bled le soir sans avoir besoin d’une escorte.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de délinquance. Les Gersois sont des Français comme les autres. Il y a deux ans, il y a eu le gang des boucheries : en une nuit, toutes les boucheries du coin ont été visitées et tous les jambons raflés. Il y a des cambriolages, ce genre de choses. Il y a surtout les accidents de la route. Qui touchent plutôt les jeunes. Entre 16 et 25 ans, les Gersois tombent comme des mouches. J’ai moi-même enterré quelques copains et échappé de justesse au cercueil… de 5 km/heure, peut-être 10.

Car dans le Gers, il y a deux fléaux qui guettent les jeunes et qui concentrent leurs effets délétères : l’alcool et le mauvais état des routes. Le cocktail des deux fait des ravages. Sans réseau de transports en commun digne de ce nom, l’indépendance des jeunes passe par la bagnole ou la moto. Et dans le pays du bon vin, de l’Armagnac et de la fête, une bonne sortie, c’est une sortie de picole. Et ça ne pardonne pas.

Mais voilà, dans notre Gascogne, la culture de l’alcool festif est une des bases de notre économie. Alors, pendant que l’on promeut les pinards et eaux de vie, la prévention des jeunes, elle se fait en bleu marine à la sortie des boîtes de nuit et maintenant dans les écoles. On préfère stigmatiser les fumeurs de joints plutôt que de s’attaquer aux causes de la mortalité des jeunes Gascons : banalisation de l’alcool au volant et sous-investissements chroniques dans les infrastructures routières.

Pour ne pas avouer l’impuissance ou la démission des politiques publiques sur bien des problèmes importants, on préfère jouer du gourdin sur quelques épiphénomènes, donnant ainsi l’illusion de l’action, tout en frappant les esprits et en affirmant la légitimité d’une mise en coupe sécuritaire de la société civile.
On transforme un problème de santé publique, la dépendance aux stupéfiants, en une opération de maintien de l’ordre, on fait croire que l’on protège les citoyens alors que l’on n’a de cesse de les intimider, de les maintenir dans la peur et la stupéfaction.

C’est cette dérive que raconte réellement l’affaire de Marciac et c’est bien dommage que le débat de fond ait été une fois de plus escamoté au profit du barnum médiatique et étouffé par une vague d’indignation qui s’est diluée dans de vagues excuses ministérielles qui ne changeront strictement rien au problème de fond.

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