Petit rebond au saut du lit (ou presque) à la lecture d’un billet de Jean Quatremer.

Le fait que Quatremer ne partage pas vraiment ma vision du monde ne m’empêche pas de lire avec une belle régularité ce qu’il dévoile des Coulisses de Bruxelles. Il est aux premières loges pour ce qui est de son domaine de compétences, à savoir… les coulisses de l’Europe, précisément.

Ce matin, Quatremer commence par remarquer le net recul de la gauche de gouvernement en Europe ces 10 dernières années, avant de focaliser sur le déclin du PS et la montée de la gauche radicale. Et c’est bien sûr à ce moment que nos points de vue divergent :

L’apparition de partis d’extrême gauche – qui refusent toute alliance gouvernementale ou, s’ils l’acceptent, pratiquent une surenchère qui paralyse toute action — ne fait qu’empirer la situation de la gauche : en Allemagne, « Die Linke » va interdire pour longtemps le retour du SPD aux affaires. En France, le Nouveau parti anticapitaliste de Besancenot pourrait avoir le même effet sur le PS. Bref, la crise que traverse la gauche est historique, même si elle n’est pas mondiale comme le montre le triomphe des gauches en Amérique latine.

Ainsi donc, le déclin de la gauche n’est pas tant la disparition des idéaux de gauche que le siphonnage de la gauche respectable et présentable (le socialisme, donc) par une gauche un peu plus musclée (le NPA et ses confrères européens comme Die Linke). Ce qui, de mon point de vue, est plus une histoire de vases communicants et l’exact reflet sur la gauche de l’échiquier politique de la radicalisation des partis de droite. Car il faut bien le dire, il y a un sacré glissement vers la droite dure entre l’UDF de Giscard et l’UMP de Sarko. Or personne n’y voit là le signe du déclin de la droite…

L’idée qui structure le billet de Quatremer, c’est que la Gauche (maintenant réduite à sa seule composante socialiste) a cédé du terrain face à la force du capitalisme

François Hollande partage largement ce constat : « la gauche connaît une crise profonde en Europe depuis une décennie : elle n’est pas liée à une personne ou au jeu normal de l’alternance politique » : « il y a bien eu un décrochage entre la gauche et les citoyens, mais je ne pense pas que la gauche disparaîtra pour autant ». Pour lui, il y a trois raisons à ce déclin : « d’abord, cela tient au fait que l’on a imposé l’idée qu’il n’y avait qu’un seul monde, un seul système économique ». Ensuite, « la droite s’est restructurée » en s’appuyant sur « l’individualisation des rapports sociaux » et sur la remise en cause de l’État providence.« La droite n’est pas seulement libérale, elle est aussi autoritaire et populiste et donne à des sociétés déstructurées un modèle d’ordre ». Enfin, « la gauche est sans modèle de référence ». « Même en 1997, lorsque la gauche était majoritaire en Europe, il y avait en réalité plusieurs gauches ».

C’est sur l’idée de décrochage entre la gauche et les citoyens que je rejoins Hollande, encore que trahison me semble un terme un chouia plus adapté.
Quatremer termine son billet sur une sorte d’oraison funèbre de la gauche, avec tout de même une petite touche d’espoir pour ne pas désespérer Boulogne-Billancourt, comme on disait autrefois :

Certes, mais on ne voit pour l’instant aucun réarmement idéologique de la gauche, notamment en France, celle-ci continuant à hésiter entre repli national et ouverture au monde, entre gestion et vulgate pseudo-révolutionnaire.

Voilà une analyse intéressante tout de même en ce qu’elle traduit bien la manière dont on peut confondre la gauche et le PS quand on ne se situe pas à gauche précisément.
Du coup, je me suis fendue d’un petit commentaire dont je ne suis pas totalement convaincue que Quatremer autorisera la mise en ligne. Je le copie donc ici.

En tant que gaucho-crypto-bolchévique, je peux donner un point de vue de gauche, voire de plébéienne qui a voté PS pendant plusieurs générations et qui a arrêté.
Le PS implose en plein vol… parce qu’il a cessé d’être le PS, tout simplement. L’embourgeoisement du personnel politique n’est pas une nouveauté, le fondateur du PS, Jaurès lui-même, n’avait rien d’un vanupied et ce serait bien restrictif de s’arrêter à ce constat. Non, ce qui a changé, c’est que le PS a abdiqué idéologiquement en rase campagne, partout en Europe et a caché cette soumission à l’ordre économique mondial (profondément élitiste, injuste, inégalitaire et confiscatoire) sous un vernis de real politic.
Ce n’est pas tant par populisme ou force de promesses que les conservateurs ont raflé les voix des prolos, c’est juste que pour le même prix, le petit peuple qui n’est pas plus bête qu’un autre, préfère encore se payer l’original que la copie.
Le PS a oublié depuis longtemps que sa base électorale, ce sont les ouvriers et les employés, les sans-grade, les scotchés au SMIC et l’indifférence des cadres du Parti à leur sort après 30 ans de chômage massif qui ont bien sabré les bases du salariat, cette trahison idéologique et sociologique en a jeté plus d’un dans les bras du FN, puis dans ceux de Sarko, dont l’équipe a parfaitement analysé la situation et a taillé un discours sur mesure pour récupérer un max de déçus de la gauche.

Le PS en Europe s’est tiré une balle dans le pied et crève de l’hémorragie. Sa trahison ne mérite même pas une oraison funèbre.

La gauche européenne est donc en train de se reconstruire à la gauche du PS moribond et sur les entrailles fumantes du PC. La crise capitaliste majeure qui s’apprête à nous frapper de plein fouet (comme Lagarde a dit que le pire est derrière nous, on peut à coup sûr s’attendre à l’inverse!) devrait jeter dans les bras du NPA et des autres les déçus des promesses creuses et du libéralisme triomphant, dont on avait juste oublié de leur dire qu’il a tendance à se construire sur le sang et la sueur de plus grand nombre pour le profit d’une poignée de profiteurs.

Le PS est mort!
Vive la Gauche!