Et bien oui, toujours là, comme une vieille tique féroce qui aurait planté ses crochets dans le cul d’un chien galeux. Mais voilà, il faut bien vivre, et l’essentiel de mon effort de guerre se focalise aujourd’hui à travailler toujours plus (doit être l’heureux, l’autre jean-foutre !) pour juste faire face aux dépenses quotidiennes, comme le fuel, qui a pris 20 % depuis que nous sommes arrivés, il y a 6 mois, au seuil de l’hiver… qui n’en finit pas, en plus !


nouveaux_arrivants
Mise en ligne par Le Monolecte

Hier soir, c’était élections au conseil communautaire. Une simple formalité, pensais-je naïvement, quatre ou cinq lignes à étirer dans le canard du bled, une heure tout au plus, avant de regagner mes pénates et me dégourdir les arpions devant un bon film des familles.

Au bout d’une heure, de mise en jambe et prenant connaissance du mode de scrutin utilisé, j’envoyais un SMS à la maison pour indiquer que la soirée était foutue.

Scrutin uninominal majoritaire à trois tours

Le 16 mars, le bon peuple (dont je ne fais résolument pas partie) a élu une liste de gens pour gouverner à leur destinée locale. Ensuite, chacun était rentré chez soi, fier du devoir accompli et estimant que dorénavant, les canards seraient bien gardés. Sauf que c’est précisément à ce moment-là que les affaires ont pu commencer. Chaque petit conseil municipal s’est réuni et a élu très discrètement le maire et ses adjoints, et bizarrement, c’est rarement la tête de liste ou celui des élus qui est arrivé en tête qui est sorti du chapeau. Puis, tous ces élus du peuple ont choisi entre eux leur(s) délégué(s) communautaire(s), c’est-à-dire ceux d’entre eux qui iront siéger à la communauté de communes, c’est-à-dire le lieu où se concentrent les moyens dédiés au coin et donc le pouvoir. D’ailleurs, on remarque le retour en force des têtes de liste dans ce cortège-là.

Délégués et suppléants[1] se retrouvaient donc hier soir pour élire parmi eux ceux qui tiendraient les cordons de la bourse, à savoir le président et ses vices présidents, sans compter les divers représentants dans les organismes extérieurs, mais néanmoins amis. Donc, si on résume, les gars que vous avez élu[2] triomphalement ont choisi entre eux la répartition des strapontins et des sièges première classe, lesquels ont désigné dans l’opacité la plus complète ceux qui allaient au conseil communautaire, lesquels vont choisir à bulletin secret à qui ils vont filer les manettes. Sachant l’importante de l’intercommunalité aujourd’hui dans les prises de décisions socioéconomiques, je ne peux m’empêcher de penser que j’assiste là à la version homéopathique de la démocratie.

Ça a dû téléphoner sec, ces derniers jours, me confie au creux de l’oreille un de mes collègues correspondants plus au fait des coulisses du pouvoir que moi.
Là, nous avons le droit à l’interminable balai des délégués qui doivent désigner le chef et les sous-chefs. L’ancien grand manitou se fait éjecter du siège qu’il squatte férocement depuis deux mandatures d’une seule petite voix. Je me souviens encore du moment où il avait lâché les cantonales pour se recentrer sur l’intercommunalité. Je le soupçonne surtout d’avoir évalué que le petit peuple était peu enclin à porter un UMP au département et que même en enterrant sa carte six pieds sous terre comme l’on fait d’autres candidats, il aurait surtout dû encaisser un score calamiteux.

Une voix d’écart. Seulement. Mais c’est suffisant pour être dedans.
Il n’est pas fanny, il lui reste sa mairie de 200 habitants. Mais doit l’avoir mauvaise, après toutes ces années de grandes manœuvres politiques. Le vainqueur, bon prince, lui offre de concourir pour la place de premier vice-président. Mais il lui faut le temps d’encaisser. Il passe la main et tentera la place de cinquième vice-président… pour se reprendre une baffe. La politique est vraiment une maîtresse ingrate.

Pour chaque vice-président, chaque délégué doit voter dans l’isoloir. On a de la chance, nous n’en avons qu’une petite quarantaine. C’est donc l’appel : machin… a voté… bidule… a voté… trucmuche… a voté… etc. Ensuite, on compte les bulletins, et on dépouille : truc… truc… bidule… bidule… truc…, une litanie des plus captivantes. Ah, égalité, on remet le couvert pour un second tour. Pareil, on y va pour un troisième. De nouveaux candidats[3]? Attention, si nous avons encore égalité, c’est le plus vieux qui gagne… ouaiaiaiaiaiais.

Le temps s’étire alors que le vote s’éternise et n’offre pas un suspens intolérable. Les nouveaux élus, souvent les plus jeunes aussi, ceux qui n’ont pas fait encore de la politique une profession et qui devront aller au turbin dès potron-minet font les yeux ronds devant cette procédure qui s’étire plus qu’un jour sans pain. L’attention se relâche un peu dans les rangs et je me fais prêter le Canard Enchaîné de la semaine dernière par un autre correspondant. Je déploie largement les ailes du canard au-dessus de mon espace vital, ne décollant le regard des saillies savoureuses qui s’y nichent que pour vérifier que l’assemblée n’aurait pas élu quelqu’un par inadvertance.

Je ne peux pas m’empêcher de penser aux députés qui se faisaient choper en flagrant délit de dilettantisme lors des séances au parlement : l’un qui remplissait sa correspondance privée, l’autre qui piquait du nez et un autre encore qui racontait ses vacances à son voisin de supplice. Me voilà à mon tour au cœur d’un temps mort de la République et force est de constater que le mieux à faire est encore de faire autre chose, histoire de se tenir éveillée en attendant que les affaires reprennent.

À minuit et demi, le président de séance fraîchement élu a parlé de suspendre la séance et de finir la désignation des délégués aux relations extérieures un autre soir, mais la presse était déjà lâchement en train de se carapater dans l’obscurité froide, guidée par le souvenir obsédant d’un lit chaud et confortable.

Bienvenue chez les bouseux

Bien entendu, la Chambre d’Agriculture du Gers n’a pas exactement intitulé ainsi son fascicule à l’usage des nouveaux arrivants au bled, mais le cœur y est. D’ailleurs, j’en ai reçu un exemplaire, n’étant jamais arrivée dans les vertes collines du Gers que depuis 10 petites années de rien du tout.

Bon, on t’explique que ça y est, tu es dans la campagne, la vraie, celle qui est pleine d’agriculteurs. Parce qu’ici, le truc qui marche, c’est l’agriculture. D’ailleurs, si tu avais un doute, il y a plein de photos très explicites de tracteurs, de cambrousse, de poulets et d’autochtones. Car l’autochtone, il est super sympa, accueillant, avec un béret invariablement vissé sur la tête. D’ailleurs, sur la photo en bas de la couverture, on voit une belle scène rurale de déjeuner convivial, avec les autochtones debout qui servent les nouveaux arrivants assis à une table où trônent baguette, litron de rouge, mais aussi la bouteille de Floc de Gascogne et un jambon de pays sur os qui a déjà pris un sacré coup derrière la cravate. On reconnaît bien le nouvel arrivant à son look albinos qui évoque les contrées inexplorées du nord de l’Europe, là où se planquent les mythiques CSP++[4] que tout le monde s’arrache. Parce que bien sûr, la brochure est aussi éditée en anglais, mais pas en ch’ti mi, ni en 9-3…

À l’intérieur, on explique en long, en large et en travers à quel point l’agriculture, c’est vachement important chez nous et que même si on a des bérets sur la tête, on a aussi des ordinateurs et tout, sur lesquels le Gascon moderne[5] surveille en vue satellite la vie de son champ.
En enfin, il y a le clou du spectacle : la page centrale qui explique les engagements des deux parties, comme dans un vrai mariage.

En gros, les agriculteurs s’engagent à expliquer aux estran-gers le bienfondé de leurs pratiques agricoles légèrement emmerdantes aux entournures et le nouvel arrivant s’engage à bien écouter ce que lui raconte en face le paysan à l’accent rocailleux pour justifier les quelques nuisances qu’il lui inflige.

Le clou de la campagne de communication, c’était un repas champêtre à la ferme auquel était conviés les fameux nouveaux arrivants afin d’établir de dialogue. Le ciel était avec la Chambre d’Agriculture, pour une fois, car c’était le seul jour de beau temps des trois dernières semaines.

En gros, Anglais, Italiens et Hollandais devaient comprendre que c’est pour le bien de l’agriculture moderne qu’il y a des tracteurs qui vrombissent en pleine nuit à quelques encablures de leur lit, qu’ils doivent accepter de se claquemurer pendant plusieurs jours en attendant que l’odeur fétide de l’épandage se tasse un peu, qu’un droit de passage, c’est ancestral et ça ne se discute pas et que les pulvérisations régulières de pesticides, c’est inévitable et sans danger, d’ailleurs, c’est Monsanto qui le dit! Il est aussi possible qu’ils aient abordé la question de l’eau, critique dans notre région agricole où le rurbain est invité à prendre les douches à deux, à ne pas laver sa bagnole et ne pas arroser ses fleurs quand son voisin oublie régulièrement de débrayer l’arrosage automatique du maïs les jours de pluie, ou encore celle de la chasse, dont les dates d’ouverture doivent répondre à d’obscures martingales, tant il est difficile de se balader en toute saison sur les chemins de randonnées[6] sans tomber nez à nez avec un fusil.

Le retour des nuisibles

Bien sûr, tout cela est quand même bien caricatural. Dans les faits, les cons sont aussi bien répartis chez les rats des villes que chez les rats des champs et il est illusoire de chercher un coin, aussi isolé soit-il pour leur échapper. Dans une société de plus en plus fondée sur la méfiance et la xénophobie, il devient extrêmement difficile de ne pas être le con, voire le nuisible de quelqu’un. Car oui, ami, tu avais bien remarqué ces derniers temps à quel point la chasse aux nuisibles est ouverte et à quel point on s’étonne que cette idéologie fasse ensuite des émules.

Alors oui, je la trouve un peu pouilleuse, la campagne de communication de la confrérie des paysans du bled, pas toujours très achevée, involontairement très drôle, mais en ces temps de repli sur soi, de haine de l’autre, où ceux qui devraient chercher à rassembler les gens ne font que souffler sur les braises de la discorde afin d’asseoir un pouvoir qui peine à trouver sa légitimité, toute tentative de lancer des passerelles entre les gens, même bancales, mérite tout de même d’être saluée…

Boudiou!

Notes

1 . Les suppléants servent à remplacer les titulaires en cas d’absence, comme au foot. Dans les faits, on les sort le jour de l’élection du conseil communautaire, afin qu’ils s’aèrent un peu et qu’ils visitent les arcanes du pouvoir.

2 . Enfin, pour tous ceux qui y croient encore…

3 . Donc, pendant les deux premiers tours du scrutin uninominal majoritaire, on recherche la majorité absolue (la moitié des votants + une voix) entre les candidats déclarés sur la ligne de départ et si l’on n’arrive pas à départager en deux tours, on rouvre le scrutin à tout le monde, probablement en espérant qu’une bonne dose de bordel parvienne à dessiner une majorité relative (celui qui a le plus de voix et c’est tout !), enfin suffisante pour ramasser le coquetier !

4 . Catégories socio-professionnelles supérieures, c’est-à-dire des gens qui se recrutent en gros dans les 20 % qui gagnent le plus. Les ++ signifient qu’on cherche prioritairement à recruter les nouveaux arrivants dans les catégories de revenus qui se rapprochent fortement des 1 % les plus riches.

5 . Un judicieux cadrage républicain ampute cette photo empreinte de modernité du sommet de la boîte crânienne de l’agriculteur moderne, ce qui fait que l’on ignore s’il est doté d’un béret ou non quand il pianote sur son PC.

6 . Comme la cambrousse a tendance à être largement privée et engrillagée, il ne reste plus guère que les chemins de rando pour se promener. J’ai l’impression, sans pouvoir le prouver, qu’étant gosse, la campagne était plus largement accessible et parcourable…