La réalité, c’est ce qui reste quand les effets de l’alcool se dissipent.

La pierre angulaire de la real democracy, c’est évidemment l’idée que les décisions des élus collent au plus près de la réalité quotidienne du bon peuple. Dans les faits, ça se traduit surtout par une sorte de diarrhée déclarative collant au plus près du fait divers sordide.

Et en matière de réalité objectivement vécue, c’est un peu comme le reste : tout est relatif.

La fièvre acheteuse

Nous voici donc, samedi dernier, dans la plus grande zone commerciale du secteur de Bordeaux. Quand on habite au fin fond de nulle part, les choix sont restreints à tous les niveaux. En général, ce n’est pas très grave. Et quand on veut quelque chose de vraiment particulier, on temporise, le temps d’avoir l’occasion d’aller dans un grand centre urbain, un de ces endroits où l’on n’a que l’embarras du choix.

Là, il s’agissait de renouveler les deux poêles de la maison. Les deux précédentes, achetées fort cher 3 ans plus tôt, voyaient leur revêtement antiadhésif partir en lambeaux, malgré toutes les précautions d’entretien que nous avions prises au fil du temps. Non seulement les poêlées avaient tendance à coller au fond de plus en plus dénudé, mais nous étions vaguement mal à l’aise quant à la destination finale des bouts de Téflon disparus. On se dit qu’un jour on nous annoncera que ça file le cancer du trou de balle quand on l’ingère, ce que nous faisons tous, forcément, en fin de vie de l’ustensile…
La pratique de plusieurs jeux de poêles au cours de notre existence ménagère nous a appris une chose essentielle : l’investissement initial ne change rien à l’espérance de vie de celles qui sont antiadhésives. C’est tout. Pas la peine d’ergoter. Du coup, nous avons décidé de prendre les nouvelles poêles chez Ikéa, là où mon père a trouvé la sienne pour 5,00€.

Bien sûr, nous nous disions qu’aller un samedi à Ikéa Bordeaux, ce n’allait pas être une partie de plaisir, mais bon, Noël venant de passer et de bien drainer les fonds de poches des impécunieux, nous espérions une sorte de trêve consumériste, un peu comme un joueur de poker qui joue la prudence a près s’être fait éponger sur un mauvais bluff.

Mais là… c’était la quatrième dimension! Un centre commercial plein jusqu’à la gueule. Des bagnoles qui se garent n’importe comment sur les terre-pleins à l’entrée de la zone marchande. Une foule compacte et industrieuse qui n’a de cesse que d’écluser un maximum de rayons et d’acheter un maximum de choses. Il y avait quelque chose de méthodique et d’insouciant à la fois dans ce quadrillage consumériste, une sorte de grosse fièvre froide du claquage de carte bleue. La foule s’écoulait comme un énorme mascaret sur le parcours forcément sinueux du magasin venu du froid et raclait les berges de marchandises débordantes, jusqu’à ne presque plus pouvoir pousser leur caddie pourtant démesuré. Je me retrouvais prisonnière de la déferlante, ballottée avec mes trois trucs à pas cher, effarée d’être à ce point à des années-lumières de mes contemporains.
Quand j’ai fini par être précipitée par le courant sur le barrage des caisses, j’ai halluciné de voir avec quelle gloutonnerie les tapis roulants dégueulaient des monceaux de marchandises, avec quelle fébrilité l’argent changeait de main. J’avais l’impression d’être une Polonaise des années 70 subitement propulsée dans une sorte de rêve éveillé de ce que je pouvais imaginer de plus caricatural du monde de débauche qui s’agitait outre-mur.

Un peu plus tard, afin de renouveler mon stock de produits pour lentilles, je me retrouve à faire le pied de grue chez Afflelou. Blindé, aussi. Comme toute la galerie marchande de l’Auchan-Lac. Comme tous les vendeurs sont occupés, je regarde. Tous ces gens qui achètent, achètent, achètent, comme une danse de Saint-Guy. Là, il y a un jeune couple. La petite trentaine laborieuse. Elle se prend des montures hors de prix. Il la photographie avec son iPhone flambant neuf, dont la petite pomme métallisée accroche ostensiblement la lumière. Et ainsi de suite. Dans la galerie, dans le supermarché, partout, débauche de gadgets hors de prix, de dépenses somptueuses. Ça claque, ça pète, ça brille, c’est la fête au bling-bling.

Grenelle en novembre, Noël en décembre

On ressort de là un peu sonnés, complètement stupéfaits, vaseux, étrangers à nous-mêmes. Nous avons l’impression d’être tombés dans une foire de gagnants du loto, à deux-mille kilomètres de notre propre réalité quotidienne. Dans notre vécu quotidien, on fait gaffe à tout, on ne sort pas la bagnole n’importe quand, on fait les courses de manière pragmatique, on éteint la lumière en quittant une pièce, on rogne sur tout.

On ne ressent pas cela comme un train sans fin de privation. Nous sommes juste conscients de la limite de nos ressources, de nos faibles marges de manœuvre. Et je connais beaucoup de gens comme nous.

Alors, c’était quoi, ça?

Un autre niveau de réalité.

Parce que même avec 13% de pauvres, même avec 17% de smicards, même avec 50% de gens qui gagnent moins de 1500€ par mois, même avec les loyers au plafond, même avec le carburant qui frôle régulièrement les 10 frf le litre [1], même avec les prix qui flambent et les salaires qui stagnent, ben il reste quand même un sacré gros paquet de gagnants du loto!

Des mecs qui dépensent sans compter, qui ne connaissent pas le concept de fin de mois[2], qui s’éclatent sans complexe à claquer du blé, à acheter tous les gadgets technologiques hors de prix qu’ils peuvent, qui vont en vacances loin et souvent, qui peuvent dépenser avec le sourire deux SMIC pour rafraîchir la déco du 150 m² qui vaut deux fois le prix qu’ils l’ont acheté. C’est comme s’il existait deux mondes qui cohabitent sans ne presque plus jamais se croiser.

D’un côté, le monde que je connais bien : les chômistes, les smicards, les précaires, ceux qui se serrent chaque jour un peu plus la ceinture. Tout ce petit peuple qui en chie plutôt en silence, qui essaie en permanence de travailler plus pour gratter quelques euros de plus, mais qui ne peut jamais boucler les fins de mois qui commencent le 5.

Et de l’autre, ceux qui ont réussi, comme on dit. Sorte de planches à billets ambulantes, friands de tout, tout le temps, tout de suite. Vaguement blasés, aussi, mais capables d’humilier une caissière qui s’est plantée de 2 cents sur un rendu de monnaie. Des mecs qui se sont fait monter une installation solaire sur leur sweet home, parce que c’est écolo, mais qui se font ensuite un concours de guirlandes lumineuses pour les fêtes! Des tas de gens qui doivent en fait bien apprécier la tournure que prend notre société, qui comprennent le princident avec ses oreilles de Mickey, qui applaudissent aux réformes en cours, qui aiment le culte du veau d’or décomplexé.

C’est juste que, comme les deux bords d’un rift qui s’agrandit au fond d’une fosse marine insondable, ces deux continents humains s’éloignent chaque jour un peu plus, vivent chaque jour de manière un peu plus différente.

Trop de degrés de séparation

Alors du coup, on gamberge et on commence à comprendre ces étranges dissonances entre notre vécu, le miroir déformant que nous tend les médias et les discours politiques qui, manifestement, ne s’adressent pas à nous. On commence aussi à mieux comprendre comment se construit le désenchantement démocratique entre un certain petit peuple et ceux qui sont censés le représenter. Des mondes qui ne se côtoient pas, ne se parlent pas, ne se comprennent pas. Des mondes étanches, séparés par des barrières de plus en plus infranchissables… enfin, surtout dans le sens montant…

Une société où les inégalités sont en train d’exploser.

Et où la démocratie représentative, forcément, se vide beaucoup de son sens.

Drôle de manière de finir 2007.

À l’année prochaine!

notes

1. souvenez-vous, dans les années 90, tous ceux qui disaient qu’à 10 balles le litre, ils marcheraient à pied, et qui maintenant, roulent en 4×4!

2. surtout quand ils en sont à dépenser le 14e !