Ce devait être en juin 1997. Nous venions de quitter précipitamment Paris après nous être rendus compte que bosser nous appauvrissait chaque mois d’avantage et qu’encore 3 ou 4 mois de boulot mal payé suffiraient pour finir de bouffer nos petites économies et nous retrouver en faillite personnelle.

A Paris, nous étions vacataires. Dans un grand institut de sondage. Être vacataire, c’est avoir un statut particulier qui permet d’accumuler les CDD comme d’autres enfilent les perles. J’avais des contrats longs : une semaine! Du mercredi au mardi. 35 heures au SMIC. Mais les 35 heures n’existaient pas. Donc sous le SMIC. Et on me retenait sur la feuille de paie les pauses pipi et l’aide de l’entreprise pour le repas. Ça ne faisait pas gras à la fin du mois. C’est d’ailleurs pour cela qu’on percevait une avance, par quinzaine.
Travailler plus pour gagner plus. Je connaissais. Vu le tarif, je prenais souvent des études complémentaires le soir et le WE. Lui aussi. Il faudra que je vous raconte ce boulot de vacataire un jour. Passionnant. Mais ce qui nous intéresse ici, c’est que chaque mois, il manquait du fric pour boucler le budget. Déjà, l’un de nous bossait exclusivement pour le propriétaire…

On a fait nos comptes. On a vu qu’on coulait. Lentement mais sûrement. Quand c’est mal payé, travailler appauvrit. À coup sûr!
On a donc posé notre préavis et loué une camionnette pour entasser nos maigres possessions. À Toulouse, nous avons laissé toute notre fortune dans un garde-meuble et on s’est empressé de remonter sur Paris, pour économiser sur la location de la camionnette.
On a quitté Paris pour de bon à bord de notre 205 junior déglinguée. Il m’a déposée chez ma grand-mère, puis il est parti chez sa mère, à 50 km de là. Personne n’était assez riche pour nous prendre tous les deux ensemble. Nous nous retrouvions séparés, sans ressources, après 5 ans de vie commune. La fête du slip.

Je me suis inscrite à l’ANPE du coin. Grâce à mes 8 mois de labeur, j’ai eu le droit à 4 mois d’alloc. Puis rien. Quand je dis ANPE du coin, c’est une façon de parler : elle était à 50 km, comme lui. Il avait gardé sa voiture. Pour aller à l’ANPE au bled en chef, il faut prendre un bus qui passe à 5h50 du matin dans le petit bled et met 1h30 à parcourir les fameux 50 kilomètres. On arrive à 7h30. L’ANPE ouvre à 9h00. L’été, ça peut aller. L’hiver ou les jours de pluie, ça craint. Surtout quand on n’a pas une thune pour aller prendre un café. Déjà que le voyage coûte un œil dans le tacot tressautant dans lequel j’ai toujours eu mal au cœur.
Il y a un retour à 11h30, mais il suffit qu’il y ait un peu d’attente à l’agence, et vlan, il faut attendre le dernier car, à 18h30, arrivée 20h00.
Le plus souvent, il venait me chercher en voiture pour les démarches administratives. Et cela nous permettait de nous voir. Un peu.

Kafka n’avait rien vu

Finalement sans ressource, nous décidons, un peu à reculons, de demander le RMI.

Demander le RMI, c’est plutôt difficile. C’est un constat d’échec. C’est comme avouer qu’on a tout raté. Qu’on est au bout de tout. De toute manière, les RMIstes ne sont jamais bien vus. Surtout à la cambrousse. Ce sont des parasites. Ils n’ont qu’à aller dans des fermes pour vendre leurs bras. Y a toujours quelque chose à faire à la campagne. C’est juste qu’après, il n’y a pas toujours d’argent pour payer les bras…

Nous remplissons donc chacun un dossier pour le RMI. Je ne me rappelle plus de la liste des pièces à fournir, mais ce n’était pas rien. Des papelards au kilomètre. Des fichues photocopies certifiées conformes à 1 franc pièce comme s’il en pleuvait. Pas facile à faire sans argent, sans rien. J’ai deux trucs à payer absolument : mon abonnement internet et le garde-meuble. Ça me bouffera la moitié du RMI, mais je n’ai pas le choix. Trop loin de tout. Internet est encore embryonnaire. La gestion bancaire, les annonces de l’ANPE, cela se fait encore via l’émulateur minitel.
J’ai un ordinateur portable. Un 486 DX 400. Un vestige de mon inexorable naufrage. Le dernier truc qui me rattache encore au monde des vivants.

Cela fait quelques semaines que mon dossier est parti dans les méandres de l’administration et toujours pas de nouvelles. Lui non plus n’a pas de nouvelles du sien.
Pour tout dire, je ne me souviens plus de toute la chronologie de notre éprouvant chemin de croix, si ce n’est que durant un moment, on nous a baladés avec le coup de la pièce manquante et du dossier incomplet et pendant ce temps, le temps passait et nous n’avions toujours aucune ressource, tout en restant contraints de chercher un foutu boulot.

Finalement, est arrivé le coup de fil
Une voix de femme, cassante. Elle appelle pour me dire que j’ai fraudé, que je dois refaire tout le dossier RMI, mais cette fois-ci un dossier couple, avec lui. Soit 30% de revenu en moins pour nous deux. 30% de pas grand-chose, étrangement, cela fait encore pas mal quand on n’a plus rien!

  • Je ne comprends pas. Il n’y a pas de fausse déclaration. Je vis ici au petit bled, il vit chez sa mère au bled en chef. Il nous arrive de nous voir, mais nous ne vivons plus ensemble.
  • Non, mais ça ne nous intéresse pas du tout, vos petits arrangements personnels. Vous êtes un couple, vous ne pouvez prétendre à une allocation chacun.
  • Mais on vous a fourni les certificats d’hébergement : nous vivons chacun dans notre famille, à 50 kilomètres de distance. C’est assez difficile comme cela pour nous.
  • Vous êtes un couple notoire!
  • Pardon?
  • Nous avons contacté la CAF de Paris : vous viviez ensemble là-bas. Vous êtes donc un couple.
  • Oui, c’est exact, mais ici, ce n’est plus le cas, nous n’avons plus les moyens de vivre ensemble.
  • Oui, mais vous restez un couple.
  • Je ne vois pas comment : nous ne sommes ni mariés, ni fiancés, ni concubins et nous ne vivons pas sous le même toit.
  • Mais vous vous voyez.
  • Mais c’est notre vie privée, ça!
  • Non, vous êtes un couple caché, c’est une fraude : vous êtes coupables de fausse déclaration et je le prouverai!
  • Mais puisque je vous dis que nous ne vivons pas ensemble!
  • Holala, la belle affaire, il y a plein de couples mariés qui doivent vivre séparés à cause du travail!
  • Mais nous ne sommes pas mariés!
  • Vous êtes un couple et tant que vous ne signerez pas une déclaration de concubinage, votre dossier restera bloqué.

Je suis KO debout. Fin du premier round.

Jouer la montre

Quelques jours plus tard, c’est lui qui m’appelle. Il a reçu la visite d’un contrôleur CAF chez sa mère. Il est encore tout retourné. Comme l’appartement d’ailleurs.
Un gars est donc arrivé un beau matin à l’improviste et a déclaré être mandaté par la CAF pour vérifier la véracité de nos déclarations. Son but clairement affiché : trouver des traces de ma présence. Alors, il a tout fouillé, méthodiquement. Il est allé dans la salle de bain compter les brosses à dents. Il est allé dans sa chambre, a ouvert la penderie, fait l’inventaire des vêtements. Lui, il doit lui expliquer qu’avant son retour catastrophe de Paris, c’était la chambre de sa soeur. Qu’il reste quelques vêtements à elle. Il a fouillé aussi dans la commode. S’il avait trouvé une de mes culottes dedans, il aurait eu la preuve irréfutable que j’étais une familière des lieux. Heureusement pour moi, c’était une période de glaciation relationnelle entre ma belle-mère et moi. Je ne venais qu’un jour ou deux par mois le voir et malgré mon bordel récurant, je prenais bien soin de ne rien laisser derrière moi pour qu’elle ne me tape pas une petite réflexion au passage. C’était là toute notre chance.
Nous avons appris par la suite que le fureteur, sans doute déçu de n’avoir pu nous chopper en flagrant délit de copulation, s’était fendu d’une fort intrusive enquête de voisinage. Malheureusement pour lui, nous avons toujours été des gens discrets qui ne font pas de tapage lors de leurs déplacements et personne ne se souvenait de moi. La CAF avait fait chou blanc. L’espoir revenait dans notre camp.

Les jours, puis les semaines passent et je ne vois rien venir. Coups de fil, courrier : où en est ce putain de dossier RMI à la fin? Pas de nouvelle. Ma belle-mère se souvient enfin qu’elle a une copine qui bosse à la CAF : elle va se renseigner. Elle a dû provoquer un peu de remous, car le téléphone retentit de nouveau chez ma grand-mère.
C’est toujours la vieille peau. Elle me hait. Et je ne sais pas pourquoi.

  • Écoutez madame, je crois que la visite de votre inspecteur a été éclairante pour vos services : nous ne vivons pas ensemble.
  • Vous êtes un couple et tant que vous ne signerez pas la déclaration, votre dossier restera bloqué.
  • Mais puisque nous ne vivons pas ensemble.
  • Ça ne change rien au problème : vous avez des sentiments, vous êtes un couple, vous ne pouvez bénéficier que d’un RMI couple.
  • Je ne signerai pas une fausse déclaration!
  • A votre aise, à votre aise!
  • Je suis dans mon droit.
  • Oui, bien sûr, mais voyez-vous, mademoiselle, j’ai tout mon temps, moi, et j’ai l’argent.
  • Pardon?
  • Combien de temps comptez-vous tenir comme cela, sans aucune ressource?
  • Mais vos pratiques sont scandaleuses! Je vais me plaindre à vos supérieurs. Vous ne pouvez nous contraindre à signer une fausse déclaration! Je connais mes droits
  • Mais qu’est-ce que vous croyez, ma pauvre? Ma direction me soutient, elle est derrière moi. Allez vous plaindre, vous allez voir comment vous allez être reçue.
  • Je vais aller au tribunal administratif.
  • Je vous y souhaite bonne chance et bien de la patience. Surtout que sans argent, ça ne va pas être simple de faire toutes ces démarches. Faites comme vous l’entendez. Mais moi, j’ai tout mon temps, et pas vous. Je vous envoie la déclaration à signer. À bientôt.

J’en ai pleuré de rage, de colère, de frustration et de désespoir. J’ai vérifié : il n’est pas possible d’attaquer un agent de la fonction publique nommément. C’est tout le service ou personne. Notre taupe a confirmé : soutien total de la direction. Et la vieille peau était une vétérante en cassage de pauvres. Elle nous a raconté qu’un jour la vieille peau a refusé une allocation exceptionnelle à un jeune SDF cancéreux qui demandait à mourir dignement. Je pense encore aujourd’hui que c’était une légende urbaine. Mais cela donne bien la mesure de la réputation du personnage sur lequel je venais de me casser les dents.

Aujourd’hui, j’aurais fait du barouf, j’aurais contacté le correspondant de presse du coin, ainsi que l’association des usagers de l’administration. J’aurais mis la même détermination à la faire tomber qu’elle en mettait à nous casser. J’aurais eu sa tête.
Mais là, j’étais au bout de tout, dans une période de grande fragilité, de lutte titanesque contre la désespérance. Je ne pouvais mobiliser toute l’énergie qui me restait pour ce combat du pot de terre contre le pot de fer.

Et elle le savait, la salope!

J’ai donc signé une déclaration de vie commune, alors que je me languissais à 50 km de celui qui allait devenir un jour le père de notre fille!

Et puis rien.

Aucune nouvelle de la CAF.

C’est finalement la taupe de ma belle-mère qui, avec une belle détermination que je salue, avait déterré notre dossier aux archives, classé sans suite. M’avoir forcée à abdiquer ne lui avait pas suffi à cette garce, il avait fallu qu’en plus elle nous coupe définitivement les vivres.
Notre dossier de RMI couple de mes deux a enfin été activé, je ne sais plus au bout de combien de temps de bataille stérile. On s’est partagé cette aumône, jusqu’à ce que nous retrouvions enfin un boulot chacun et que nous nous empressions d’oublier cette période noire de notre vie.

La seule chose sur laquelle la vieille chouette ne s’était pas trompée, c’était sur la profondeur de nos sentiments. Malgré le chômage, la misère, la séparation, le harcèlement, notre couple a tenu bon. Il lui a même survécu.