Entre l’autisme égocentrique de mes concitoyens qui continue à me travailler et un revival helvétique, c’est le choc des civilisations.

Avoir été frontalière de la confédération helvétique m’a imprégnée de quelques us et coutumes descendus des alpages. Aujourd’hui encore, je suis infoutue de balancer un papier par terre. Je peux même faire un détour de plusieurs centaines de mètres pour déposer mes déchets dans une poubelle. Ceci dit, il est vrai que nous sommes moins bien pourvus en poubelles que nos voisins suisses et il m’arrive fréquemment de rapporter mes déchets à la maison.
C’est dire si un comportement comme celui de ne pas jeter de papier à terre peut rester ancré des années après n’être plus exposé à la contrainte sociale qui l’a renforcé. Car la propreté légendaire des trottoirs suisses n’est pas une question de peur du gendarme ou de protection du portefeuille, les deux ressorts les plus couramment utilisés en France, mais bien une question de contrôle social.

Le contrôle social.

Tous les touristes français le savent : immanquablement, quand vous balancez votre paquet de clopes vide sur le trottoir de Genève, dans les secondes qui suivent, un passant vous abordera et vous dira avec un sourire discret et son accent totalement inimitable : Excusez-moi, mademoiselle, mais je crois bien que vous avez perdu quelque chose. Et il vous fixe avec une belle insistance, jusqu’à ce que vous ayez récupéré votre petite bouse et il peut même pousser l’amabilité jusqu’à vous indiquer la poubelle la plus proche, laquelle est souvent, effectivement, très proche.
Il est certain que la douille pour balançage de papiers au sol coûte un œil en Suisse, mais ce n’est pas la crainte de l’amende qui pousse les gens à agir, c’est le regard des autres.

Ado, je suis allée en séjour linguistique en Allemagne, en Bavière pour être précise, c’est à dire au pays de Sissi Impératrice. Nous venions en troupeau de Françaises et notre comportement nous désignait comme telles aux yeux de tous les habitants du bled.
Le premier jour, nous sommes parties en reconnaissance en ville. C’était un jour férié. une journée très calme, avec peu de circulation, que ce soit piétonne ou automobile. Nous arrivons à un passage piéton. Le bonhomme est rouge. 2, 3 Allemands attendent sur le bord du trottoir, tranquillement. Nous arrivons parmi eux. Un coup d’œil à droite, un coup d’œil à gauche : la rue est déserte, à perte de vue. Nous traversons. C’est en arrivant sur le trottoir d’en face que nous toisons l’air ébahi des autres piétons. Même si le bonhomme était resté rouge toute la journée, il y a fort à parier que jamais, au grand jamais, ils n’auraient tenté une traversée à l’arrachée!

Le soir, j’en parle à mon prof d’Allemand, m’étonnant de la discipline des Germaniques.

En fait, c’est plus subtil que cela. Rien n’est vraiment explicite dans les comportements sociaux des Allemands. Ce qui compte, c’est le regard des autres. Tu as remarqué que passé 22h00, il n’y a plus de jeunes dans la rue. Il existe une sorte de couvre-feu pour les mineurs. Si les policiers trouvent un jeune dans la rue, la nuit, ils ne l’amènent pas au poste, ils le ramènent à la maison. Là, ils ne collent pas d’amende aux parents, rien, ils se contentent de prendre leur temps, de discuter avec les parents, un bon quart d’heure, et ils repartent tranquillement. Le seul truc, c’est qu’ils laissent leur girophare bleu tourner tout ce temps. Tu as remarqué qu’il n’y a pas de volets aux fenêtres en Allemagne, alors, la nuit, un gyrophare bleu, ça réveille tout le monde, aussi sûrement qu’une sirène. Tous les voisins du gamin savent que le moufflet a été ramené tard dans la nuit par les flics. Et pendant plusieurs jours, les parents vont se retrouver confrontés à l’insistance bienveillante de leurs voisins, à leurs remarques, qui sont ici, un contrôle social très fort.

Responsabilité individuelle

Nulle règle de vie en société ne fonctionne vraiment tant qu’elle n’a pas été intériorisée par ceux auxquels elle s’impose. La peur du gendarme s’y change rien. Il faut que l’ensemble de la population trouve normale une règle pour s’y soumettre volontairement. L’adhésion volontaire est la clé de voûte du comportement social. Cette intériorisation des règles qui régissent le vivre-ensemble cher à Hannah Arendt fonctionne dans les deux sens. C’est ainsi que la violence ou le brigandage peuvent être collectivement accepté comme mode de vie normal, y compris par ses victimes. Le secret du succès d’une régle de société, c’est l’adhésion réelle de ceux qui y sont soumis, la coercition n’y change rien.

Par contre, le comportement du corps social influe sur les comportements individuels, y compris en l’absence de règle écrite.

Nous vivons dans un quartier de retraités. Lesquels soignent avec amour leur jardin, et ce d’autant plus qu’ils jouissent d’un temps libre illimité. Il est remarquable que les pelouses tendent à toutes avoir la même hauteur de gazon, en même temps. Lorsque la première tondeuse pétarade dans le petit matin frais d’un dimanche ensoleillé, c’est souvent le signal de départ du concert des tondeuses du coin. Et le fait de laisser sa propre pelouse prendre un air de savane nous expose au regard torve et lourd de reproches des voisins. Leur pouvoir normatif est en marche. Dernièrement, nous avons même appris qu’ils menaient une fronde larvée contre notre végétation : Vous ne vous rendez pas compte, il y a bien trop d’arbres chez, vous. Il y a trop de choses, il faut couper tout ça!.
Trop d’arbres par rapport à quoi? A leur norme auto-élaborée. Ce qui nous sauve encore, c’est qu’aucun d’entre eux ne se sent investi du rôle de porte-parole du groupe.

Dans le cas de la discipline toute germanique du ramassage des papiers dans la rue ou du respect du bonhomme rouge ou du couvre-feu, ce qui fait toute l’efficacité du contrôle social, c’est que chaque personne, individuellement, se sent impliquée dans le respect de la règle, fusse-t-elle implicite. C’est pour cela que n’importe quel citoyen suisse se permettra de vous faire remarquer civilement que vous êtes un gros porc indigne de fouler le sol de la patrie de Luther. Et c’est à cause de cette implication de chacun dans l’oeuvre de tous qu’il n’est pas possible de faire le goujat dans la confédération helvétique sans être immanquablement ramené à l’ordre.

Tous pour un

Pour aller en Allemagne, nous avons traversé la Suisse et l’Autriche. À l’approche de la frontière austro-suisse, le chauffeur de bus nous avait demandé de bien vouloir ranger nos appareils photos, car nous entrions dans la zone stratégique de défense suisse. Nous nous sommes bien sûr collés aux vitres pour voir cette chose étrange. Il s’agissait d’une bande gazon soigneusement tondu de 200 ou 300 mètres de large, au milieu de laquelle s’étirait un tortillon de fil de fer barbelé de peut-être un mêtre de diamètre. Consternation amusée dans les banquettes.

Ne rigolez pas! Ce système de défense a déjà fait ses preuves, car, à ce jour, nul pays n’a jamais envahi la Suisse!

Bien sûr, on peut toujours penser qu’un système bancaire mondialisé peu regardant sur la provenance des fonds engrangés en son sein est une bien meilleure garantie de paix que l’inénarable système de défense suisse. Mais d’un autre côté, il est bon de savoir que l’armée suisse, c’est sa population. Chaque citoyen est une sorte de réserviste permanent et possède dans un coin de sa maison, son kit du petit Suisse combattant. Cela peut sembler drôle à première vue, mais repensez à la bataille de Mogadiscio en 1993, et imaginez le calvaire que cela peut-être de devoir envahir un pays où, dans chaque maison, il y a un combattant qui se sent individuellement responsable de la défense de sa patrie.

C’est cette conscience individuelle de l’impact sur l’ensemble de la collectivité que peut avoir chaque acte, chaque comportement, qui, à mon sens, fait toute la différence entre l’incompréhensible discipline des Suisses ou des Allemands et ce que l’on appelle notre côté latin, autrement dit notre total je-m’en-foutisme!
Et c’est peut-être cela que nous avons perdu, encore plus sûrement qu’un papier gras sur un trottoir de Genève.