Hier, il faisait beau, un temps idéal pour une balade.

Aussi, monsieur Monolecte s’est décidé à aller acheter cette échelle en promo dont il a tant besoin, au magasin à 18 km de chez nous. Il a proposé à la naine de venir avec lui. Elle pousse des cris de joie, sautille un peu partout et les voilà partis dans ma vieille R19. Je reste à la maison, dans le secret espoir de parvenir à boucler une maquette pour lundi.

Le trajet aller s’est bien passé.
Monsieur Monolecte est plutôt content. Il vient de mettre la main sur la dernière échelle en promo. Il se dit que c’est un bon achat. Que la prochaine fois que les services techniques municipaux viendront lui prendre la tête avec la hauteur réglementaire de notre haie, il pourra tailler les branches sans risquer sa peau. Qu’il va enfin pouvoir monter sur le toit pour graisser la tête de l’antenne satellite qui en a bien besoin. Qu’il est vraiment content de passer ces quelques instants privilégiés avec la gamine. Il décide de lui offrir des bonbons, une grosse boite de bestioles gélifiées. Mais elle dit qu’elle n’aime pas ça, qu’elle veut plutôt les boulettes de chocolats colorées qui fondent dans la bouche, pas dans la main. Il se dit qu’à 3 ans, elle pourrait encore avaler de travers une pastille et tranche pour une plaque de chocolat blanc avec des pastilles incrustées dedans. Il pense avec une petite satisfaction perverse au sourcil que je ne vais pouvoir m’empêcher de froncer en voyant cette chose faite de sucre, de graisse et des tas d’autres trucs chimiques suspects mais néanmoins très bons.

La gamine est d’humeur charmante, elle ne cesse de babiller à l’arrière, brodant des tas d’histoires plus ou moins inspirées de faits réels. Monsieur Monolecte s’apprête à passer une enfilade de virages assez serrés et il commence à lever le pied.

C’est à ce moment-là qu’il surgit dans le rétroviseur, littéralement scotché au pare-choc arrière de la R19. Il est manifestement très énervé et très pressé, le gars dans sa bagnole de mia libertaprout. Monsieur Monolecte envoie un petit appel de frein pour que le malotru se décolle de son coffre. Ça rend le fangio des cambrousses totalement hystérique dans son puissant break Laguna gris immatriculé dans les Hautes-Pyrénées. Il se met à vociférer en agitant les bras, accompagné par sa compagne de droite. Il fait signe à monsieur Monolecte de se garer tout de suite sur le bas-côté pour régler ça entre hommes, sûrement. Monsieur Monolecte qui regarde aussi et surtout la route, a vu il y a quelques secondes que juste après le virage qui s’annonce, il y a un tracteur qui commence à sortir d’un chemin sur la droite. Il freine un peu plus fermement tout en commençant à gueuler contre le chauffard. Celui-ci déboîte alors en plein virage, visibilité 0, puis, apercevant le tracteur, se rabat brutalement devant la R19 avant de piler. Les deux voitures sont maintenant à l’arrêt, juste à la sortie d’un virage sans visibilité. Il y a des gosses à l’arrière du tracteur qui regardent la scène avec des yeux ronds. Le fou du volant sort de sa bagnole, probablement pour péter la tronche de mon mari. La petite est terrifiée à l’arrière, elle pleure. Monsieur Monolecte ne pense qu’à une chose : ils sont à l’arrêt à la sortie d’un virage sans visibilité. Il ne bronche pas. L’autre furieux s’agite encore un peu et laisse tomber. Il repart à fond de train et dépasse le tracteur en haut d’une côte.

"Si j’avais eu un flingue, je l’aurais descendu ce connard. Il a mis en danger la vie de ma fille"

C’est que qu’il m’a dit à la fin de son récit. Nous avons toujours pensé que les armes à feu ne doivent jamais être à portée de la main, jamais. Je pense que moi aussi, j’aurais eu envie de le tuer, ce moustique sans cervelle. J’en ai toujours envie, à l’heure où j’écris. Je pense à cette tâche, cet immondice nombriliste qui par sa conduite de taré a manqué me priver de ma famille. Sur cette petite route de campagne, en cette belle journée printanière, ils ont failli mourir. Quelques secondes d’inconséquence auraient pu suffire pour que la vie de quelques personnes bascule à jamais.
Je me dis que ce microbe finira bien par se planter la gueule quelque part, surtout que les routes de son département pardonnent encore moins l’approximation que celles du Gers, pourtant déjà bien meurtrières. Mais il y a toutes les chances pour que ce soit en décimant une famille qui se baladait tranquillement, une belle journée ensoleillée.