Ce qui fait tout le succès des systèmes totalitaires, c’est qu’il y toujours bien plus de gens convaincus de la nécessité de coopérer activement avec le tyran pour optimiser leurs chances de sauver leurs fesses que de résistants qui luttent contre l’inadmissible ou l’indicible.

 

On a eu beau glorifier la Résistance dans un méritoire effort de réconciliation nationale, la réalité historique nous enseigne que quand la botte du tyran vient éclater les arpions du bon peuple, il devient très urgent de ne rien faire (au mieux) ou de collaborer presto. Lutter, résister, c’est un peu l’exception et les Révolutions sont toujours l’œuvre d’une poignée de bougons légèrement plus tenaces et teigneux que les autres. La majorité préfère cultiver son jardin, faire le dos rond en attendant que l’orage passe au-dessus de sa petite tête et surtout, ne se pose pas de questions gênantes.
La constance de l’inutilité de ce genre d’attitude n’y change rien.

Je me souviens encore des cadres winwin des années 80, bouffés par l’idée de la frime et du fric à gogo, qui faisaient preuve de tant de pédagogie pour expliquer aux ch’tites n’ouvriers[1] renfrognés que leur licenciement participait directement à la marche glorieuse du progrès et à la bonne santé de l’entreprise et qu’il fallait être de sacrés égoïstes sans cœur pour faire la gueule pour si peu.
Je me souviens des DRH pontifiants qui expliquaient avec des trémolos dans la voix la cruelle nécessité des restructurations d’effectifs à ceux qui avaient donné le meilleur d’eux-mêmes pour la prospérité de tous, pensaient-ils, les naïfs, mais en fait de certains seulement, certains dont ils ne faisaient naturellement pas partie.
Je me souviens des donneurs de leçons de tous poils qui ont fustigé la masse ignare du peuple boudeur, celui-là même qui refuse les bienfaits de la globalisation de la concurrence entre les hommes et les femmes de l’ensemble de la planète, mise en concurrence saine mais dont les prescripteurs, curieusement, prennent toujours grand soin de se mettre à l’abri.
Je me souviens aussi du regard froid de certains agents de l’ANPE, lorsqu’ils annoncent que décidément, nous ne faisons vraiment pas assez d’efforts pour trouver un boulot qui n’existe pas, et que si l’on est toujours au chômage, c’est forcément un peu de notre faute, qu’il faut être borné pour s’accrocher à des choses aussi futiles que l’expérience professionnelle ou des brassées de diplômes pour refuser stupidement l’un de ces merveilleux métiers en tension qui nous tendent leurs petits musclés de poor job.
Je me souviens, enfin, et c’est encore frais et vif dans ma mémoire, la désinvolture avec laquelle les zélés salariés des ASSEDIC peuvent vous annoncer que pour cause d’obscures manipulations informatiques de listes étranges et ésotériques, vous vous retrouvez subitement et sans autre forme de procès, privés de vos maigres subsides de salarié involontairement privé d’emploi.

Parce que finalement, on a bien l’impression qu’il y a une joie un peu malsaine à infliger aux autres ce que pour rien au monde vous ne voudriez pour vous, et ce, d’autant plus que vous croyez mordicus que votre collaboration vous élève au-dessus de la masse de ceux qui subissent et vous met définitivement à l’abri de ce genre de petits malheurs ingrats.

Seulement, le hic, c’est que personne n’est jamais à l’abri de rien, et que de participer activement à l’entreprise de démolition des autres est loin d’être une garantie de passer au travers. Mais voilà, les zélés soutiens à la marche triomphante du progrès qui s’essuie les pompes sur la face des autres, ou les obscurs petits fonctionnaires obéissants de la machine à broyer les hommes finissent toujours par se faire rattraper par la bête immonde qu’ils croyaient appâter par leur soumission. Au mieux, il hériteront d’une bonne coupe de cheveux qui dégage les oreilles à la Libération.

C’est ainsi qu’un beau jour, les cadres de HP qui n’avaient pas eu d’états d’âmes à délocaliser le job des autres sous des cieux plus favorables à l’exploitation de l’homme par l’homme, se trouvèrent fort dépourvus lorsque la bise leur tomba sur le paletot et s’empressèrent de retrouver les chemins tortueux de la contestation du système qu’ils servirent pourtant si promptement peu de temps auparavant.
C’est ainsi que nombre de DRH, faute d’effectifs encore à réduire, goûtent à leur tour aux joies du pointage mensuel.
C’est ainsi que les intellectuels, journalistes, politiques et autre prescripteurs de lavements sociaux se sentent parfois bien seuls avec un peuple devenu sourd à leur admonestations.

C’est ainsi que les salariés de l’ANPE rentrent en résistance, certes pour défendre les droits des chômeurs, durement rognés ces derniers mois, mais aussi et surtout parce que l’entrée en action du plan de contrôle mensuel des chômeurs rend leur tâche totalement impossible, faute de moyens et d’effectifs.
Et c’est ainsi, enfin, que les salariés des ASSEDIC s’apprêtent à entrer en grève, non pas pour protester contre la cruelle chasse aux chômeurs mise en place depuis le début de l’année et qu’ils contribuent à rendre encore plus dure et inhumaine, mais parce que maintenant, ce sont leurs propres postes qui sont menacés.

Voilà qui prouve une fois de plus qu’il est difficile de tirer des leçons de notre histoire, proche ou lointaine, et que ce sont toujours les mêmes erreurs qui se répètent.
Il a fallu aux Argentins que 80% d’entre eux sombrent dans la pauvreté pour qu’ils comprennent enfin la nature du système qu’ils subissaient et qu’ils unissent leurs forces contre lui. Et nous? Que nous faudra-t-il encore pour comprendre que face à la logique qui écrase les hommes et les abandonne ensuite au bord du chemin, le refus est la seule attitude possible?

Notes

[1] A lire en se faisant la voix de Mr Sylvestre des Guignols de l’info!