Au commencement, il y avait les PTT, qui distribuaient indifféremment le courrier et les appels téléphoniques pour tous : c’était l’aménagement du territoire.
Aujourd’hui, il y a La Poste qui externalise les process rentables et France Telecom, l’ex entreprise publique avec des méthodes commerciales et manageriales qui n’ont rien à envier au privé. Au milieu, il y a l’usager, devenu client, seul dans le marigot concurrentiel des télécommunications.

L’aménagement du territoire partait d’une idée simple : tout usager des services publiques français devait avoir accès aux mêmes prestations et au même prix, quelque soit son lieu de résidence. De la grande ville au petit bled, tout le monde devait avoir accès à son bureau de poste, à des cabines téléphoniques, à une ligne de téléphone, avec un tarif unique pour tous. C’était plutôt bien, mais pas toujours parfait. Il fallait parfois attendre longtemps pour avoir une ligne de téléphone et tout le monde râlait souvent contre l’indolence légendaire des fonctionnaires qui profitaient d’un intolérable monopole.

Saine concurrence!

Est arrivée alors l’idée qu’il fallait être plus efficace, et que question efficacité, la concurrence, y a pas mieux pour stimuler. On a séparé les PTT en deux entités assez logiques : le courrier et le téléphone.
On a commencé à dire qu’il fallait manager tout cela différemment, toujours pour plus d’efficacité : on a donc ralentit le recrutement des fonctionnaires tous mous pour des contractuels et des intérimaires tous motivés.
Puis on a parlé rentabilité. On a supprimé des postes d’agents, embauché des commerciaux. On a réduit les heures d’ouverture de certains bureaux, puis on a commencé à "regrouper" les agences, les bureaux de poste.

Je crois que c’est là que les gens ont arrêté d’applaudir pour recommencer à râler : quand LEUR bureau de poste a fermé.

Puis, la concurrence est enfin arrivée. Des tas d’opérateurs nouveaux. Et la téléphonie mobile. Et des tas d’offres concurrentielles. Et au lieu de se rationaliser, les factures de télécommunication ont commencé à exploser. Avec des tas d’abonnements, des engagements sur 2 ans. Et le service s’est différencié selon l’endroit où vous habitez. Et les autoroutes de l’information sont passées au large des campagnes.

Rat des villes, rat des champs

Ainsi, aujourd’hui un citadin peut souscrire à une offre ADSL très haut débit chez un opérateur privé pour une bouchée de pain : 15€/mois et il a du 20 Mo/secondes + la machinbox qui permet d’avoir Internet sans fil, un bouquet de chaînes TV et pour 10€ de plus, il a le téléphone gratuit et illimité sur toute la France métropolitaine. Il paie entre 10 et 20€/mois de téléphone mobile. Ce qui lui fait la facture de télécommunication à 25 – 45€/mois maxi. C’est bien.

Prenons le Gersois. Quelques uns, dans les principales villes du département ont le droit à ça. Et puis il y a les autres. Ceux qui ne sont pas éligibles, ceux qui ne font pas partie des heureux élus. Déjà, la saine concurrence, ce n’est pas pour eux : c’est forcément une ligne FT et 14€/mois d’abonnement sans rien, juste pour avoir le téléphone. Certains ne peuvent pas avoir accès à l’ADSL, même en suppliant à genoux. En fait, ils sont plutôt au service minimum pour tarif maximum :

  • Bonjour, je ne comprend pas : je viens de prendre l’option affichage du numéro et je n’ai rien qui s’affiche.
  • C’est normal, votre ligne n’est pas compatible avec ce service.
  • Je ne comprend pas. Quand j’ai pensé prendre ce service, j’ai appelé le service client pour avoir confirmation de ma compatibilité, on m’a affirmé que c’était possible. J’ai bien insisté, parce que nous devions changer tous les téléphones de l’entreprise pour être compatibles avec cette option.
  • Et bien la personne qui vous a répondu s’est trompée. Votre ligne est obsolète. Ce n’est pas possible.
  • Mais comment on fait? On a acheté le matériel, pris l’abonnement au service. La ligne va bientôt être rénovée?
  • Non!
  • C’est pour quand?
  • Jamais, cette ligne n’est pas assez rentable.
  • mais on a besoin de ce type de services pour notre entreprise.
  • Si vous voulez, vous pouvez prendre du Numéris, mais ce sera plus cher…

Sinon, il y a l’ADSL, mais non dégroupé et pas pour tout le monde. Non dégroupé, cela veut dire qu’il faut continuer à payer 14€/mois à FT. Juste pour la ligne. Le prix de l’abonnement tout compris du gars de la ville. Puis on ajoute l’abonnement ADSL. Ça va moins vite (2 Mo, peut-être 8, un jour, si on est sage!) et c’est plus cher : 25€/mois. Plus les 10€ de communications locales et nationales en forfait illimité. Plus le portable… qui ne passe pas forcément, parce que chez nous, la couverture, elle a des trous. Mais d’un autre côté, il peut s’en passer des kilomètres avant de trouver une cabine téléphonique. On paie 49€ là où le citadin allonge 24€… et la télé n’est pas comprise dedans. On devrait être content de contribuer de la sorte à l’explosion des réseaux urbains. Mais ce n’est pas tout!

Juste au moment où sont arrivés les abonnements téléphoniques illimités, sont arrivés… les numéros spéciaux, les 08 quelque chose. Difficile d’y échapper. Alors que les 0800 (gratuits), se sont rarifiés, les autres 08, payants, ont explosé. Comme pour les fameux services clients, qui ont nettement revalorisé la minute de Vivaldi! Non seulement, on appelle parce qu’il y a quelque chose qui ne fonctionne pas, mais en plus, on surpaie l’appel… en plus du forfait illimité. Car les numéraux spéciaux sont tous hors forfait. Même les tous derniers, ceux attribués aux heureux citadins possesseurs d’une machinbox à abonnement pas cher. Quand j’appelle mon pote à Fleurance, dans le même département que moi, sur son numéro machinbox, je paie plus cher que lorsque j’appelais mes amis de Lyon avant le forfait illimité. Et ces numéros se répandent : plus moyen d’appeler Ikéa ou mon assureur ou les ASSEDIC ou des tas d’autres endroits plus ou moins incontournables sans payer en surtaxé, hors forfait. Ce qui se rajoute à ma facture. Qui ne cesse de gonfler…

Bref, on l’aura compris, la saine concurrence est hautement élective et discriminante, elle s’assoit joyeusement sur les concepts aussi obsolètes que l’aménagement du territoire, l’égalité entre citoyens. De toute manière, nous ne sommes plus des citoyens, des usagers, mais seulement des consommateurs. Des clients. Tout juste bons à aligner les paiements. Présumés coupables. Il est bien révolu, le temps où la SNCF clamait "le progrès ne vaut que s’il est partagé par tous", de même que celui où EDF assurait "Nous vous devons plus que la lumière".

Maintenant, on nous dit plutôt "pour vous, c’est moins bien, mais ce sera plus cher!"