Il y a deux manières de considérer le cinéma : comme une industrie juteuse vouée au divertissement ou comme un média, un art permettant de faire passer un message, voire d’éduquer le spectateur.
The Corporation se contente de nous ouvrir les yeux sur le fonctionnement intime des entreprises et par ricochet, de notre civilisation.

The CorporationThe Corporation est un documentaire ciné dans la lignée des films de Michael Moore, le côté débonnaire et déconneur en moins.
L’objet de cette investigation de 145 mn c’est la société, l’entreprise! Comment est née la société anonyme? Comment ce modèle de structure économique s’est développé, étendu? Comment fonctionne cette entité, cette personne, car il s’agit bien d’une personne au sens juridique du terme, une personne morale?

Historique

La société est née pendant la Révolution Industrielle, lorsqu’il est devenu nécessaire de regrouper un certain nombre de personnes pour pouvoir mettre sur pied et exécuter de grands ouvrages d’art : pont, canaux… etc. A l’origine, la société se constituait donc pour une tâche définie par un maître d’ouvrage souvent institutionnel : États, Municipalités, etc. Elle n’existait que le temps de la réalisation du projet et devait suivre une charte bien précise quant à ses moyens, devoirs, droits et obligations.
Tout changea lorsque que les avocats des sociétés, rebondissant sur la loi accordant des droits au Noirs, obtinrent que les sociétés jouissent des mêmes droits que les personnes et deviennent donc des personnes morales. Ce statut permit de reporter la responsabilité juridique des associés sur l’entreprise : on venait de créer un monstre!

La société est une personne

… juridique qui existe en dehors des personnes qui gravitent autour d’elle et en son sein. Ainsi donc, que ce soit dans les instances dirigeantes, les assemblées d’actionnaires ou chez les salariés, cadres ou sous-fifres, personne n’est responsable de ce que fait la société, celle-ci ne devant rendre de compte à personne d’autre que les actionnaires.
La société n’existe que dans un seul but : faire du profit! Les autres considérations sont totalement anecdotiques.

Motivée que par le seul appât du gain, diluant les responsabilités individuelles dans un no man’s land juridique, libérée de toutes contraintes vis à vis du reste de la communauté humaine par la libéralisation des échanges, la société a la bride sur le cou et devient un monstre, une entité tyrannique qui vit hors des règles, des lois et de la représentation démocratique.

Une analyse psychiatrique menée sur cette personne morale sans morale révèle que la société dans son fonctionnement actuel est un psychopathe de la pire espèce, déconnecté des conséquences de ses actes, privé de la moindre trace d’empathie, une sorte de créature de Franckenstein qui s’apprête à étrangler son créateur dans sa logique folle!

Etude de cas

Le documentaire canadien[1] monte en puissance dans sa démonstration lorsqu’il aborde les exemples concrets.
On y apprend à quel point la recherche du profit prime sur toute autre considération. Comment IBM a mis sa technologie des cartes perforées au service de la logistique des camps d’extermination nazis. Comment Coca Cola a créé le Fanta Orange pour pouvoir continuer à commercialiser du sucre avec des bulles dans l’Allemagne hitlérienne. Ou comment Monsanto est le probablement le plus grand serial killer de tous les temps : l’agent orange au Viet Nam, qui fait encore des victimes aujourd’hui, ou, plus près de nous, le Posilac, médicament permettant d’augmenter la production des vaches laitières dans des conditions effroyables et dont des sous-produits, reconnus comme toxiques à la santé humaine, se retrouvent dans la majeur partie du lait consommé quotidiennement sur l’ensemble du territoire américain.
Pour aider à notre édification la plus complète, les auteurs racontent l’histoire des journalistes qui ont voulu exposer à la population l’histoire du Posilac, de quelle manière Monsanto, usant de méthodes d’intimidation diverses et variées qui ne sont pas sans évoquer un bon épisode des Soprano, a réussi à leur clore le bec et à continuer d’empoisonner les Américains en toute quiétude. Et après cela, demandez-vous quelle est la crédibilité de cette société quand elle fait pression sur les gouvernements pour autoriser l’usage des OGM, sensés lutter contre la faim dans le monde et tout ça!

Atteintes à l’environnement, pillage des ressources naturelles, pollutions, empoisonnement des personnes et de la biosphère, soutien aux dictateurs de tous poils, exploitation féroce de la main d’œuvre la plus fragile (femmes, enfants), privatisation du vivant, spoliation des ressources naturelles, le bilan de l’activité des sociétés dans le monde parle de lui-même.
Et pourtant, on ne parle plus que de dérégulation, de libéralisation renforcée, de la diminution, voire de la disparition des contraintes[2]. Aujourd’hui, de nombreuses sociétés transnationales sont devenues totalement incontrôlables, ne répondent plus de leurs actions, de leurs crimes ou de l’impact qu’elles ont sur l’accélération de la dégradation de notre planète. Elles sont exonérées de toute responsabilité, laissant aux communautés et organisations civiles le soin de s’organiser comme elles le peuvent pour tenter de réparer les dégâts et les exactions commis au seul nom du profit. Rien ne doit plus échapper à leur appétit insatiable : eau, énergie, communications, santé, éducation. Tout doit pouvoir être monnayable et ce qui n’est pas solvable n’existe pas.

Ce documentaire n’est même pas trop long, tant il y a à dire sur le sujet. A travers le seul prisme de l’entreprise, il balaie l’ensemble des activités humaines et de leurs problématiques actuelles.

C’est un film totalement indispensable pour comprendre le monde contemporain!

Soumis à la censure des grands distributeurs mondiaux, qui font eux-même partie de la machinerie dénoncée par le film, The Corporation a du mal à trouver ses spectateurs, alors que l’on peut le considérer comme d’intérêt public. Dans la lignée des films de Michael Moore, il permet de remettre en question certaines évidences et d’alimenter notre réflexion sur le fonctionnement de la société humaine globalisée, à la veille de grands choix politiques.

A voir donc de toute urgence!

Faites le siège de votre exploitant pour qu’il tente de trouver une copie, sinon, vous pouvez déjà le commander en DVD toutes zones, VO, ST Fr en attendant de le trouver en France.


Le site officiel
La fiche d’Allociné
La critique de Comme au Cinéma

Notes

[1] Faut-il dire à quel point les canadiens sont impliqués dans la lutte contre les dérives de la globalisation et la toute-puissance des Corporations? Voir CMAQ ou Alternatives

[2] entendre de tout cadre réglementaire, juridique!