Le mariole

C’est un garçon de sept ou huit ans qui en paraît à peine six.

Courant d'HuchetJe le remarque tout de suite, bien sûr, à cause de l’énorme plâtre qui lui enserre le bassin, une de ses jambes — la gauche, je crois — et le cloue sur son mauvais transat. De toute l’assemblée d’éclopés de la vie que nous avons là, il est le plus visible, mais probablement pas le plus abîmé.
Encore que…

J’ai la toute petite vingtaine et je n’ai toujours pas fini de cicatriser de mon enfance. J’ai posé mon sac de couchage dans ce centre de vacances de la DDASS pour une paire de jours et bien sûr, la mise en abîme de ma propre enfance est vertigineuse. Il n’y a là que des survivants, comme moi, des gosses qui ont poussé un peu n’importe comment et beaucoup malgré tout, malgré leur famille, le plus souvent. C’est marrant, plus on a besoin d’empathie, d’un regard bienveillant, et moins on en reçoit, généralement. Ces gosses sont des rescapés qui se tricotent des bouts de vie, des bouts de jeunesse et qui sont considérés par ceux qui sont payés pour s’en occuper comme de la graine de voyous. Bien sûr, il y a la petite blondinette au minois en forme de cœur qui trouve toujours une paire de bras de compatissante, quelque source administrativement correcte pour étancher son immense soif d’amour. Il y a toujours un gosse mignon comme un ange au milieu de tous les autres, plus rebelles, plus insaisissables, plus revêches, tout autant dans le besoin affectif mais à qui on n’a pas appris à séduire, on n’a pas appris à aimer ou à être aimer, ceux qui, en rien, ne flattent la fausse générosité de leurs adultes référents.

  • Oh, lui, ne t’en occupe pas, c’est un mariole !

Et pan, voilà comme on expédie un CV de gosse de personne sous le soleil de juillet, quelque part sur la côte landaise.
Le gosse n’est pas à table avec nous, sa jambe raide comme l’injustice le relègue un peu plus loin, une assiette en équilibre sur sa carapace blanche, un poignet bandé se refusant paresseusement à fouiller la nourriture.
J’ai bien vu qu’il aime faire le clown, attirer l’attention, qu’il aime provoquer, non pas les élans compassionnels, mais les haussements d’épaules agacés. Il est populaire auprès des autres, dans sa posture de petit commandeur statufié de son vivant, petit poil à gratter irritant qui aime bien démanger là où ça fait mal. Il est vif, il est dur, il a parfois un regard de vieillard.

  • Il a fait le zouave pour épater sa petite copine. Il est monté sur le balcon, a joué l’équilibriste et voilà le travail ! Il est tombé directement sur le ciment de la cour. Heureusement pour lui, comme il est jeune, ses os sont souples et il a, en quelque sorte, rebondi sur le sol. Il a eu de la chance, il aurait pu se tuer avec ses conneries.

Il ne mange pas, il attend que ça passe. D’ailleurs, quand il pense que personne ne l’observe, il est plutôt en mode passif. D’un autre côté, momifié comme il l’est, il aurait bien du mal à faire beaucoup plus de grabuge qu’une mauvaise vanne dégainée à l’occasion.

  • Ça ne doit pas être facile pour couper ta viande.

Il ne daigne même pas me répondre. Il est plutôt boudeur et je mets ça sur le compte de la chaleur estivale qui doit le faire baigner dans son jus. Du coup, je m’attache à découper de petits morceaux de nourriture tout en racontant tout et n’importe quoi, comme à mon habitude, juste pour meubler le silence et distraire sa solitude volontaire. À aucun moment, je ne l’interpelle sur son mutisme, sa bouderie, son plâtre. Je ne lui pose aucune question, je lui raconte juste des petites histoires, comme j’en ai déjà le goût, des petites tranches de vie, pour faire sourire ou réfléchir, des petits riens dont on fait les petites passerelles entre les êtres.

Comme j’ai fini de transformer son assiette en puzzle, je lui repose sur le bassin et je me contente de rester assise à côté de lui, comme ça, sans rien dire, juste en m’attachant à regarder dans la même direction que lui.
Et moi aussi, je me mets à attendre.

Sa main glisse vers sa fourchette. Il picore un peu. Et il se met à parler, comme ça, sans particulièrement s’adresser à moi, mais en faisant en sorte que son filet de voix soit suffisant pour que j’entende tout. J’ai réussi à ne pas bouger un sourcil et j’ai écouté.
J’ai écouté son histoire de petit garçon de trop, de gamin perdu sans collier dans les couloirs d’une institution. Il m’a parlé de la carte postale annuelle que sa mère lui envoie pour Noël. Il m’a surtout parlé de la dernière, celle où elle lui promettait de venir le voir pour son anniversaire.
Alors, ce jour-là, il l’a attendue. Il s’est juché sur le bacon, tel Sœur Anne, pour la voir venir. Et il a attendu, attendu, avec cette foi féroce que seuls les enfants cultivent jour après jour. Il a attendu toute la journée et elle n’est pas venue. Alors, il a enjambé la balustrade et là, il a lâché la rampe, au propre comme au figuré.

Je reste à ses côtés et je ne dis surtout rien. Parce qu’il n’y a rien à dire et qu’il n’attend visiblement plus rien, même pas une réponse. Je ne sais pas s’il dit vrai ou s’il a brodé son histoire à mon attention exclusive, je ne cherche même pas à savoir, son récit se suffit à lui-même. En fait, je le crois, comme ça, d’instinct, je le crois. Peut-être juste parce que j’ai mes propres histoires à me traîner, mes propres blessures à cicatriser. Peut-être aussi que c’est ça qu’il a senti chez moi, que c’est ça qui l’a poussé à raconter ce dont on ne parle jamais.

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44 réponses
  1. Un partageux
    Un partageux dit :

    Après ton pépé venu vendre une bague en or voilà encore une personne bien cassée par la vie. Dans mon dernier billet je raconte comment c’est difficile de juste parvenir à obtenir des indemnités journalières d’arrêt maladie quand tu multiplies les petits bouts d’emploi. Alors que les milliards coulent à flots chez les banquiers…

    http://partageux.blogspot.com/

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  2. Un partageux
    Un partageux dit :

    Après ton pépé venu vendre une bague en or voilà encore une personne bien cassée par la vie. Dans mon dernier billet je raconte comment c’est difficile de juste parvenir à obtenir des indemnités journalières d’arrêt maladie quand tu multiplies les petits bouts d’emploi. Alors que les milliards coulent à flots chez les banquiers…

    http://partageux.blogspot.com/

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  3. denis
    denis dit :

    Bonjour Agnès.
    Beau texte, comme d’habitude.
    J’aime beaucoup ce que tu montres ici : pour que l’autre se confie, il faut être dans une posture d’écoute, qui pour être réelle suppose de ne pas juger et de laisser à l’autre le temps de s’exprimer.
    Une petite coquille dans ton texte :
    "comme j’en déjà le goût" il manque le "ai".

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  4. denis
    denis dit :

    Bonjour Agnès.
    Beau texte, comme d’habitude.
    J’aime beaucoup ce que tu montres ici : pour que l’autre se confie, il faut être dans une posture d’écoute, qui pour être réelle suppose de ne pas juger et de laisser à l’autre le temps de s’exprimer.
    Une petite coquille dans ton texte :
    "comme j’en déjà le goût" il manque le "ai".

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  5. cultive ton jardin
    cultive ton jardin dit :

    Les larmes aux yeux. Je me souviens d’un ancien petit garçon: il avait entendu dire que si on buvait sa pisse, on en mourait. Un soir, après une raclée de trop, il a pissé dans un verre, a bu (c’est dégueu, très amer, ce doit pas être facile de finir le verre), puis attendu.

    Trente ans après, il se marrait en racontant ça. Toujours, fallait qu’il fasse le mariole. Le "j’menfoutiss" comme il disait.

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  6. Bernard Langlois
    Bernard Langlois dit :

    Beau texte, comme d’habitude. (bis).
    Et qui en dit (presque) autant sur toi que sur ce mariole de môme … Je mesure mieux encore la chance que j’ai eu d’une enfance heureuse et sans histoire …

    Répondre
  7. Bernard Langlois
    Bernard Langlois dit :

    Beau texte, comme d’habitude. (bis).
    Et qui en dit (presque) autant sur toi que sur ce mariole de môme … Je mesure mieux encore la chance que j’ai eu d’une enfance heureuse et sans histoire …

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  8. Vincent
    Vincent dit :

    " C’est marrant, plus on a besoin d’empathie, d’un regard bienveillant, et moins on en reçoit, généralement. "

    Marrant, je ne sais pas. C’est plutôt la misère qui n’est pas marrante.

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  9. Lily
    Lily dit :

    "Et il a attendu, attendu, avec cette foi féroce que seuls les enfants cultivent jour après jour. Il a attendu toute la journée et elle n’est pas venue. Alors, il a enjambé la balustrade et là, il a lâché la rampe, au propre comme au figuré."
    C’est exactement ce que j’ai éprouvé en voyant "Le gamin au vélo", cette pugnacité du gosse, qui attend ce parent qui ne viendra pas, jusqu’à s’auto détruire. Très beau texte (et très beau film).

    Répondre
  10. Lily
    Lily dit :

    "Et il a attendu, attendu, avec cette foi féroce que seuls les enfants cultivent jour après jour. Il a attendu toute la journée et elle n’est pas venue. Alors, il a enjambé la balustrade et là, il a lâché la rampe, au propre comme au figuré."
    C’est exactement ce que j’ai éprouvé en voyant "Le gamin au vélo", cette pugnacité du gosse, qui attend ce parent qui ne viendra pas, jusqu’à s’auto détruire. Très beau texte (et très beau film).

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  11. Boogie
    Boogie dit :

    Merci pour ce texte.

    Juste affirmer par contre qu’il y a dans le socio-éducatif (et le pédagogique) des "adultes référents" comme tu dis qui ne sont pas caractérisés par une "fausse générosité" et une manière de considérer les enfants comme "de la graine de voyou"… la "professionnalisation du lien de soutien" a certes des effets délétères sur une partie du lien "professionnalisé" (comme le fait notamment que ce dernier soit limité dans le temps) mais il est aussi heureusement parfois habité par des personnes qui sont bienveillantes et empathiques (et ces deux qualités font bien plus que toute compétences techniciennes, aujourd’hui malheureusement ultra valorisées dans la débauche d’écrits et de papiers).

    Je travaille comme enseignant en ITEP, dans les marges du système scolaire (là où il envoie ceux qui sont hors de la figure de l’élève "moyen et bien portant"), et je m’efforce de construire des liens avec les enfants bien avant de penser à leur faire avaler de force la liste du "livret de compétence" grâce à une merveilleuse progression programmée au jour près dans le rejet total du spontané et de inattendu. Je sais que pour certains d’entre eux, au niveau strictement scolaire des apprentissages du programme scolaire, bien peu de choses se passeront cette année, et bien plus l’an prochain quand on repartira sur les bases déjà construites (une situation que la majorité ne connaît que peu voire pas).

    Répondre
  12. Boogie
    Boogie dit :

    Merci pour ce texte.

    Juste affirmer par contre qu’il y a dans le socio-éducatif (et le pédagogique) des "adultes référents" comme tu dis qui ne sont pas caractérisés par une "fausse générosité" et une manière de considérer les enfants comme "de la graine de voyou"… la "professionnalisation du lien de soutien" a certes des effets délétères sur une partie du lien "professionnalisé" (comme le fait notamment que ce dernier soit limité dans le temps) mais il est aussi heureusement parfois habité par des personnes qui sont bienveillantes et empathiques (et ces deux qualités font bien plus que toute compétences techniciennes, aujourd’hui malheureusement ultra valorisées dans la débauche d’écrits et de papiers).

    Je travaille comme enseignant en ITEP, dans les marges du système scolaire (là où il envoie ceux qui sont hors de la figure de l’élève "moyen et bien portant"), et je m’efforce de construire des liens avec les enfants bien avant de penser à leur faire avaler de force la liste du "livret de compétence" grâce à une merveilleuse progression programmée au jour près dans le rejet total du spontané et de inattendu. Je sais que pour certains d’entre eux, au niveau strictement scolaire des apprentissages du programme scolaire, bien peu de choses se passeront cette année, et bien plus l’an prochain quand on repartira sur les bases déjà construites (une situation que la majorité ne connaît que peu voire pas).

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  13. smolski
    smolski dit :

    Dans la spontanéïté de cet enfant, adultes nous pouvons prendre conscience du haut balcon de nos désillusions et nous porter comme lui à franchir résolument la rambarde de nos certitudes acquises sur autrui.
    Ne plus seulement désirer que cela cesse, mais parcourir seuls les distances que nous ne pouvions pas franchir enfant.

    Ne plus se pencher en juge, comme on nous jugeait, mais soupeser tout ce que n’est pas osable, voir en nous ce qui nous accapare encore.
    Ne plus être dans l’attente mais dans la volonté vers ceux qui n’en sont toujours pas capables.

    Comme l’enfant à son balcon franchi sa seule rambarde possible, adulte, prenons leçon et franchissons nos barrières acquises, celles qui nous dominent encore, celles de nos attentes, de nos terreurs vouées en haine, celles que nous bâtissons aujourd’hui encore tel qu’on nous a malheureusement léguées à les bâtir.
    Devenus grands,devenons les amants attentionnés et conciliants aux autres tel que nous le souhaitions des autres enfants.

    Yes we can !
    « Nantes » – Barbara.

    Répondre
  14. Lola
    Lola dit :

    Vos histoires sont comme mon doudou…
    Un doudou au regard vide, machouillé, raidi de morve, de bave et de larmes, mais dont la douceur se situe au delà de tout espoir pour cet enfant d’éternité blotti tout au fond de moi.

    Répondre
  15. pupuce
    pupuce dit :

    le mariole, le rebelle, le timide, la timorée, la provocante…elles sont belles les projections que font les soi disant adultes qui ont perdu tout contact avec leur enfance pour ne pas avoir à en affronter la part d’ombre….
    (au sujet de l’enfance s’il ne faut lire qu’un auteur, que ce soit alice miller)

    Répondre
  16. pupuce
    pupuce dit :

    le mariole, le rebelle, le timide, la timorée, la provocante…elles sont belles les projections que font les soi disant adultes qui ont perdu tout contact avec leur enfance pour ne pas avoir à en affronter la part d’ombre….
    (au sujet de l’enfance s’il ne faut lire qu’un auteur, que ce soit alice miller)

    Répondre
  17. til
    til dit :

    Eh wé, les baffes dans la gueule, à en démonter les cervicales, les insultes, les coups de ceinture, les coups de talons de ma mère chaussure à la main pour taper mes fesses, sa rage d’une violence inouïe sur mon chien qui avait pissé sur le carrelage, l’isolement en grenier noir, les humiliations dès l’age de 4 ans, les dévalorisations, les menaces de mort ou de déchéance sociale auto réalisatrices, tu finiras clochard ou version soft, tu finiras seul, j’ai connu ça enfant, petit garçon, puis adolescent.

    Petit garçon mignon blond aux grands yeux bleus, donc destiné visuellement au meilleur. Manque de bol, j’étais revêche et ne mangeais pas ce qu’on me disait de manger.

    Je crois bien, avec raison, que je m’en suis pris pas mal dans la tronche à un age où j’étais sans défense. Juste éberlué de voir ce qui se passait autour de moi. Des crétins, des crétines, qui voyant mon incompréhension, l’avaient interprétée comme une marque d’hostilité.

    Je n’y comprenais rien de cette violence bornée et intense comme des orgues de Staline, débile, conne, absurde et j’ai résisté en disant allez vous faire foutre, et en leur riant au nez à tous ces connards et connasses, aussi, infatués de leurs positions sociales. Je leur ai dit fuck !

    Ça laisse des traces, mais la cicatrisation est possible :

    http://www.alice-miller.com/index_f

    Répondre
  18. til
    til dit :

    Eh wé, les baffes dans la gueule, à en démonter les cervicales, les insultes, les coups de ceinture, les coups de talons de ma mère chaussure à la main pour taper mes fesses, sa rage d’une violence inouïe sur mon chien qui avait pissé sur le carrelage, l’isolement en grenier noir, les humiliations dès l’age de 4 ans, les dévalorisations, les menaces de mort ou de déchéance sociale auto réalisatrices, tu finiras clochard ou version soft, tu finiras seul, j’ai connu ça enfant, petit garçon, puis adolescent.

    Petit garçon mignon blond aux grands yeux bleus, donc destiné visuellement au meilleur. Manque de bol, j’étais revêche et ne mangeais pas ce qu’on me disait de manger.

    Je crois bien, avec raison, que je m’en suis pris pas mal dans la tronche à un age où j’étais sans défense. Juste éberlué de voir ce qui se passait autour de moi. Des crétins, des crétines, qui voyant mon incompréhension, l’avaient interprétée comme une marque d’hostilité.

    Je n’y comprenais rien de cette violence bornée et intense comme des orgues de Staline, débile, conne, absurde et j’ai résisté en disant allez vous faire foutre, et en leur riant au nez à tous ces connards et connasses, aussi, infatués de leurs positions sociales. Je leur ai dit fuck !

    Ça laisse des traces, mais la cicatrisation est possible :

    http://www.alice-miller.com/index_f

    Répondre
  19. til
    til dit :

    Juste pour faire chier ma mère, je suis en train de "réussir", le truc genre pognon et situation sociale. elle me prédisait le pire, j’ai plongé la tête dans le pire, et puis ma tête sort du merdier, sans son aide, bien merci, tellement elle n’a jamais rien compris grand chose. Cette pauvre femme, bigote et soumise aux forts et impériale vis à vis des faibles, a passé sa vie à ne rien comprendre rien à rien.

    Répondre
  20. til
    til dit :

    Juste pour faire chier ma mère, je suis en train de "réussir", le truc genre pognon et situation sociale. elle me prédisait le pire, j’ai plongé la tête dans le pire, et puis ma tête sort du merdier, sans son aide, bien merci, tellement elle n’a jamais rien compris grand chose. Cette pauvre femme, bigote et soumise aux forts et impériale vis à vis des faibles, a passé sa vie à ne rien comprendre rien à rien.

    Répondre
  21. Floréale
    Floréale dit :

    C’est triste, de lire le témoignage d’un til.
    La seule chose qui me vient à penser, c’est que cette bonne-femme là (sa mère) devait être elle-même débordée par les évènements, par sa marmaille, et l’assignation à la gestion de la marmaille.
    ça n’excuse rien, c’est sûr. Il aurait seulement fallu que cette bonne-femme là n’ait pas d’enfants, qu’elle ait l’opportunité de faire autre chose que d’en avoir, et qu’elle ait un libre accès à la contraception et à l’avortement si (comme c’est probable), elle ne l’avait pas.

    Répondre
  22. til
    til dit :

    Floréale

    Oui c’est triste, mais c’est la vie. Mes parents sont des cathos, généreux et obtus, ayant utilisé la contraception, cathos progressistes. Donc oui aussi, ma mère a été débordée par les événements, 5 enfants, plus un mort né avant ma naissance qui aurait été mon frère.

    Elle fut fille d’un couple divorcé, puis ensuite expatriée.

    Pas simple. Je ne suis pas catho, car l’idée même d’un dieu me parait absurde.

    Mais il aurait été mieux pour elle et pour moi qu’elle s’épanouisse autrement que dans la gestion de sa marmaille et de sa cuisine, ça c’est clair. Ça lui aurait évité ces excès de violences verbales et physiques et lui aurait permis une vie meilleure pour elle, et les autres.

    Répondre
  23. Anik73
    Anik73 dit :

    Merci pour ce très beau texte. Et tellement vrai. Plus on a besoin d’empathie, moins on en reçoit généralement. On attire ce qu’on craint. Et lorsqu’on a pas reçu d’amour, on continue à ne pas en recevoir bien souvent. C’est quand on est sûr d’être aimable, c’est quand on a beaucoup d’amour pour soi qu’on attire l’amour comme un boomerang. Comme l’argent va aux riches, l’amour va vers ceux qui sont aimés. Bien souvent, pas toujours. Mais c’est une loi de la nature humaine. Et les enfants n’y échappent pas. Encore merci pour cette sensibilité qui vous caractérise si bien. Anik.

    Répondre
  24. saxo
    saxo dit :

    Ca exacerbe l’empathie ce genre d’expérience…
    Moi ça me fait remonter plein de souvenirs… Plus anciens, d’ailleurs, de gosse parmi les gosses.
    Gamin, j’avais tendance à ne m’acoquiner qu’avec les paumé(e)s.
    J’y ai beaucoup appris, mais pas seulement en empathie. En méfiance aussi.

    Entre le copain qui nous raconte que sa mère le bat à coups d’aspirateur et qui se fait virer du collège 2 mois plus tard pour avoir brûlé une fille dans le car avec sa clope.
    Un autre qui arrive tout gentil avec sa guitare au lycée, qui séduit tout le monde en chantant Brassens, puis embarque tout le monde dans la dope… dont on apprend ensuite qu’il bat sa mère. (celui là il est mort d’une overdose quelques années après)
    Ou encore cette fille charmante comme tout, lesbienne (y’a aucun jugement de valeur, ça faisait partie de son identité revendiquée), qui me racontait qu’elle était enceinte et des tas de détails divers et variés (jusqu’à son avortement), dont j’ai appris par la suite qu’elle inventait tout. Mythomane excellente, je ne sais pas ce qu’elle est devenue, mais elle aurait du se lancer dans une carrière de comédienne.
    Et des tas d’autres exemples de cet acabit…

    C’est beau (bien) d’écouter la souffrance des autres (gamins ou pas, d’ailleurs), de leur prêter une oreille, un toit éventuellement, de leur accorder notre amitié, notre soutien.
    Mais, perso, je ne suis plus séduit par leur malheur. C’est les êtres eux mêmes que j’essaie d’écouter, pas leur situation.
    J’ai trop souvent été dupe de la perversité de quelques uns (et surtout des gamins) qui n’arrivaient à se faire aimer qu’au travers de leurs souffrances.

    Je ne regrette pas ces rencontres, elles m’ont beaucoup appris.

    Maintenant, j’accorde mon amour à un maximum de gens, et plus simplement à Gavroche. Les plus malheureux au départ sont certainement ceux qui ont le plus de chance de s’épanouir humainement s’ils arrivent à surmonter et dépasser leur malheurs (ça demande du boulot, c’est vrai).

    Répondre
  25. saxo
    saxo dit :

    Ca exacerbe l’empathie ce genre d’expérience…
    Moi ça me fait remonter plein de souvenirs… Plus anciens, d’ailleurs, de gosse parmi les gosses.
    Gamin, j’avais tendance à ne m’acoquiner qu’avec les paumé(e)s.
    J’y ai beaucoup appris, mais pas seulement en empathie. En méfiance aussi.

    Entre le copain qui nous raconte que sa mère le bat à coups d’aspirateur et qui se fait virer du collège 2 mois plus tard pour avoir brûlé une fille dans le car avec sa clope.
    Un autre qui arrive tout gentil avec sa guitare au lycée, qui séduit tout le monde en chantant Brassens, puis embarque tout le monde dans la dope… dont on apprend ensuite qu’il bat sa mère. (celui là il est mort d’une overdose quelques années après)
    Ou encore cette fille charmante comme tout, lesbienne (y’a aucun jugement de valeur, ça faisait partie de son identité revendiquée), qui me racontait qu’elle était enceinte et des tas de détails divers et variés (jusqu’à son avortement), dont j’ai appris par la suite qu’elle inventait tout. Mythomane excellente, je ne sais pas ce qu’elle est devenue, mais elle aurait du se lancer dans une carrière de comédienne.
    Et des tas d’autres exemples de cet acabit…

    C’est beau (bien) d’écouter la souffrance des autres (gamins ou pas, d’ailleurs), de leur prêter une oreille, un toit éventuellement, de leur accorder notre amitié, notre soutien.
    Mais, perso, je ne suis plus séduit par leur malheur. C’est les êtres eux mêmes que j’essaie d’écouter, pas leur situation.
    J’ai trop souvent été dupe de la perversité de quelques uns (et surtout des gamins) qui n’arrivaient à se faire aimer qu’au travers de leurs souffrances.

    Je ne regrette pas ces rencontres, elles m’ont beaucoup appris.

    Maintenant, j’accorde mon amour à un maximum de gens, et plus simplement à Gavroche. Les plus malheureux au départ sont certainement ceux qui ont le plus de chance de s’épanouir humainement s’ils arrivent à surmonter et dépasser leur malheurs (ça demande du boulot, c’est vrai).

    Répondre
  26. Souleymane
    Souleymane dit :

    @saxo : Maintenant, j’accorde mon amour à un maximum de gens, et plus simplement à Gavroche. Les plus malheureux au départ sont certainement ceux qui ont le plus de chance de s’épanouir humainement s’ils arrivent à surmonter et dépasser leur malheurs (ça demande du boulot, c’est vrai).

    MOI: Je me pose la question de savoir comment un bébé de la DDASS peut réussir cela?

    Répondre
  27. saxo
    saxo dit :

    @ Souleymane

    réponse en deux temps.

    – Quand tu n’es exposé à aucune souffrance, que tu n’as rien à surmonter, le monde t’est acquit (ou du moins il te le semble). Bilan, t’as pas mal de chances de pas avoir à te remettre en cause… et pour l’épanouissement humain, t’es mal barré.
    Au contraire, quand tu dois surmonter des difficultés dès l’enfance (et même après d’ailleurs), tu muris. Et si t’es pas trop mal entouré, t’apprends à te remettre en cause et à avancer, à croire en toi. Le risque, c’est que le traumatisme soit trop grand et qu’au lieu de pouvoir t’y attaquer pour le dépasser, ce soit lui qui te dépasse.

    – Pour répondre maintenant à ta question plus directement, des gens de la Ddass qui se sont pleinement épanoui, j’en connais plusieurs. Genre de combattant que sa situation a poussé à se dépasser pour l’un (qui aujourd’hui est chef d’entreprise qui embauche, entre autre, des gars de la Ddass), de nounours dont la carence affective a poussé à aimer tout le monde pour l’autre… Entre autres.

    Sur le long terme, les blessures de la vie, lorsqu’on les dépasse en les analysant (sans les occulter surtout!), ça peut devenir des atouts (si on n’a pas été trop abimé au départ).

    Répondre
  28. saxo
    saxo dit :

    @ Souleymane

    réponse en deux temps.

    – Quand tu n’es exposé à aucune souffrance, que tu n’as rien à surmonter, le monde t’est acquit (ou du moins il te le semble). Bilan, t’as pas mal de chances de pas avoir à te remettre en cause… et pour l’épanouissement humain, t’es mal barré.
    Au contraire, quand tu dois surmonter des difficultés dès l’enfance (et même après d’ailleurs), tu muris. Et si t’es pas trop mal entouré, t’apprends à te remettre en cause et à avancer, à croire en toi. Le risque, c’est que le traumatisme soit trop grand et qu’au lieu de pouvoir t’y attaquer pour le dépasser, ce soit lui qui te dépasse.

    – Pour répondre maintenant à ta question plus directement, des gens de la Ddass qui se sont pleinement épanoui, j’en connais plusieurs. Genre de combattant que sa situation a poussé à se dépasser pour l’un (qui aujourd’hui est chef d’entreprise qui embauche, entre autre, des gars de la Ddass), de nounours dont la carence affective a poussé à aimer tout le monde pour l’autre… Entre autres.

    Sur le long terme, les blessures de la vie, lorsqu’on les dépasse en les analysant (sans les occulter surtout!), ça peut devenir des atouts (si on n’a pas été trop abimé au départ).

    Répondre
  29. subtyone
    subtyone dit :

    bravo… cette sensibilité, y a que les survivants qui l’ont. va comprendre. ça fait de nous des éclopés pour qui chaque retour en arrière est un véritable périple. Inutile de dire que cela complique l’avenir. en tout cas, tu t’en sors bien, te lire est un plaisir. la ref au gamin au vélo plus haut est exactement dans le sujet. (respect aux dardenne aussi). En fait c’est des gens comme toi qu’il faudrait dans ces DDASS mais tu sais comme moi qu’ils sont pas légion…

    Répondre
  30. cultive ton jardin
    cultive ton jardin dit :

    Dans mon boulot de psychologue, j’en ai vu pas mal, de ces mômes sacrifiés devenus des adultes paumés (ou, parfois… méchants). Mais j’ai eu aussi la surprise d’entrevoir ce qu’on ne nous dit pas dans les livres: que des gens qui avaient eu ce genre d’enfance s’en étaient relevés pour devenir des adultes généreux, équilibrés, aimants, magnifiques….

    Parfois, c’était à la faveur d’une confidence: c’est la première fois, à près de 60 ans, qu’elle parlait de son grand père et du déni de sa mère quand elle a voulu se plaindre. Parfois suite à une événement déstabilisant, le père sortant de prison après 10 ou 15 ans de tôle pour inceste, alors que rien dans la personne ne laissait deviner un tel passé, au contraire. Parfois lors d’une consultation "Je n’y comprends rien, je deviens méchante avec mes proches, alors que j’ai un mari et des enfants merveilleux" (mais sa mère, tenue à l’écart depuis longtemps pour cause de maltraitance, vient s’installer tout près parce qu’elle devient dépendante).

    J’ai ainsi appris quelque chose de très précieux: que si TOUS les maltraitants ont autrefois été maltraités, tous les maltraités ne sont pas devenus maltraitants, beaucoup au contraire sont devenus des gens très bien. Malgré? À cause? Un peu des deux sans doute, mais je dirais plutôt à cause.

    Ceux qui s’en sortent ont généralement rencontré au moins UNE personne qui leur accordait de la valeur, rencontré seulement, même ponctuellement, ça peut suffire. Je disais ça aux adultes qui encadraient des enfants.

    Répondre
  31. cultive ton jardin
    cultive ton jardin dit :

    Dans mon boulot de psychologue, j’en ai vu pas mal, de ces mômes sacrifiés devenus des adultes paumés (ou, parfois… méchants). Mais j’ai eu aussi la surprise d’entrevoir ce qu’on ne nous dit pas dans les livres: que des gens qui avaient eu ce genre d’enfance s’en étaient relevés pour devenir des adultes généreux, équilibrés, aimants, magnifiques….

    Parfois, c’était à la faveur d’une confidence: c’est la première fois, à près de 60 ans, qu’elle parlait de son grand père et du déni de sa mère quand elle a voulu se plaindre. Parfois suite à une événement déstabilisant, le père sortant de prison après 10 ou 15 ans de tôle pour inceste, alors que rien dans la personne ne laissait deviner un tel passé, au contraire. Parfois lors d’une consultation "Je n’y comprends rien, je deviens méchante avec mes proches, alors que j’ai un mari et des enfants merveilleux" (mais sa mère, tenue à l’écart depuis longtemps pour cause de maltraitance, vient s’installer tout près parce qu’elle devient dépendante).

    J’ai ainsi appris quelque chose de très précieux: que si TOUS les maltraitants ont autrefois été maltraités, tous les maltraités ne sont pas devenus maltraitants, beaucoup au contraire sont devenus des gens très bien. Malgré? À cause? Un peu des deux sans doute, mais je dirais plutôt à cause.

    Ceux qui s’en sortent ont généralement rencontré au moins UNE personne qui leur accordait de la valeur, rencontré seulement, même ponctuellement, ça peut suffire. Je disais ça aux adultes qui encadraient des enfants.

    Répondre
  32. smolski
    smolski dit :

    25. Le samedi 10 mars 2012, 11:16 par cultive ton jardin
    "si TOUS les maltraitants ont autrefois été maltraités, tous les maltraités ne sont pas devenus maltraitants"

    Il est à ce demander si une petite épine dans le doigt ne peut pas faire autant de douleur et de dégât, voire plus, qu’un parpaing écrasant la main toute entière selon les circonstances et le réceptacle où cela se produit, en terme de psychologie s’entend.
    Certainement que la personnalité développée selon tout un tas d’éléments individuels en dirige pour l’essentiel l’expérience vécue différemment les uns des autres ?
    Peut-être même est-ce davantage un développement particulier qui plonge l’expérience vécue en une acquisition particulière selon les individus plutôt que l’évènement lui-même, un peu plus loin que le degré de souffrance et les circonstances survenues ?

    Ainsi, vivre et laisser vivre le plus librement possible est-il peut-être la réponse la plus adaptée possible à l’ensemble de l’humanité afin qu’elle développe en chacun la certitude de n’être pas visé par les évènements qui surviennent mais peu permettre au contraire d’en prendre en conscience toute la mesure réelle, sans abus divergents intentionnels ?

    Répondre
  33. smolski
    smolski dit :

    25. Le samedi 10 mars 2012, 11:16 par cultive ton jardin
    "si TOUS les maltraitants ont autrefois été maltraités, tous les maltraités ne sont pas devenus maltraitants"

    Il est à ce demander si une petite épine dans le doigt ne peut pas faire autant de douleur et de dégât, voire plus, qu’un parpaing écrasant la main toute entière selon les circonstances et le réceptacle où cela se produit, en terme de psychologie s’entend.
    Certainement que la personnalité développée selon tout un tas d’éléments individuels en dirige pour l’essentiel l’expérience vécue différemment les uns des autres ?
    Peut-être même est-ce davantage un développement particulier qui plonge l’expérience vécue en une acquisition particulière selon les individus plutôt que l’évènement lui-même, un peu plus loin que le degré de souffrance et les circonstances survenues ?

    Ainsi, vivre et laisser vivre le plus librement possible est-il peut-être la réponse la plus adaptée possible à l’ensemble de l’humanité afin qu’elle développe en chacun la certitude de n’être pas visé par les évènements qui surviennent mais peu permettre au contraire d’en prendre en conscience toute la mesure réelle, sans abus divergents intentionnels ?

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  34. Floréale
    Floréale dit :

    Tout ça m’a fait revenir en mémoire un épisode oublié dans les sables du temps: un stage pour devenir "monitrice de colonies de vacances" (que je suis d’ailleurs devenue); j’avais 18 ans (et pas majeure à l’époque; il y aurait bcp à dire là-dessus, mais ce n’est pas le sujet). Je n’en mourrais pas d’envie, mais venant d’une famille "de gauche", c’était en somme prévu dans le cursus, à faire pour que ma famille me foute la paix.

    Je tombe sur une directrice de stage comme ça ne s’invente pas: une vieille fille missionnaire institutrice revêche. Avec son "équipe" pédagogique, une "cour" d’éducateur-trices à sa dévotion (je ne sais pas ce qu’ils espéraient, une promo sans doutes). Et un mioche de l’assistance publique d’une dizaine d’années resté là pendant les vacances parce que personne n’était venu le chercher, confié à la directrice de stage je suppose.

    Le mioche était une véritable teigne, agressif, qui, si on se hasardait à lui adresser la parole pour des choses aussi banales que "bonjour" ou "ça va?" ou "tu veux goûter?" ou "tu veux participer à tel atelier?" te répondait en te jetant des graviers ou de la terre.

    Quelques années plus tard, le mioche aurait certainement pu être une parfaite illustration de la chanson de Renaud , "la teigne" précisément, et s’il a mal fini après avoir démoli une femme avec "ses petits poings de béton", disons que ça ne va pas m’arracher une larme.

    Ces réactions du mioche divertissaient immensément la directrice. Cette rascasse lui disait alors avec complaisance: " T’aimes pas les filles, hein, petit chose (je ne me souviens plus de son prénom)?". Effectivement, c’est nous, "les filles ", que le mioche caillassait. Les garçons jamais. La rascasse et sa cour, non plus; le mioche avait acquis le sens de la hiérarchie et savait où se trouvait l’autorité, c’était peut-être la seule chose qu’il avait acquise, mais ça au moins, il la possédait.

    J’ai passé ces dix jours de stage à éviter scrupuleusement tout atelier où le mioche risquait d’être présent., ainsi que ceux de la rascasse (où le mioche était le plus souvent).

    Disons que l’épisode ne m’a pas donné la vocation du social, c’est même à cette époque là que j’ai pris en aversion les "éducateurs.trices", psy, assistantes sociales et autres directrices et institutrices assimilées.

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  35. PMB
    PMB dit :

    J’ai fait beaucoup de centres aérés. Et j’ai eu la chance (il n’y a pas d’autres mot) de ne jamais avoir à travailler avec des « adultes référents » du calibre des vôtres. Votre « mariole », sa chute, m’en rappellent un autre, tiré d’un roman dont on peut supposer qu’il est autobiographique. La dernière phrase est pire qu’un poignard.

    (Le petit copain du narrateur enfant, Fabi, s’est suicidé quelques pages auparavant. Sa mère travaillait dans un salon de coiffure. Le récit commence quand ils sortent du salon où Fabi a essayé de revoir sa mère.)

    « Alors madame Aline, c’est votre petit ? Je ne savais pas que vous aviez un fils… » La porte vitrée se refermant nous préserva de sa réponse.

    Sur le chemin du retour, Fabi se libéra par bribes. Il ne connaissait pas son père. Sa mère l’avait eu hors mariage. Elle l’avait confié en nourrice chez Lucia. Puis elle avait trouvé un mari. Elle avait un autre enfant. Une petite fille… Il essayait de sourire en me rapportant cela. Mais c’était la même expression désolée que ce samedi lointain où il m’avait raconté son histoire d’ombre volée. Et après tout, c’était peut-être le même récit qu’il achevait. A sa naissance, il ne s’était pas seulement trompé d’ombre. Il s’était trompé de mère. Il s’était trompé de famille…

    Je n’ai revu Mme Aline qu’à une seule occasion. Lors d’un de ces dîners dansants qui marquent l’apogée des mariages. J’accompagnais mes parents. Un rire plus strident que les autres couvrit un instant la musique. Je me retournai.

    A deux tables de distance, Mme Aline hoquetait, entourée d’un homme et d’une fillette. Très blonds, tous les trois. Parmi eux, ce noiraud de Fabi aurait détonné. Le mari exhibait une fine moustache de traître de cinéma. La fille, des bandeaux, des boucles anglaises et une robe volumineuse d’infante d’Espagne. Elle aspirait sa crème glacée avec une paille et beaucoup de minauderies. Ses parents avaient l’air de trouver du dernier chic ses gargouillements d’enfant gâtée. Elle eut un faux mouvement. Sa coupe tomba. Mme Aline répéta son rire haut perché. Elle poussa du pied sous la table les morceaux de verre brisé. Elle caressa d’un doigt la joue de sa fille.

    Et j’eus la sensation d’une vérité. J’aurais pu jurer que c’est dans leur immeuble que Fabi s’était tué. Je le vis, comme si j’y étais, buter en vain à la porte d’un appartement, d’un univers qui lui était interdit. Un besoin de respirer, il ouvrait la fenêtre du palier. Il avait onze ans. Il ne savait pas que les prisons ne restent jamais éternellement fermées à toute espérance. Il avait sauté…

    Mme Aline semblait l’avoir oublié. Son mari l’invita pour un tour de valse. Elle virevolta d’abord loin de lui avec de vastes élans, puis joue contre joue, en fermant à demi ses paupières lourdes de fard. Elle donnait l’impression de beaucoup s’amuser. Et je ne pouvais, je ne peux toujours pas me résoudre à admettre que la perte de Fabi ait constitué pour elle un soulagement.

    Je préfère croire qu’il revenait hanter ses nuits, comme il est venu parfois interrompre les miennes.

    Je préfère croire qu’aujourd’hui encore, au sein de ses journées les plus actives, un fil se tend soudain. Un courant d’air la frôle. Elle immobilise ses ciseaux. Elle cherche alentour une présence, un regard, un signe de Fabi, ce fils qu’elle a nié. Entre ses lèvres, des mots de mère se précipitent. Mais il est trop tard pour les prononcer. Les miroirs ne lui renvoient plus que le reflet de clientes en bigoudis. Et un pincement la réveille. Un tourment la dévore.(…)

    Alors elle se cache le visage. Elle se voile d’un grand rire éraillé. Celui-là même que je lui ai entendu pousser à plusieurs reprises ce soir de liesse. Il ressemblait au cri qui nous échappe dans les manèges quand le cœur plonge et que nous submerge la peur du vide.

    Claude BRAMI – Parfum des étés perdus. – NRF, GALLIMARD

    Répondre
  36. PMB
    PMB dit :

    J’ai fait beaucoup de centres aérés. Et j’ai eu la chance (il n’y a pas d’autres mot) de ne jamais avoir à travailler avec des « adultes référents » du calibre des vôtres. Votre « mariole », sa chute, m’en rappellent un autre, tiré d’un roman dont on peut supposer qu’il est autobiographique. La dernière phrase est pire qu’un poignard.

    (Le petit copain du narrateur enfant, Fabi, s’est suicidé quelques pages auparavant. Sa mère travaillait dans un salon de coiffure. Le récit commence quand ils sortent du salon où Fabi a essayé de revoir sa mère.)

    « Alors madame Aline, c’est votre petit ? Je ne savais pas que vous aviez un fils… » La porte vitrée se refermant nous préserva de sa réponse.

    Sur le chemin du retour, Fabi se libéra par bribes. Il ne connaissait pas son père. Sa mère l’avait eu hors mariage. Elle l’avait confié en nourrice chez Lucia. Puis elle avait trouvé un mari. Elle avait un autre enfant. Une petite fille… Il essayait de sourire en me rapportant cela. Mais c’était la même expression désolée que ce samedi lointain où il m’avait raconté son histoire d’ombre volée. Et après tout, c’était peut-être le même récit qu’il achevait. A sa naissance, il ne s’était pas seulement trompé d’ombre. Il s’était trompé de mère. Il s’était trompé de famille…

    Je n’ai revu Mme Aline qu’à une seule occasion. Lors d’un de ces dîners dansants qui marquent l’apogée des mariages. J’accompagnais mes parents. Un rire plus strident que les autres couvrit un instant la musique. Je me retournai.

    A deux tables de distance, Mme Aline hoquetait, entourée d’un homme et d’une fillette. Très blonds, tous les trois. Parmi eux, ce noiraud de Fabi aurait détonné. Le mari exhibait une fine moustache de traître de cinéma. La fille, des bandeaux, des boucles anglaises et une robe volumineuse d’infante d’Espagne. Elle aspirait sa crème glacée avec une paille et beaucoup de minauderies. Ses parents avaient l’air de trouver du dernier chic ses gargouillements d’enfant gâtée. Elle eut un faux mouvement. Sa coupe tomba. Mme Aline répéta son rire haut perché. Elle poussa du pied sous la table les morceaux de verre brisé. Elle caressa d’un doigt la joue de sa fille.

    Et j’eus la sensation d’une vérité. J’aurais pu jurer que c’est dans leur immeuble que Fabi s’était tué. Je le vis, comme si j’y étais, buter en vain à la porte d’un appartement, d’un univers qui lui était interdit. Un besoin de respirer, il ouvrait la fenêtre du palier. Il avait onze ans. Il ne savait pas que les prisons ne restent jamais éternellement fermées à toute espérance. Il avait sauté…

    Mme Aline semblait l’avoir oublié. Son mari l’invita pour un tour de valse. Elle virevolta d’abord loin de lui avec de vastes élans, puis joue contre joue, en fermant à demi ses paupières lourdes de fard. Elle donnait l’impression de beaucoup s’amuser. Et je ne pouvais, je ne peux toujours pas me résoudre à admettre que la perte de Fabi ait constitué pour elle un soulagement.

    Je préfère croire qu’il revenait hanter ses nuits, comme il est venu parfois interrompre les miennes.

    Je préfère croire qu’aujourd’hui encore, au sein de ses journées les plus actives, un fil se tend soudain. Un courant d’air la frôle. Elle immobilise ses ciseaux. Elle cherche alentour une présence, un regard, un signe de Fabi, ce fils qu’elle a nié. Entre ses lèvres, des mots de mère se précipitent. Mais il est trop tard pour les prononcer. Les miroirs ne lui renvoient plus que le reflet de clientes en bigoudis. Et un pincement la réveille. Un tourment la dévore.(…)

    Alors elle se cache le visage. Elle se voile d’un grand rire éraillé. Celui-là même que je lui ai entendu pousser à plusieurs reprises ce soir de liesse. Il ressemblait au cri qui nous échappe dans les manèges quand le cœur plonge et que nous submerge la peur du vide.

    Claude BRAMI – Parfum des étés perdus. – NRF, GALLIMARD

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