Fin des TricheriesDes fois, tu ne sais pas ce qui change réellement : toi ou les autres, le monde ou la perception que tu en as ? Tu sais juste que tu enregistres une somme de petits faits, de petits évènements insignifiants, mais qui, mis bout à bout, ont l’air de vouloir raconter quelque chose, dessiner un nouveau rapport au réel. Peut-être juste un changement de grille de lecture ou de sensibilité, mais peut-être aussi la prise de conscience, par accumulation, qu’un changement progressif devient finalement perceptible.

Par exemple, il y a toujours eu des chauffards sur la route. Peut-être moins ces dernières années où l’on vante la baisse du nombre de tués sur la route… mais où l’on oublie la possible augmentation des incidents mineurs, des blessés, estropiés, choqués, survivants par miracles. Et puis, il y a le quotidien, les interactions, les expériences et cette sensation qu’en fait non, ces derniers temps, c’est un peu comme si l’air lui-même était devenu agressif. Mais aussi bien, c’est toi qui es plus sensible, plus émotif, voire plus attentif aux petites variations insignifiantes.

Principe d’accumulation

L’autre jour, c’était une voiture affalée dans le fossé, avec un automobiliste qui attendait quelque chose, à côté. On s’est arrêtés juste pour vérifier que tout était sous contrôle, qu’il n’avait besoin de rien de plus. Il nous raconte que c’est une amie, avec ses deux filles à l’arrière, qui a croisé la route d’un type qui prenait toute la largeur de la voie. Elle a dû l’éviter et s’est retrouvée dans le fossé. Pas juste un peu. C’est un gros fossé, assez profond dans lequel le monospace est à moitié encastré. On y voit les cicatrices de terre et de caillasse qui marquent les portières et qui témoignent de la violence de l’arrêt.

— Mais le pire, nous raconte cet homme, c’est que le type n’a même pas fait mine de ralentir ou quoi que ce soit de ce genre. Il a juste continué son chemin, la laissant dans le fossé avec ses deux enfants.

C’est une toute petite route que l’on n’emprunte jamais par hasard. On se dit que le type est forcément du coin. Peut-être même qu’on le connait, qu’on l’a croisé ou qu’on a parlé avec lui.

Là, c’est un monospace, bétaillère à gosses également, deux têtes à l’arrière aussi, qui a déboulé sur ma droite sans même faire mine de remarquer qu’il y avait un stop. Pas un ralentissement, pas une hésitation. J’ai dû freiner urgemment pour ne pas l’emboutir. Je me retrouve à la suivre. Elle ne conduit même pas vite. Rien de spécial. Mais elle a manqué toutes nous tuer. Le hasard veut qu’elle se rende au même supermarché que moi. Rien à signaler en dehors de ce moment de désinvolture routière qui aurait pu être le dernier. J’ignore si elle s’est rendu compte de quelque chose ou pas.

Le lendemain, c’est un SUV bas de gamme qui, s’apercevant’ qu’il a pris la mauvaise file dans l’échangeur, va juste se rabattre sur moi, m’obligeant de nouveau à un freinage d’urgence ponctué, cette fois, d’une avalanche de coups de klaxon. Le type qui conduit a l’air de m’engueuler dans son rétro. C’était pour lui plus important de suivre sa route que d’éviter de se mettre en danger ou mettre en danger autrui. Ou alors, il ne s’est rendu compte de rien et pense que je l’agresse.

Depuis la rentrée, sur le trajet du collège, on a déjà évité l’équivalent d’une demi-douzaine d’accidents graves impliquant des gens qui ont l’air de n’en avoir plus rien à foutre : du code, des flics, des autres, de la vie de leurs proches, de la leur.

Variations anomiques

En fait, ce n’est pas vraiment de la colère, c’est juste une totale indifférence à l’idée même de conséquences.

Alors je ne sais pas : est-ce que le comportement des autres s’infléchit ou est-ce que ma perception s’est modifiée ou même ma tolérance à l’écart, à la désinvolture, voire au mépris qui s’est sérieusement émoussée ?

Est-ce que, finalement atrophiée par les déplorables exemples venus d’en haut, l’intériorisation des règles communes est en voie de délitement ? Est-ce que l’anomie devient la règle en l’absence de sens des règles ?

Il y a, aujourd’hui, dans la rugosité des rapports au sein de notre société, quelque chose de l’ordre du bruit des ongles sur le tableau noir, une hypersensibilité négative qui finit par anesthésier tout sens commun et tout sens du commun. Une sorte de haine larvée, drapée dans un océan de mépris.

Ou juste un subtil agacement, un ajustement nécessaire à la profonde violence des rapports humains dans un monde dérégulé gouverné par la compétition et l’argent.

Mais en fait, il n’y a peut-être rien, juste une convergence statistique étonnante, mais encore dans la fourchette du possible de petits riens anecdotiques sans aucune espèce de signification.