On nous avait dit qu’il valait mieux réserver nos places sur Internet pour ne pas se retrouver refoulés sur place, qu’il y avait toujours du monde, mais que ça valait le coup quand même. Nous nous sommes tout de même pointés au Gouffre de Padirac comme les gros touristes que nous sommes sur le coup de 11 h. Bien sûr, il y avait déjà foule et on s’est collé à la première file d’attente venue, en prenant tout de même soin de demander aux personnes devant nous si elles savaient précisément pourquoi et comment elles faisaient la queue.

L'entrée de Padirac ou l'art de la file d'attente

L’entrée de Padirac ou l’art de la file d’attente

Faut dire qu’un de nos petits jeux d’été, avec mes potes adolescents, c’était de créer des attroupements de rien sur la voie publique. C’est assez simple comme dispositif : avec une paire de potes, tu te places à un endroit passant absolument sans intérêt et vous vous mettez à regarder intensément dans la même direction en commentant cette action avec un maximum de superlatifs. Le temps de le dire, les gens ralentissent, tentent de voir le truc, d’autres finissent par s’arrêter et on peut créer très très vite un petit attroupement autour de rien.
La même combine marche très bien pour créer une file d’attente de rien. Il suffit là aussi de quelques complices et de se mettre à attendre à un coin de rue où il n’y a rien avec un air bien décidé. Il y aura toujours des gens pour se dire que s’il y a des gens qui attendent, c’est que forcément, il y a un truc intéressant au bout.

 

Métaphysique de la file d’attente

En gros, c’est un automate à cartes bancaires qui délivre les précieux sésames en fonction des places restantes. Effectivement, le gouffre a un nombre limité de visiteurs par jour et chaque fournée a aussi un temps limité, particulièrement dans la zone batelière. Donc, quand c’est plein pour la journée, on passe à la suivante et il n’est donc pas rare qu’après une heure d’attente sous le cagnard, la machine annonce qu’il faut réserver pour un autre jour.

Bien sûr, c’est inquiétant et l’on voit des tas de gens qui tentent d’optimiser leur attente, chaque membre de la famille choisissant sa file et prévenant les autres par SMS de son avancée respective.

On ne va pas jouer à ça : on sait par définition qu’on choisit toujours la mauvaise file et que toutes les autres avanceront plus vite que la nôtre, mais que si l’on change de braquet, crac, la nouvelle colonne va bloquer. Donc, cette fois-ci, on attend comme des souches et on ne cherche pas à ruser : ça ne sert à rien!

De temps à autre, il y a une grande jeune femme qui remonte la file d’attente et nous répète les consignes, nous informe et oriente les étrangers (avec une CB non française) vers une autre file d’attente. Tout le monde se contrefout de ce qu’elle raconte, chacun préoccupé par sa douleur, sa patience ou l’écran de son smartphone.
C’est dommage, je trouve l’initiative plutôt intéressante et les efforts de la femme pour soulager l’impatience plutôt touchants. Du coup, je l’écoute à chaque fois et j’ai plutôt raison.

Parce que là, elle vient d’expliquer qu’elle pratique un prélèvement d’une cinquantaine de personnes dans notre colonne et qu’on va suivre le vieux monsieur devant moi pour un autre guichet. Mais comme personne n’écoute, on n’est qu’une petite douzaine à lui emboiter le pas, incrédules et heureux de notre chance pour une fois insolente.

On contourne la foule, on traverse une forêt de parasols et on se retrouve comme une tribu d’élus goguenards et incrédules à la fois devant un petit guichet vide qui n’attendait que nous. Il faut dire que l’un des deux automates vient de rendre l’âme et que les files d’attente n’avançaient pratiquement plus.
Nous voilà en quelques minutes dotés de tickets pour la descente de midi alors qu’un peu plus tôt, nous nous étions résignés à revenir un autre jour… peut-être.

L’échelle du temps

Au fond du gouffre

Au fond du gouffre

Padirac, c’est un peu plus qu’un grand trou béant dont on peine à voir le fond. C’est plutôt la mesure à une échelle géologique impensable de l’ignorance et de l’insignifiance de l’être humain.

Stratigraphie ou la place de l'homme dans l'histoire de la Terre

Stratigraphie ou la place de l’homme dans l’histoire de la Terre

Parce que le gouffre et ses galeries se sont creusés dans le calcaire du plateau des Causses du Quercy pendant des centaines de milliers d’années, ce qui est déjà impressionnant en soi. Mais ce qui est encore plus incommensurable pour mon petit esprit humain matérialiste, c’est de penser que ce même plateau était en fait le fond d’une mer très ancienne et que tout ce calcaire, ce sont les cadavres des créatures qui la peuplaient et qui se sont déposés au fond pendant des temps incroyablement longs jusqu’à former la matière première dure et compacte de ces falaises et ces gouffres.

De -178 Ma à -166 Ma (donc en 12 Ma), il s’est formé une couche de 300 m (300 000 mm) de calcaire ; la vitesse moyenne de dépôts est donc de 300 000 mm/12 000 000 ans = 1/40 mm par an, soit 0,025 mm par an.
Origine des calcaires : origine biologique (dépôts d’algues) et origine chimique (précipitation dans une mer chaude, peu profonde et agitée).

Pour former une stalactite de 5 m (soit 5 000 mm), il a fallu 5 000 siècles, soit 500 000 ans.
Une colonne se forme à la suite de la jonction d’une stalactite et d’une stalagmite. Pour une colonne de 10 m, en supposant une vitesse égale, il a fallu 5 m de stalactite et 5 m de stalagmite, soit 500 000 ans.

Source : Les dossiers pédagogiques du Gouffre de Padirac

L’autre échelle de temps, la plus concrète, c’est celle de mon temps personnel, de la poignée d’années qui m’a été accordée sur cette captivante petite planète avant de devoir rendre les clés et le souvenir brutal — parce que profondément enfoui — que j’ai déjà été ballotée sur une barque de métal au cœur des ténèbres.
Comment peut-on oublier ce genre de moment ?
D’un autre côté, l’endroit rappelle sans cesse que l’oubli est la règle et que même les roches finissent par fondre.

Le geek batelier cavernicole de Padirac

C’est un peu comme les gondoles à Venise… mais sans le soleil et le folklore. Encore qu’il y met beaucoup du sien, notre batelier, pour créer du folklore.

Ici, la main-d’œuvre est jeune et locale. Dans ce département, l’emploi semble encore plus rare et cher qu’ailleurs. En surface, j’ai discuté avec un jeune homme du stand de frites : le graillon, la fatigue de la mi-saison, déjà… et sa copine qui est batelière, au fond. Des femmes batelières… j’aime bien l’idée.

— Oui, c’est vrai que nous avons maintenant quelques filles sur les barques. Mais ce n’est pas un boulot facile : il y a le poids des barques, déjà. Et puis le fait de travailler dans la semi-pénombre toute la journée. Et il faut aussi animer chaque barque, expliquer, répondre aux questions. Certains ont du mal à communiquer avec le public, ils ne tiennent pas très longtemps.
Cela dit, on a déjà eu quelques beaux pétages de plomb.
— Comment ça se passe dans ces cas-là ?
— C’est un peu compliqué, mais on gère. Après, on s’habitue, on devient un peu comme une sorte d’espèce à part.
— Une espèce endémique ?
— Oui, exactement! Comme le Bythinella padiraci, un gastéropode qui ne se trouve qu’ici!

Notre guide est d’humeur prolixe, j’en profite à fond!

— En parlant d’espèces endémiques, pas de lumière, pas de photosynthèse, non ?
— Exact!
— Pourtant, j’ai remarqué en arrivant qu’il y a des sortes d’algues et de lichens qui prolifèrent sous les éclairages. C’est nous qui avons amené ça ?
— Oui, un changement de système d’éclairage a favorisé la photosynthèse.
— Et en changeant la longueur d’onde et/ou la température des ampoules ?
— On travaille sur la question et à priori, on va remplacer tous les systèmes d’éclairage par des LED.
— Mais ça n’enlève rien au fait que les plantes, ce sont les visiteurs qui les amènent, forcément.
— Oui, sous leurs semelles, dans leurs cheveux, leurs vêtements, des spores, des graines… Les plantes poussent partout où elles le peuvent.
— Je trouve ça fascinant de voir comme la vie est opiniâtre et comme elle colonise tous les milieux possibles (et même, les impossibles), comme elle arrive à évoluer même dans des milieux clos et isolés.
— Oui, comme on pourrait parler d’une nouvelle espèce : le geek batelier cavernicole de Padirac! Il n’aime pas trop la lumière, et quand il remonte à la surface, c’est pour rejoindre sa ferme paumée avec ses chiens et ses brebis, sans Internet, sans télé et sans bruit du monde.

Au cœur des ténèbres

Au terme de cette visite dans les entrailles de la Terre, ce que j’ai vu et entendu répond en partie au paradoxe de Fermi qui se demande pourquoi les extraterrestres ne sont pas déjà là : il y a nécessairement de la vie partout dans l’univers, mais pas forcément au bon moment. Le temps est une prison encore plus efficace que la distance et quand on voyage, les deux sont fortement intriqués.

La vie, qui s'accroche au moindre interstice pour foisonner, même dans un milieu particulièrement pauvre et relativement hostile.

La vie, qui s’accroche au moindre interstice pour foisonner, même dans un milieu particulièrement pauvre et relativement hostile.

Bien sûr, c’est toujours un peu étrange de penser aux extraterrestres en regardant la mousse proliférer sous un spot à 100 m sous terre. Mais c’est de ce genre de paradoxe apparent que se nourrit l’esprit humain.
De ça et de ses rencontres avec d’autres esprits humains

J’ai un peu mauvaise conscience d’avoir monopolisé de la sorte l’attention de notre geek batelier cavernicole pendant notre visite. Je vais pour lui donner un pourboire en guise d’excuse (et aussi parce que je sais que pour les jeunes du coin, la saison est toujours trop courte pour être en fonds toute l’année).

Vous savez, en fait, j’aime bien quand les gens posent plein de questions : ça montre qu’ils s’intéressent, qu’on est là pour autre chose que pour pousser sur la gaule. Des fois, on en a qui n’en ont rien à foutre de tout ça, de ce lieu, de la visite. Ceux-là, je les trouve un peu déprimants, en fait.