Le femme qui marche (du moins, c'est comme cela que je l'ai nommée) de Casimir Ferrer

Le femme qui marche (du moins, c’est comme cela que je l’ai nommée) de Casimir Ferrer

Il marche, il marche sans y penser. À peine est-il conscient de la légère caresse du printemps naissant sur son visage, à peine sent-il un soleil timide lui chauffer doucement les épaules à travers le coton noir de sa chemise. Il marche bien qu’il n’aime pas ça, cette sensation terrible que sa lenteur le livre aux regards des autres. Car il est terrible le regard de l’autre, de cet inconnu qui capte, le temps de quelques pas, tous les défauts qui s’échappent de la cuirasse quotidienne. Il se sent nu sous ce regard qu’il ne connait pas, dont il ne peut prévoir la lueur quand le passant, cet inconnu que l’on croise, l’aura jaugé, l’aura jugé, sans qu’il ne puisse rien pour sa défense. Non, il n’aime pas la marche, ce déplacement dont la lenteur le rend si vulnérable. Il préfère la voiture et le rempart sécurisant qu’elle lui offre face aux regards. Là, il devient juge à son tour, détaillant à travers la vitre les piétons, se moquant de leur démarche, de leurs habits, ou admirant leur légèreté, leur assurance, leur beauté — parfois — qui les mettent eux aussi à l’abri du regard des autres, aussi surement que dans une voiture. Il aime aussi la moto ; car là la fuite est plus perverse ; il n’est plus protégé par la carrosserie ; il semble même attirer l’attention, mais en fait, c’est sa moto que l’on admire et, à travers elle, il se sent plus fort, libéré de la pesanteur de l’autre.

 

Mais parfois, il fait si beau, l’air semble si tendre, qu’il s’oublie le temps d’une marche et qu’il passe, léger, au milieu de la foule, tout à la joie de fouler le sol et de se sentir vivre, tout simplement. Et il goute ces moments-là, apprécie sa légèreté retrouvée.

Il marche donc à travers la ville, suivant les ruelles, attentif à son pas, à son rythme et à sa trajectoire quand, soudain, loin devant lui, au coin de la rue apparait la fille à la canne. C’est ainsi qu’il l’a intérieurement baptisée, l’ayant déjà croisée deux ou trois fois. Et tout de suite, il se sent mal à l’aise. Il sait qu’il va la croiser, inévitablement. Ils vont l’un vers l’autre, tranquillement, et lui voit avancer la canne.

Il croise des gens tous les jours de la semaine, et il a bien dû en croiser certains plusieurs fois déjà, mais dans la multitude les visages se confondent, perdent leur identité et il finit par toujours croiser les mêmes sans jamais les reconnaitre, sans jamais fixer un visage ou une personne. Mais cette fille, elle, a retenu son attention dès la première fois. Et ce n’est pas parce qu’elle est jeune, comme lui, ou parce qu’elle est jolie, non, d’ailleurs il serait incapable de la reconnaitre s’il la voyait assise à la terrasse d’un café ; en fait, chez elle, il n’a vu qu’une seule chose, sa canne. Et il le sait. Il sait que son regard va peser sur elle, comme le regard du passant sur lui. Et il sait qu’elle va sentir son regard et qu’elle va ressentir la même détestable impression d’être mise à nu, comme lui, sauf que pour elle, ce sera réel, car il y a cette canne qui la désigne aux yeux du monde.

Il refuse d’entrer dans le jeu de la pitié ou de la curiosité qu’il devine blessant pour elle, mais il ne peut plus se comporter normalement, car il a vu la canne, cet instrument à dénoncer la blessure, la difformité, la différence. Et au fur et à mesure qu’il avance vers elle, ses pas s’enlisent dans ses doutes et ses hésitations. Il détourne la tête pour lui épargner le regard malsain qui fouillerait les traits de son visage à la recherche de ce qu’elle ressent de ce qu’elle est, mais en même temps, il comprend ce que son attitude peut avoir d’absurde. Elle connait ces regards qui scrutent, fouillent, happés par la canne et son mouvement régulier. Elle connait ces visages rongés par le malaise qui finissent toujours par se détourner, plus par honte de ce lamentable voyeurisme que par une réelle volonté de ménager sa pudeur à elle, de vouloir accéder à son envie de se fondre dans la masse, de n’être plus qu’une simple jeune fille perdue dans la foule. Et tout ça, il le comprend pour l’avoir à sa façon éprouvé plus d’une fois. Il comprend aussi qu’elle ne s’habituera jamais au regard de l’autre, pas plus que lui, tout juste pourra-t-elle l’oublier de temps en temps, à la faveur d’une rêverie. Il la comprend, sans savoir comment agir, sans arriver à faire abstraction de la canne, hideuse, la canne qui montre, la canne qui tranche.

Il continue à avancer, parce qu’il ne peut pas faire autrement, ridicule, impuissant, se demandant s’il peut la comprendre vraiment. Il a vissé son regard par terre, espérant être le moins vexant possible, tout en sachant que tout en lui montre qu’il est prisonnier de la canne. Il aimerait tellement pouvoir la regarder en face, l’œil limpide, rendant ainsi hommage à sa jeune beauté, reléguant ainsi la canne au rang qu’elle n’aurait jamais dû quitter, celui de simple accessoire. Il aimerait pouvoir la prendre par la main, l’inviter à boire un pot dans un petit troquet à amoureux, non par pitié, il refuse l’idée de la pitié, mais pour lui dire qu’elle n’est pas seule dans la rue, et que chacun d’entre nous affronte sans cesse les autres. Il aimerait lui expliquer que tout le monde traine son handicap et que tous, nous avons nos propres béquilles qui nous dénoncent plus ou moins. Chacun sa tare, chacun sa merde et que se soit visible ou non aux yeux des autres n’y change rien en ce qu’il faut bien vivre avec, qu’il faut bien trainer son fardeau ; car ce ne seront ni les voyeurs obscènes qui jouissent de la douleur de l’autre, ni les compatissants mielleux qui aideront autrui à porter leur fardeau, ils sont déjà bien trop occupés par leur propre médiocrité qui fait boiter bas leur âme.

Pourtant il avance vers elle, prêt à la toucher, gardant les lèvres closes, les yeux baissés, sachant bien qu’à travers ces mots qui lui brulent les lèvres, il ne ferait que souligner la différence, la canne. En fait, il ne peut franchir l’obstacle de la canne, mais surtout il ne faut pas qu’il pense seulement à lui dans cette histoire, car ces mots, qu’il voudrait réconfortants, c’est pour lui qu’il aimerait les dire, pour rassurer sa bonne conscience, pour se sentir bon et généreux. Et puis, cela ne changerait rien à la vie de la jeune fille, ne lui permettrait pas de se passer de la canne, de son soutien, et cela ne changerait rien aux regards des autres, après, dans la rue. Cela ne l’aiderait que lui seul.

Alors il relève la tête et la regarde en face, comme il regarderait n’importe quelle jolie fille dans la rue, il a à peine le temps d’apercevoir l’ovale doux de son visage triste, balayé par une mèche d’un blond tendre et c’est fini, ils se sont croisés. Et le temps d’un regard, il a exorcisé ses angoisses, il lui a rendu un sublime hommage, celui de son indifférence.

Il s’agit d’un tapuscrit trouvé par hasard en fouillant dans mes archives. Je l’ai écrit à 15 ou 16 ans. J’ai perdu à peu près tous les textes de cette époque ; trop de déménagements, les feuilles volantes qui se perdent. Sans compter les endroits où je les ai rangés pour être sure de ne pas les égarer.
J’ai été surprise de l’avoir retrouvé et du coup, je l’ai scanné et j’ai eu envie de le partager.

 

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