Sois !

Sois ! Une œuvre d’Isabelle Jeandot

Nous ne sommes probablement pas ceux que nous pensons être.

J’ai fini par me demander qui j’étais quand je me suis rendu compte que des pans entiers de ma vie étaient repartis dans le néant d’où le présent fugace et insaisissable avait réussi à les extraire. Même si ce n’est jamais aussi facile que cela. Parce que l’on n’a pas réellement conscience de l’existence passée, de ce qui a disparu.

Quand tu partages l’essentiel de ton quotidien avec la même personne pendant plus d’un quart de siècle, forcément, la mémoire devient collective, presque fusionnelle et tu as une réelle sensation de continuité. La plupart des choses importantes se sont jouées entre quatre yeux et sont stockées sur au moins deux cerveaux qui n’interrompent jamais réellement le flux d’informations entre eux.
Jusqu’au jour où l’un se souvient de ce que l’autre a l’impression de n’avoir jamais vécu.

C’est un peu glaçant, cette disparition. À se demander si je ne cultive pas un alzheimer précoce. C’est chiant, mais ça n’arrive pas qu’au voisin ce genre de truc. Mais aussi bien, c’est totalement normal. Une partition à quatre mains, chacun avec son instrument et donc, forcément, pas exactement les mêmes notes même si l’on est porté par la même mélodie.

Mais où est passé ce fameux souvenir ? À la place, il y a exactement ce qu’il y a quand je tente de me souvenir d’avant ma naissance : que dalle. Et même pire que que dalle. Nous parlons bien de quelque chose que j’ai réellement vécu, un évènement dans lequel j’ai été plongée dans chaque seconde, où j’ai interagi avec le monde et mon entourage, où j’ai éprouvé des sentiments, des sensations, échangé des signaux sonores, olfactifs ou posturaux avec la même intensité que d’habitude, quelque chose qui fait partie de moi, de mon historicité… et qui, en même temps, m’est totalement étranger.

Alors, concrètement, où sont passés ces instants ? Qui était cette personne qui les a vécu ? Pourquoi je me souviens du vent sur la corniche et de la saveur froide et salée des embruns et pas du restaurant — parait-il très bon — où l’on a mangé juste avant ou juste après ?

On a tellement l’impression d’exister, de savoir, d’être, de ressentir qu’on oublie d’interroger cette évidence. Déjà, je ne suis concrètement plus la femme qui a accouché de ma fille il y a plus de 12 ans. L’essentiel de mon corps est actuellement plus jeune que cela, toutes mes cellules sont plus jeunes que moi, à deux exceptions notables : mon cerveau qui ne se souvient pas de tout et mon cœur qui bat la mesure du temps qui passe. Et pas n’importe quel temps : il s’agit très précisément du temps de vie qui m’est imparti.

La fabrique de l’humain

J’ai longtemps pensé que nous étions la somme de notre vécu. Quelque chose comme un bon gros ognon où chaque moment, chaque vécu s’ajoute comme une couche supplémentaire au-dessus du cœur de l’être, de ce qu’il est fondamentalement. L’humain s’enrichirait donc en accumulant les informations. Être adulte, c’était être le gosse qu’on était, avec ses rêves et ses espoirs, plus tout ce qu’il avait vécu et qui l’avait transformé en grande personne.
En fait, j’avais une vision de la vie assez capitaliste

Cette idée de la personne augmentée par son expérience réduisait effectivement à pas grand-chose — une pelure d’ognon, en fait — la capacité de changement de chacun et rejoignait donc la pensée plutôt capitaliste libérale de la prédétermination des gens. Bien sûr, je ne plaçais pas cette prédétermination dans les gènes, mais plutôt dans les interactions premières avec le milieu, à savoir la famille pendant l’enfance. Avec cette idée forte que le changement ne peut qu’être superficiel, épidermique, mais que l’essentiel se construit pendant les jeunes années.

Sauf qu’on oublie.
Plus ou moins de choses. Plus ou moins rapidement. De manière plus ou moins sélective. Et probablement pas de manière définitive.

Où partent les choses oubliées ? C’est une troublante question. J’ai souvent l’impression qu’elles rejoignent le non-être qui a précédé la conscience de soi. Le fait qu’on sait qu’on a été bébé parce qu’on nous le raconte et que l’on voit des photos ou des films, mais que cela pourrait aussi bien parler de quelqu’un d’autre. Comme une fiction. Comme des souvenirs inventés à force d’avoir été invoqués en vain.
Mais je sais aussi qu’il arrive des moments où tous ces instants disparus à jamais reviennent en masse à la conscience. Comme le jour où Étienne est passé par-dessus la roue avant de sa moto sur le périphérique. Ou celui où Odette a commencé à sentir le souffle rauque de la mort sur sa nuque.

On ne peut pas être et avoir été

Et qu’est-ce qu’il reste quand on oublie ?
Un humain circonstanciel qui surfe sur le mascaret du temps. Quelqu’un qui n’existe pleinement que sur la vague du présent, encore imprégné des éclaboussures du passé proche et aveugle à la seconde d’après. Une entité mouvante, hautement adaptable, en évolution perpétuelle, qui avance en se dépouillant chaque instant de tout ce qui l’encombre.

La succession des instants, des expériences, des rencontres, de nos actions, hésitations et réalisations nous modifie et nous transforme sans cesse. Nos souvenirs sont aussi instables que nos vies, ils sont ce fil rouge fictif sur lequel nous tentons d’ancrer nos existences et de leur donner un sens. Mais cette réalité-là est sans cesse reconstruite et modifiée à notre insu.
Chaque souvenir que nous rappelons à notre mémoire est immédiatement rejoué et modifié. Plus nous nous souvenons d’une chose et plus nous la falsifions, comme un disque vinyle que chaque passage du diamant écorche et use irrémédiablement. Ce que nous sommes à chaque moment change continuellement ce que nous avons été. Notre passé n’est pas immuable, il est reconstruit inlassablement par la fuite de nos présents.

Un souvenir qui n’est pas rejoué se perd. Celui qui est utilisé est corrompu. Notre conscience de nous-mêmes à travers le temps est une pure fiction autoproduite. C’est le prix à payer pour être vivant et ne pas être figé dans le passé.

J’oublie ce qui m’encombre, je thésaurise ce qui m’arrange, je m’invente chaque jour et je me recrée en permanence, je modifie le temps.
Mais étrangement, je ne me souviens jamais de demain ou du jour d’après.

Ce que je deviendrai reste encore totalement ouvert et possible.