T’inquiètes maman, c’est pas grave : tous mes copains savent que j’ai une mère space !

Juste avant l'accrochage de l'œuvre de Daniel BAMBAGIONI à la Galerie Bleue

Juste avant l’accrochage de l’œuvre de Daniel BAMBAGIONI à la Galerie Bleue

J’ai récupéré la gosse au collège en fin de matinée, ce mardi. Plus de profs en vue, pour cause de formation. Ce n’est pas trop grave, cette demi-journée buissonnière, ce n’est que la deuxième depuis le début de l’année. Dans l’autre collège, celui où elle ne va pas, c’est endémique, les absences de profs et tout le monde se démerde pour gérer un emploi du temps à trous variables et permanents. L’autre jour, je suis passée saluer les parents d’une de ses amies de primaire. Elle n’aime pas le collège : trop de monde dans sa classe, trop de bruit et plus assez de profs. J’ai cru comprendre qu’elle en est au deuxième prof de math depuis le début de l’année. Là, c’est une vacataire espagnole qui rame pour parler français et qui ne parvient même pas à faire semblant de tenir sa classe. Mais il y a deux autres profs qui vont disparaître en congés maternité. Bizarrement, alors que c’est très prévisible, le collège semble très dépourvu quand la ponte est venue. Bref, la copine rame déjà dans sa scolarité après seulement trois mois d’anarchie, mais il parait que c’est normal, à présent.

Pour récupérer la gamine, je dois me présenter à la vie scolaire. C’est en traversant la cour à grands pas que j’ai salué les autres enfants de sa classe. Finalement, elle s’est bien intégrée, on dirait. Les autres bourdonnent autour d’elle, l’interpellent, lui font un petit signe alors que je l’entraine dans mon sillage.

Dans le hall, je remarque que les nouvelles toiles sont arrivées.

C’est aussi ça, le collège de ma fille : une galerie d’art au milieu des enfants, un espace ouvert que l’on traverse ou où l’on s’attarde, c’est selon. C’est la magie de l’endroit : je vais assister à un accrochage en direct, sans tôle froissée. J’ai sorti l’appareil photo en me disant que cela fera une bonne accroche pour présenter la nouvelle expo de la Galerie Bleue. Je me dis aussi, en passant, que je vais encore avoir vachement besoin du vernissage et de la rencontre avec l’artiste pour comprendre son œuvre.

Ma fille ronchonne un peu : profitant de toute cette liberté, je lui ai proposé que nous passions une journée entre filles, sans montre, sans écrans, sans autre but que de voir si dans les magasins qui annoncent déjà la deuxième démarque, il n’y aurait pas quelques petites choses à vil prix qui me permettraient de vêtir cette grande nana trop vite montée en graine. On prend si peu souvent le temps de faire des choses ensemble, finalement, même si on dine tous les soirs dans la cuisine isolée du brouhaha du monde. Bientôt, elle n’aura plus envie de passer plus de temps avec nous. Mais ce n’est pas encore maintenant.

Comment ça, je suis space ?

Ben spéciale, quoi !

Oui, ça, j’avais compris, je ne suis pas encore vieille et décatie à ce point-là !

Nous roulons sur la toute nouvelle bretelle à 27 millions d’euros, celle qui permet aux élus du coin d’annoncer que le Gers aussi a un accès autoroutier. Je lui ai demandé si elle supportait encore d’être vue avec moi au bahut et c’est là qu’elle m’a balancé ça dans les gencives.

La nouvelle normalité : un magasin vide pendant les soldes

La nouvelle normalité : un magasin vide pendant les soldes

— Ben, pas normale !

— Je ne suis pas normale ? Mais c’est que ça m’intéresse bougrement, cette histoire ! Qu’est-ce que ça veut dire, pour toi, être normale ?

— Et voilà ! Je savais qu’il ne fallait pas te dire ça. Et que tu allais me poser plein de questions. Tu vois, justement, comme ça !

— D’accord, mais j’aimerais foutrement bien savoir ce que c’est, pour toi, être normale !

— Et bien, être normale, c’est quand la mère se lève tôt le matin pour préparer le petit déjeuner à ces enfants, puis qu’elle reste avec eux pour les écouter, qu’elle s’occupe d’eux…

— Ah, c’est ce que doit être une mère normale, pour toi !

— Oui, non, ‘fin, tu vois…

— Une mère normale, c’est une nana qui est au service de ses enfants, c’est ça ? Et tu en connais beaucoup des mères normales ?

— Mais non, ce n’est pas ça. Bon, oublie le petit déjeuner…

— Ouais, on va l’oublier, ouais…

— Elle écoute ses enfants, elle leur parle…

— Hum, hum…

— Non, mais pas comme ça, pas comme toi. Tu vois, c’est pas pareil…

— Oui, une mère normale, c’est une mère pas comme la tienne. Une mère comme celles de tes copains, donc.

— Ouais, enfin, bon… les parents de mes copains que je connais, ils sont encore plus space que toi…

— En fait on est tous différents du bon gros chichton de la mère parfaite des années 50, quoi !

— Et voilà… tu recommences !

— Mais en fait, c’est quoi être normal, pour toi ?

— Ben, là, je ne sais pas.

— Est-ce que tu es normale ? Est-ce que tu te sens normale ? Est-ce qu’il n’y a pas plein de manières différentes d’être normal ? Peut-être que, finalement, la normalité, c’est la diversité, c’est la manière que chacun d’entre nous a d’inventer ses différents rôles. Je suis ta mère à ma façon, je suis une amie comme je peux l’être, une femme, une fille… Du coup, ça ne veut plus dire grand-chose que d’être normal. À la limite, les gens trop normaux, il faudrait s’en méfier.

— Ouais, mais quand même, tu vois, cette façon de discuter, c’est un peu pas normal, quand même…

— D’un autre côté, tu vois, les mères courages qui sont derrière leur gosse chaque heure de leur vie, qui sont toujours prem’s pour toutes les élections de parents d’élèves, qui connaissent les 2000 façons d’animer un gouter d’enfants, qui font taxi-maman dès qu’elles ont une minute de libre, perso, je les ai toujours trouvées un peu zarbies, assez angoissantes. C’est cool d’avoir une maman aussi dévouée… mais aucun gosse ne se demande ce qu’elles deviennent quand le petit dernier est parti faire sa vie…
En fait, tu vois, on est toujours le « pas normal » de quelqu’un.

— Moi aussi, j’ai été pas normale.

— Ah bon ? Quand tu avais ta trichotillomanie ?

— Non, pas ça… quand je ne supportais pas de porter un jean.

— Heu… ouais… enfin, bon, ce n’était pas important…

— Oui, mais, tu vois, j’étais la seule. Tous les autres, ils portaient des jeans.

— Ah oui, forcément, ça doit être ça, être pas normal… juste ne pas faire comme tout le monde.

Alors, aujourd’hui, j’ai fait un truc normal : je suis allée acheter du lait au supermarché. Pousser un charriot vide entre des allées qui dégueulent de marchandises, c’est une certaine idée de la normalité. C’est aussi un truc puissamment chiant. Mais c’est aussi le moment où l’on rencontre des tas de gens normaux, rassurants, qui se font au moins autant chier que nous sous les néons blêmes et la musique criarde.

— Ben, tiens, ça faisait longtemps ! Tu vas bien ?

— Tu sais, en ce moment, c’est dur.

— Ah bon ? Les gosses vont bien ? Ton mari itou ? C’est le boulot ?

— Ah oui, ça, ça va. Mais tu vois, j’ai enlevé mon badge ce matin, et depuis, je ne me sens pas bien.

— Ton badge ?

— Oui, je m’en étais fait un, pour les marches et tout ça et tu vois, de le porter, ça me rassure.

— …

— Quand je pense à tous ces cons qui dénigrent, vraiment !

Je commence à comprendre de quoi elle parle et je n’arrive même pas à grommeler un truc intelligible.

— Mais tu vois, les gosses, ils ont parfaitement tout compris et ils sont à fond. Et ça, ça me réchauffe le cœur !

J’ai l’impression que ma mâchoire pèse juste une tonne et je sens qu’il faudrait que je dise un truc, ou plutôt non, qu’il ne faut absolument pas que je dise quoi que ce soit. Parce que là, je suis juste dans la quatrième dimension. En fait, on est tous dans la quatrième dimension et comme tous les gens qui y sont paumés, on ne se rend compte de rien jusqu’au moment où l’on est submergé par un insondable malaise poisseux.

— Oui, mes gosses, ce sont de bons petits républicains, de vrais petits républicains, tu vois. Et je suis vraiment très fière d’eux.

Et là, effectivement, je commence à me sentir vraiment, vraiment space.