On vit dans un monde de petits soldats. C’est juste qu’on ne s’en rend pas trop compte. Mais c’est exactement ça qu’on nous apprend dès le plus jeune âge : marche ou crève. En plus enrobé, mais c’est l’idée.

Si tu veux comprendre dans quel monde tu vis, tu regardes jouer les petits en maternelle. Ceux qui parlent avec une voix d’écureuils sous acide et qui ont encore des gestes à la fois patauds et fulgurants. J’ai un ami qui en a fait son sujet d’étude : la manière dont les gosses jouent entre eux. Parce qu’en fait, ils ne jouent pas entre eux, ils jouent les uns à côté des autres, superbes d’indifférence, jusqu’au moment où le jouet de l’un attire le regard de l’autre. Il faut voir ça, un petit mouflet qui s’extrait de son monceau de jouets pour venir coller une mornifle à l’autre, juste pour accaparer l’objet de son désir. Qu’il abandonnera quelques minutes plus tard, lassé. Parce que ce qui compte, c’est l’appropriation, pas l’usage, c’est le fait d’avoir ce dont jouissait le voisin, pas ce dont on avait besoin, pas ce qui nous satisfait. C’est arracher la satisfaction de l’autre pour augmenter la sienne… jusqu’au moment, très rapide, où on se rend compte que ça ne marche pas du tout.

Les petits soldats du capitalisme

C’est un ressort humain simple et terriblement efficace. Ce n’est pas spécialement la condition humaine, notre instinct, mais c’est le genre de comportement que notre civilisation crée et valorise, tout au long de la vie. La compétition, toujours se comparer au voisin et l’appropriation, toujours désirer ce qu’a le voisin.

D’ailleurs, ensuite, à l’école, la guerre continue. Tu n’étudies pas pour la satisfaction du savoir, le plaisir de la découverte. Non, tu es là pour être meilleur que les autres. Chaque jour, chaque année, tout le temps, dans un immense système qui n’a d’autre vocation que de trier les meilleurs d’entre nous. Ça aussi, on ne le dit pas comme ça, mais si les parents tiennent tellement au système de notation, c’est que ce qui les intéresse, c’est de pouvoir calculer la place de leur chérubin dans la course à l’échalote, quelles chances il aura de décrocher la timbale. Et on le sait bien, va, qu’on est là pour ça. On bosse à l’école juste pour ne pas devenir chômeur plus tard.

J’ai été une bonne petite soldate. Une grande partie de ma vie, je me suis attachée à être au-dessus de la mêlée, histoire de pouvoir ensuite tranquillement dire que la compétition, ce n’était vraiment pas mon truc. En fait, j’avais parfaitement intégré les règles du jeu et j’étais manifestement condescendante envers les petits camarades de classe qui devaient se battre pour la deuxième place.

Alors oui, on est bon à l’école, on traverse dans les clous, on obéit à chaque injonction induite ou déclamée de la société de compétition, parce que nous sommes tous de bons petits soldats de la guerre des places. Parce que nous savons tous que c’est un gigantesque jeu de chaises musicales et qu’en fait, ceux qui se retrouvent le cul par terre n’ont pas réellement le droit de vivre. On est là, à se plaindre de ce monde trop dur et trop injuste et pourtant, on se bat tous comme des chiens pour y avoir une bonne place, là où la vie est douce et les jouets abondants. Et pour les meilleurs d’entre nous, on peut, en plus, se payer le luxe d’être généreux, voire critiques et gentiment subversifs sur l’ordre des choses.

J’ai été une bonne petite soldate du travail, comme tant d’autres. À travailler avec soin et application, y compris et surtout quand on ne trouve pas de sens ou de joie dans ce que l’on fait l’essentiel de notre temps de veille. On progresse, on s’améliore. On grimpe les échelons et on est content, parce qu’on le mérite, comme une grosse médaille en chocolat.

Nous sommes tous de bons petits soldats bien disciplinés. On fait nos heures. On accepte les compressions humaines dans les transports en commun, les petits chefs aigris, d’en être un soi-même à son tour. On joue le jeu. À fond. Tout le temps.

Jusqu’au jour où ça casse.

Pour beaucoup, en réalité, on s’est fait jeter à coups de pieds au cul. Cela s’appelle la rationalité économique. À toujours être dans la compétition, immanquablement, on finit toujours par trouver son maitre, celui qui nous éjecte du jeu pour prendre notre place. Ça s’appelle le chômage. C’est là où sont reléguées les gueules cassées de la guerre économique. Là, on n’a pas d’argent, on n’a plus de jouets, mais on a du temps. Du temps pour penser et comprendre qu’on s’est bien fait avoir.

Mais aujourd’hui, il y a quelque chose d’autre. Quelque chose de bien plus puissant que les éjectés du jeu.

Les déserteurs

On ne les voit pas, on ne les entend pas, on n’en parle pas. Mais il y a des gens qui, à moment donné, ne supportent plus d’être de bons petits soldats et laissent tout tomber. Pour certains, c’est tellement violent qu’ils préfèrent se flinguer sur place plutôt que continuer. Et même cela, on ne le voit pas vraiment. Mais pour beaucoup, c’est juste une disparition, un immense lâcher-prise, une pure libération.

Au début, il ne devait pas y en avoir tant que ça. La mentalité d’esclave, c’est dur à perdre, surtout quand on la cultive depuis tout petit. En plus, ils nous tiennent fermement. Par la peur, essentiellement. La peur de déchoir, la peur du chômage, la peur de manquer. Un peu comme les poilus qui marinaient dans leurs tranchées. Des conditions de vie inhumaines, mais les flingues des officiers dans le dos pour ceux qui voudraient faire demi-tour. Interdit de se rendre. La bourse ou la vie.

Bien sûr, le ventre mou de l’armée des ombres est toujours fidèle au poste, même si c’est en trainant des pieds ou à coup de psychotropes, pour tenir le coup. Mais les flancs se dégarnissent, comme par une subtile évaporation.

Cet été, j’ai croisé Pierre. Je l’appelle Pierre, parce que je ne suis pas certaine qu’il soit encore prêt à assumer son histoire. C’est un babyboumeur, un pur produit de son époque. Il a fait son bon petit parcours du combattant, il a même réussi dans la vie, comme on dit. Il est devenu chef d’entreprise. Il a eu des salariés, des contrats, des clients, une maison, des bagnoles, tous les signes extérieurs de réussite. Je pense que dans son genre, il devait être un modèle. Il se battait comme un fou pour arracher de nouveaux marchés, jongler avec les échéances, grandir, grossir, réussir. Toujours sur le pont, toujours sur la corde raide. Et puis un jour, tout s’est arrêté. C’est marrant, parce qu’après des mois où la boite était à ça de couler à cause de la faillite d’un client, de la pression de la banque, des poursuites de l’URSSAF, de toute une conjonction de mauvais coups où j’étais dans un état de guerre permanent contre tout et tout le monde, tous mes problèmes se sont résolus en une seule journée. Et à la fin de cette journée, ça a été fini pour moi. Terminé. Lessivé. Plus de jus. On appelle ça un burn out, maintenant. Pierre n’est jamais reparti au front. Il a tout perdu. Tout ce qu’il avait accumulé avec tant d’énergie. Et il s’est aménagé une autre vie. Plus simple, plus frugale, mais aussi bien plus intéressante. Il écrit. Je le connais depuis des années à travers ses écrits et jamais de la vie je n’aurais pensé qu’il était un ancien petit soldat. Jamais.

Samedi, j’ai rencontré Anne à l’anniversaire d’une amie. Bien sûr, j’ai tendance à fréquenter des gens qui sont réfractaires au système, alors forcément, je croise plus de parcours divergents que d’inclus dans mes pérégrinations. Cela dit, Anne, je l’avais déjà croisée du temps de son ancienne vie, du temps de son boulot intéressant et bien payé dans un secteur qui ne heurtait pas ses valeurs. Elle était investie, sérieuse, appliquée, dans une belle trajectoire ascendante. En plus, elle est jeune, elle est de ce temps, de cette époque où les gamins rêvent d’entrer en école de commerce, parce qu’ils pensent que le commerce, c’est échanger avec les gens, c’est ce qui crée le lien social. De leur temps, donc.

Là, Anne vient de passer 15 jours à vivre un peu comme Louise Wimmer.

Louise Wimmer est l’héroïne du film éponyme. L’histoire d’une femme rude qui survit durement après son divorce en faisant des ménages et qui dort le soir dans sa Volvo, dernier vestige d’une époque plus glorieuse.
Ce n’est pas comme si Anne n’aimait pas son boulot, comme si c’était un sale boulot, mais c’est juste qu’à moment donné, ce n’était plus possible. Elle ne supporte plus le salariat. Elle veut vivre autrement. Elle veut trouver un moyen de vivre autrement. Elle ne sait pas ce qu’elle cherche, ce qu’elle va trouver, elle vit au jour le jour, elle s’est donné une année pour trouver sa niche écologique, une année sabbatique au terme de laquelle elle espère ne pas retourner travailler. Elle fait plein de choses, mais juste plus comme avant. Je crois qu’elle en est encore à chercher les mots pour décrire ce qui lui arrive.

Alexis Lecointe n’a pas toujours brulé les planches : Avant, j’étais ingénieur caca. Maintenant, je suis un retraité de 32 ans. Mais j’ai un ami qui m’a dit qu’en fait, j’étais en RSA thérapeutique.

Alexis aussi a été un bon petit soldat, avec le costard, l’oreillette Bluetooth nichée au creux de l’oreille, le bon boulot, après la bonne école et la bonne trajectoire. Et puis un jour, à 28 ans seulement, il s’est effondré. Je pense que ça lui a pris du temps à lui aussi pour trouver les mots, pour comprendre ce qui lui était arrivé, pas seulement au moment où sa vie a brutalement changé, mais aussi tout ce qui lui était vraiment arrivé depuis le début. Lui aussi, il s’est construit une nouvelle vie en marge de la guerre des places. Il a pris le maquis des mots et il raconte son cheminement dans sa conférence gesticulée. Je crois que quand il regarde en arrière, il n’arrive plus à se reconnaitre. Et je crois aussi que, quelque part, ça lui plait.

Chaque jour, je croise de plus en plus de déserteurs de la Grande Guerre économique, de la grande lutte des places. Des tas de gens avec des parcours tellement différents et pourtant tellement semblables à la fois. C’est que l’on appelle un phénomène émergent. Des tas de gens qui n’ont aucun lien entre eux dès le départ, mais dont les choix et les comportements convergent vers un nouveau modèle aux contours encore flous. Bien sûr, dans le tissu urbain ultracompétitif, ces nouveaux déserteurs n’ont plus franchement leur place et c’est ainsi qu’ils arrivent, par vague, dans nos maquis ruraux, loin de la rumeur et de la fureur de la ville. Comme la sécrétion de la force centrifuge de la machine sociale qui s’affole. Ils émergent, partout, de plus en plus nombreux, mais toujours sous les seuils de détection de notre corps social, comme un mouvement diffus, furtif, que l’on perçoit du coin de l’œil et qui disparait dès que l’on tourne la tête.

Les défricheurs

Voir les soldats déserter la ligne de front n’est déjà pas aisé. Mais voir ce qu’ils construisent actuellement sous la ligne de flottaison des médias est une gageüre. Comment appréhender la multiplicité des initiatives qui émergent de cette désertion en ordre dispersé ? Comment percevoir des convergences entre ce qui semble, à première vue, n’être que des destins individuels épars ? Comment, en fait, identifier le fait social qui se cache dans la diversité ce qui nous apparait comme des choix individuels, exactement de la même manière que nous pensions tous aspirer de notre propre chef à une existence entière de bons petits soldats ?

C’est là l’œuvre que s’est assignée Éric Dupin, lui-même en retrait du journalisme traditionnel qui l’a pourtant nourri si longtemps. Il a arpenté les provinces de France à la recherche de ceux qu’il a appelés Les défricheurs, ceux qui, toujours plus nombreux, ont décidé de tenter de vivre autrement.

« Au cours de mon exploration, au petit bonheur la chance, de la société française dans Voyages en France 5, j’avais été surpris de constater qu’un nombre important de gens vivaient en rupture avec les valeurs dominantes. J’avais également été frappé par la vitalité de cette nouvelle marginalité. Celle-ci ne rassemble pas seulement des « blessés de la vie ». Elle est aussi et surtout vécue par des personnes qui font des choix de vie courageux. »

D’octobre 2012 à avril 2014, Éric décide d’explorer ce monde que l’on pense marginal, mais qui grossit silencieusement et découvre un mouvement de fond invisible, mais puissant.

« L’extrême diversité de cette mouvance ne favorise pas sa perception globale. Pour convergentes qu’elles puissent être, ces expériences demeurent en effet terriblement émiettées : chacun expérimente et innove dans son coin. En dépit des facilités offertes par Internet, la mise en réseau de toutes ces initiatives reste très balbutiante. »

« Fort occupés, celles et ceux qui changent leur vie sont parfois tentés de ne point trop se préoccuper du vaste monde. Ils privilégient l’implantation sur leur territoire. Ce localisme les expose à vivre dans leur propre univers et à négliger la communication avec l’extérieur. Cette tendance est favorisée par une méfiance, bien compréhensible, à l’égard des médias assimilés à un système rejeté. La France « alter » n’est pas en quête de publicité. Elle ne communie pas dans cette religion contemporaine de la communication dévotement pratiquée par les manipulateurs de tous poils. À l’extrême, elle s’en tient à la maxime : pour vivre heureux, vivons cachés. »

Le livre d’Éric Dupin n’est pas un catalogue des nouvelles dissidences, il est le témoignage, la monographie patiente et à hauteur d’homme d’un mal de vivre qui s’étend sans accepter de se résigner. Il est également porteur d’utopies concrètes et en devenir, il raconte les nouvelles façons de cultiver, de construire, de se déplacer, d’éduquer, de faire société dans un monde qui détruit chaque jour un peu plus les liens sociaux. Plus qu’un témoignage, c’est une fenêtre ouverte vers d’autres possibles, ici et maintenant :

« C’est peu dire que j’ai appris énormément de choses au cours de cette enquête. Des subtilités de la biodynamie à celles de la sociocratie en passant par les coopératives d’habitants ou les écoles alternatives, j’ai découvert un univers d’une richesse insoupçonnée. Son exploration a été revigorante, tant ce monde « alternatif » ou innovant respire l’enthousiasme et l’optimisme. La grande majorité des défricheurs que j’ai rencontrés doivent surmonter, grâce à leur propre énergie, de sérieuses difficultés. Ils ne connaissent pas la quiétude de la sécurité et de l’aisance matérielles. Mais des choix de vie cohérents avec leurs idéaux leur donnent un sentiment de plénitude.

L’émergence des « révolutions tranquilles »

Au cours de ce voyage, j’ai croisé d’autres personnes qui allaient de lieu en lieu pour voir concrètement comment vivre différemment. De nombreux étudiants, peu réjouis à la perspective de se ménager une petite place sur un « marché du travail » qui leur fait la fine bouche, caressent l’espoir d’emprunter d’autres chemins. Ces « écotouristes », comme on les nomme parfois, passent d’un écovillage à l’autre, visitent plusieurs sites alternatifs en une sorte de périple initiatique destiné à faire mûrir la vision de leur avenir personnel. »

Une épopée de la post-modernité dans laquelle il est passionnant (et vital) de se plonger en ces temps de sinistrose généralisée.